‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 48 sur 156 · DE LA IIÉFORME DE LA PRESSE PÉRIODIQUE · texte numérisé non relu

DE LA IIÉFORME DE LA PRESSE PÉRIODIQUE

48 août 4837.

On se trompe en supposant au cabinet du 15 avril 1837 une énergie de résolution qui a manqué à H. Casimir Perier lui-même en 1831 !

La régénération de la presse périodique en France veut, pour ôtre accomplie, des ministres qui soient absolument indépendants des journaux, qui soient supérieurs au journalisme sans lui être hostiles, qui comprennent la liberté de la presse en d'autres termes qu'on ne Fa fait jusqu'à ce jour, qui la traitent dignement et largement, en hommes d'Etat et non plus en agents fiscaux ; qui se rendent un compte fidèle de la différence qui existe entre la publicité dont les limites veulent être reculées, et la polémique dont les formes mauvaises veulent être changées. Le ministère a des liens qui ne permettent pas d'espérer que jamais même sa pensée se repose un instant sur cette grande et utile réforme, que depuis sept ans nous appelons de tous nos vœux, sans avoir jamais été arrêté par le souvenir ou le calcul d'intérêts personnels.

Si le gouvernement avait pu concevoir la pensée qu'on lui attribue, il n'aurait pas eu à faire de prospectus, il l'aurait

trouvé tout fait, avec tous les moyens d'exécution prévus et indiqués dans la Presse et dans plusieurs brochures que nous avons publiées. Il est un reproche qu'on ne saurait nous adresser, c'est d'avoir un seul instant déguisé notre pensée, ou de marcher à notre but par une voie détournée. Dès le premier jour, nous avons dit quelle était la mission que nous nous étions donnée :

1° Emanciper l'abonné , le soustraire à l'absolutisme exercé par son journal sur son esprit et sa bonne foi ;

2° Combattre et extirper la polémique sous la mauvaise forme que de mauvaises lois fiscales et répressives lui ont fait contracter ;

3° Fonder et étendre la publicité, qui n'existe en France qu'incomplète, irrégulière, altérée, sans contrôle et conséquemment sans garanties ;

4° Régler sans lois préventives, sans pénalité exorbitante, sans répression exagérée, le droit de discussion et d'examen ; sarcler dans les journaux quotidiens la polémique stérile et les personnalités, et semer dans des revues trimestrielles la science politique féconde et les doctrines sérieuses.

Si une telle œuvre de réforme, si désirable pour l'honneur, la paix et la prospérité de la France, s'accomplit jamais, la Presse aura été son précurseur; c'est la mission qu'elle s'est donnée, et, dût-elle en payer l'accomplissement par le sacrifice de son existence, qu'elle le consommerait sans hésiter, comme l'acte de patriotisme le plus utile et le plus glorieux qui puisse être fait 1

25 août 4837.

Les nouvelles et les faits sont si étrangement tronqués, mutilés, frelatés, défigurés dans les journaux, qu'on jpeut hardiment dire qu'il n'y a pas en France de publicité. Trois jours après qu'une nouvelle est devenue la proie des feuilles quotidiennes, qu'elles l'ont mise à la question, qu'elles l'ont torturée pour lui arracher un aveu ou un mensonge qui satisfasse les intérêts divers de leurs partis, qui sait à quoi s'en tenir sur la nouvelle ? quel lecteur est doué d'assez d'attention et de perspicacité pour démêler le vrai du faux, l'erreur de l'imposture, la redite de l'invention ? Nous qui, par état, devrions avoir cette expérience que donne l'habitude, nous n'hésitons point à déclarer qu'il nous arrive tous les jours d'être pris à reproduire des suppositions de faits,

des nouvelles que plus tard nous apprenons avoir été imaginées par des rédacteurs en goguettes, ou ramassées par de pauvres colporteurs payés à tant la ligne : que de nouvelles du matin, que de faits divers il faut chaque jour à ces malheureux journaliers de la plume pour toucher à la fin du mois une centaine de francs 1

Nous n'avons jamais parlé de supprimer la liberté de discussion ; nous avons dit que cette polémique, qui vit moins de doctrines que de personnalités, qui blâme tout à tort et à travers, systématiquement 'superficiellement, gagnerait beaucoup si, laissant de côté la diffamation, le dénigrement, la personnalité, elle se mettait laborieusement au travail des idées, à l'examen sérieux des faits; si de la politique elle faisait enfin une science et non plus une mêlée; si elle abandonnait les journaux quotidiens pour les revues périodiques.

La liberté de discussion, pour se transformer en un droit mieux exercé, pour être plus haute, plus profonde, plus large, en serait-elle moins entière?

Vous et nous, il est vrai, ne définissons pas la liberté de la presse de la même façon. La liberté de la presse, selon vous, c'est le droit de trafiquer d'un parti, d'exploiter ses

fassions en se vouant à l'expression de ses opinions. La lierté de la presse, selon nous, c'est le droit pour chacun d'exprimer son opinion : rien de plus. Pour nous donc la liberté de la presse est un droit; pour vous c'est un trafic; aussi votre opposition à tout ce qui peut le rendre moins lucratif s'explique-t-elle fort bien.

Vous nous accusez de vouloir tuer la concurrence, de vouloir constituer un monopole au profit du gouvernement !

Que voulez-vous dire?

Voulez-vous dire que lorsqu'il se publiera un Bulletin qui ne dira pas toujours toute la vérité, mais qui du moins ne dira jamais que la vérité, ne laissera jamais passer une erreur sans rectification, un mensonge sans démenti, une diffamation sans protestation, tous les autres journaux verront aussi leurs lecteurs les quitter? S'il en devait être ainsi, l'indifférence du ministère serait bien coupable : car vous mentez lorsque vous l'accusez de s'occuper dans ses conseils d'apporter la plus légère réforme à l'état de la presse périodique; il n'y a pas pensé un seul instant, il n'en a pas dit un seul mot; à ce sujet, tout ce que vous avez conté, vous l'avez inventé ; les a noms que vous pourrie* citer, » les portraits que votre fidèle crayon a esquissés, tout cela vous l'avez imaginé; et c'est tout cela que vous

appelez la liberté de discussion, et que nous, nous refusons d'appeler la liberté de la presse. Pour nous, ce n'est ni de ld publicité ni de la polémique, pas plus que le vin qui se débite dans beaucoup de cabarets n'est du vin ni de l'eau : c'est de la fraude et de la frelaterie.

Vous n'êtes pas de bonne foi lorsque vous nous accusez de vouloir tuer la concurrence et ériger un monopole. — Ce que nous voudrions, c'est qu'il fût fait pour les journaux ce qui a lieu pour les poids et mesures : c'est que le gouvernement instituât un journal-^taion que tous les hommes de bonne foi pourraient consulter avec sécurité, lorsqu'ils désireraient être renseignés sur la vérité d'un fait, sur le mérite d'une allégation ; ce que nous voudrions, c'est que le mensonge et l'erreur fussent soumis à un contrôle journalier, comme le sont tous. les marchands, qui, sans cela, vendraient plus souvent à faux poids ; comme le sont les messa- Series, qui, sans les ponts à bascule, sacrifieraient à l'aviité du gain la vie des voyageurs...* Le Bulletin français, rédigé comme nous le comprenons, et mettant à profit tous les moyens d'informations dont le gouvernement peut disposer dans l'intérêt public et sans nuire à son action, ne serait pis un monopole, mais au contraire une source abondante à laquelle vous pourriez puiser tous les jours, sans frais, sans risques, sans responsabilité. S'il pouvait y avoir un monopole, ce serait celui de la polémique comme vous l'entendez, c'est-à-dire vivant d'erreur, de scandale et de mauvaise foi, car il vous serait exclusivement laissé; sur ce point, le gouvernement devrait s'interdire toute concurrence. Avec vous il partagerait le domaine de la publicité véridique, il vous laisserait à vous seuls le trafic de la publicité frelatée ; ce n'est donc pas lui qui exercerait un monopole, ce serait vous. Pourquoi donc vos plaintes et vos appréhensions 1 C'est que peut-être votre influence éprouverait un rude échec ; c'est que peut-être désormais il vous serait plus difficile de porter atteinte à la considération de vos adversaires par des fables injurieuses, par des quolibets inconvenants, par des diffamations coupables; c'est que le gouvernement vous dominerait alors par la toute-puissance de la vérité et du droit, au lieu d'être miné sourdement par la perfidie d'une polémique conjecturale et mensongère.

Vous dites : « Ce serait trop compter sur la patience des » lecteurs que de s'arrêter longtemps sur ces propositions » trop naïves pour être adroites, trop transparentes pour » être dangereuses. Les gens qui se figurent avoir trouvé là d quelque chose de nouveau ne font que remuer de vieilles

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» idées, tendant aux vieilles fins, aux vieux résultats que » le despotisme poursuit de vieille date. C'est toujours » l'arbitraire employé pour arriver au monopole, et le mont nopole conduisant à l'asservissement complet, au coup » d'Etat, à la censure. »

Si nous vous demandions ce que vous avez jamais trouvé de a nouveau », il est probable que vous seriez plus embarrassés que nous de répondre à cette question : nous ne nous sommes jamais exagéré la difficulté et le mérite de ce que nous avons entrepris et exécuté. Ce n'est pas nous qui, en lisant le premier numéro d'un journal dans lequel il était déclaré que six mois ne s'écouleraient pas sans qu'il comptât dix mille abonnés, avons crié à l'absurdité ! à l'impossibilité ! au charlatanisme ! Ce n'est pas nous qui, après ayoir très- péremptoirement établi qu'au prix de 80 francs les journaux étaient une ruineuse entreprise, avons réduit d'un quart notre prix d'abonnement ou doublé notre format !

Nous ne nous sommes jamais targué d'avoir des idées neuves, mais seulement des idées justes ; et quand nous demandons, nous, la modération des taxes, nous commençons par donner un témoignage de notre foi économique, par ris-

Îuer une expérience à nos dépens, par prêcher d'exemple, ela peut n'être pas neuf, mais cela du moins est assez rare.

Vraiment, votre aveu est curieux : fonder la publicité, l'étendre, la purifier, contraindre le gouvernement à rendre un compte public et régulier de tous ses actes, à n'agir qu'au grand jour, à ne subir d'autre loi que celle de l'inflexible équité, à s'affranchir de toutes les exigences occultes des journaux qui le soutiennent conditionneltement, et des tributs qu'il paye aux journaux qui le défendent systématiquement , c'est retourner à l'arbitraire, au monopole, au coup d'Etat, à la censure !... Et vous écrivez cela imperturbablement, et vous imprimez cela audacieusement. et vos lecteurs liront cela superficiellement, ne s'arrêlant peut-être qu'à la grandeur des mots 1

Vous avez raison : si l'on cessait de salarier les rédacteurs de beaucoup de journaux indépendants comme vous ; s'il ne ne leur était plus donné de croix dans l'ombre, de subventions déguisées sous la forme de missions ; si l'on cessait de consacrer beaucoup trop d'argent à la publication d'un journal du soir insuffisamment renseigné ; si enfin on donnait au Moniteur universel un utile appendice, un auxiliaire indispensable, vous avez raison, ce serait un coup d'Etat : aussi ne le fera-t-on pas; aussi le ministère, que vous accu-

sez d'y songer, n'y a-t-il jamais pensé... Mais si un seul jour le pouvoir nous venait entre les mains, le coup d'Etat serait bientôt fait, et pas une voix ne s'élèverait contre nous, car tous les droits acquis, tous les intérêts légitimes seraient indemnisés. Jamais nous ne compterons parmi les révolutionnaires, pas plus que ne furent révolutionnaires les législateurs qui ont voté la loi sur l'expropriation forcée pour cause d'utilité publique, et comme eux, par un tel acte, nous aurions bien mérite du pays !

Bientôt vous verriez les libertés publiques reconquérir pacifiquement tout le terrain que depuis 1830 lui ont fait perdre vos exagérations et vos fausses doctrines, en mettant toutes les passions en ébullition dans la tète de fanatiques égarés et de régicides infâmes.

Mais terminons avec vous par un compromis : ce qui vous porte ombrage, ce qui vous fait peur, c'est le prix de 18 francs auquel serait fixé l'abonnement du Bulletin français, s'il devait jamais être créé ; rien n'est plus facile que de vous rassurer.

Le timbre vous coûte précisément 18 francs par an ; que le gouvernement supprime le timbre par la même loi en vertu de laquelle les Chambres l'autoriseraient à publier le Bulletin dont nous avons parlé, alors vous pourrez et devrez réduire votre journal de 18 francs; alors vos lecteurs, sans augmentation de frais, pourront avoir deux journaux pour le prix du vôtre : l'un leur apportant la vérité « aride et ennuyeuse », comme vous le prétendez ; l'autre leur servant à souhait le scandale, le mensonge, la diffamation, qui sont le haut assaisonnement auquel vous avez habitué leur palais.

De cette façon il y en aura pour tous les goûts, personne n'aura à se plaindre ; la mauvaise foi ne perdra aucun de ses droits, mais au moins la vérité pourra se mesurer contre elle à nombre égal de lecteurs, ce qui n'existe pas en ce moment, car la vérité n'a pour se défendre contre vos quatre cent mille assaillants que les huit cents octogénaires du Moniteur.

Puisque vous aimez la liberté de discussion, ayez donc, messieurs, la loyauté d'égaliser les conditions de la lutte 1

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