‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 79 sur 156 · IS · texte numérisé non relu

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sans parcimonie, en proportionnant l'initiative è la responsabilité, en ne prenant pas d'ombrage du vrai mérite, en mettant sa gloire, au contraire, à le discerner et à le foire valoir; l'homme exclusif qui veut tout concevoir et tout exécuter par lui-même n'a qu'une force bornée, tandis que l'homme judicieux qui sait se rattacher tous les gens capables et s'approprier toutes les idées utiles possède une force infinie.

Je crois qu'un pays peut se passer plus facilement de bonnes lois que d'une bonne administration. Une bonne administration a souvent préservé un pays de sa ruine ; jamais les lois d'un empire ne l'ont sauvé de sa décadence. Il n'y a pas de lois faibles sous une administration forte; il n'y a pas de lois fortes sous une administration faible.

Je crois que les gouvernements modernes doivent s'interdire : tout impôt qui encourage les fraudes et les falsifications ; tout moyen de la police qui corrompt ses propres agents ; toute peine qui pervertit le condamné ; tout encouragement qui décourage le vrai talent et multiplie les médiocrités.

Je crois que les gouvernements modernes doivent se proposer pour tâche de rendre moral tout ce qui est légal.

Je crois que rien d'immoral, d'injuste, de violent, ne saurait être longtemps utile là où règne la liberté de la presse.

Jeerois, avec Leibnitz, que celui-là qui est le maître de l'éducation peut changer la face du monde.

Je crois, avec Destuttde Tracy, que la science sociale est la dernière qui se constitue comme science positive. . Je crois, avec Lamartine, que les grandes missions ne manquent jamais aux granas peuples, et que la nôtre est de guider le monde par la morale à la liberté.

Je crois, avec Bossuet, que la société est tenue de rendre la vie commode à tous.

Je crois, avec Mirabeau, que le travail seul constitue une nation.

Je crois, avec Louis XVI (édit de 1776), « que Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la pro-

1>riété de tout homme, et que cette propriété est la première, a plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. »

Je crois, avec M. Guizot, « qu'il faut deux choses à la démocratie pour son repos et son succès : il faut qu'elle se sente aimée et contenue; qu'elle croie au dévouement sincère et à la supériorité ie ses chefs. A cette condition seulement, elle se règle en se développant et peut espérer de prendre place

panni les formes durables et glorieuses de l'association humaine. »

Je crois encore, avec M. Guizot, a que c'est le- progrès d'une politique ferme et sage de se montrer constamment

f>rogressive, de ne faire un pas que pour pousser aussitôt plus oin. »

Vous me demandez quel est le lien philosophique de toutes mes idées de réforme? Ce lien philosophique, c'est l'idée que je me fais des devoirs d'un gouvernement. À mes yeux, ses devoirs sont de fonder et de conserver l'ordre, et par ce mot j'entends :

L'autorité par l'équité,

La liberté par la liberté,

L'égalité par le travail,

La hiérarchie par l'instruction,

La moralisation par le bien-être,

Le bien-être par la prévoyance et l'épargne,

La stabilité par le progrès,

Le progrès par l'amour, non de la popularité, mais du peuple.

Si vous trouvez que tout cela soit trop clair pour mériter le nom de philosophie, traitez-moi de simple ouvrier en gouvernement; je ne m'en blesserai pas. À chacun sa vocation et son œuvre. MM. Arago et Séguier seraient bien embarrassés s'il leur fallait construire les machines dont ils excellent à expliquer les lois ; MM. Pecqueur et Gavé, à leur tour, seraient peut-être non moins embarrassés s'il leur fallait expliquer par leurs causes les effets des machines inventées par eux.

Je n'entreprends pas de ligue, cela est vrai, mais j'accomplis une tâche :

Cette tâche, c'est de semer dans le journal que je dirige autant d'idées justes et fécondes qu'il m'est possible d'en

J miser dans l'étude des questions et dans la méditation des aits.

Que chacun en fasse autant, et cette « ligue de l'innova^ tion a . que vous appelez de vos vœux, se formera promptement d'elle-même !

Ce qui vous étonne, c'est que, voulant réformer ce qui est mal, améliorer ce qui est bien, créer ce qui est utile et n'existe pas, je soutienne un pouvoir qui ne se distingue point, je le reconnais, par le goût prononcé des réformes, môme de celles qui sont le moins douteuses et le plus faciles.

Mais nommez-moi un seul homme politique, en position de prétendre au pouvoir, qui donne plus de garanties à

l'union du progrès avec la stabilité, de l'ordre avec la liberté, et je serai tout de suite avec lui contre le ministère.

Est-ce M. Tbiers?

Est-ce M. Barrot ?

Est-ce M. Ledru-Rollin?

Si je suis avec le pouvoir au lieu d'être avec l'opposition, c'est que les ministres que vous flétrissez et que j'aiguillonne, s'ils ne font pas avancer les idées de réformes pacifiques, du moins ne les font pas rétrograder et ne les mettent pas en péril !

J'aime les réformes, surtout en haine des révolutions;

Je me défie des réformes qui sont des défaites.

Entreprises spontanément par le pouvoir agissant dans la plénitude de son initiative, les réformes préviennent les révolutions; mais, proclamées par l'opposition le lendemain de son triomphe, les réformes ne font souvent que les précéder.

Il est rare que la force d'impulsion ne soit pas plus grande que le trajet à parcourir entre le point de départ et le but.

La paix et l'ordre sont des biens que je rue compromettrai jamais inconsidérément, parce qu'alors même que sous leur règne le progrès ne s'accomplit pas par les lois et le pouvoir, il s'accomplit plus lentement, il est vrai, mais enfin il s'accomplit par les mœurs et la société.

Renverser systématiquement les ministères, c'est prendre plus certainement le chemin de l'instabilité que celui du progrès.

De 1830 à 1840, en dix ans, dix-sept combinaisons ministérielles se sont succédé. Qu'ont-elles produit ?

Le ministère qui a remplacé le cabinet pendant la durée duquel les lois de septembre ont été votées, les a-t-il rapportées?

Le cabinet qui a remplacé le ministère qui s'est dissous à l'occasion du projet de conversion, l'a-t-il converti en loi?

La coalition de 1839 a été victorieuse ; qu'a produit son triomphe ?

M. Thiers a été deux fois président du conseil; qu'a-t-il fait?

En 1836, il n'a pas même proclamé l'amnistie dont il a laissé le glorieux héritage h M. le comte Mole.

En 1840, il a enterré la proposition que M. de Rémusat a ressuscitée.

J'ai dit comment je comprenais qu'on mtt des bornes à l'excès du nombre des fonctionnaires, et surtout des fonc-

QUESTIONS DE PRESSE m

tionnaires subalternes, dans la Chambre des députés. Vous trouverez, dans le numéro de la Presse du 11 février 1845, une proposition où mes idées sont formulées.

Mais entre une loi imparfaite et une proposition vicieuse, désavouée par son auteur lui-même, pourquoi aurais-je donné la préférence à celle-ci ?

Bien que la proposition de M. Vivien ne valût pas beaucoup mieux que celle de M. de Rémusat, et ne remédiât qu'imparfaitement au mal qu'elle se proposait de faire disparaître, peut-être eussé-je voté pour elle, je l'avoue, si elle n'eût pas eu la prétention de se poser en question de cabinet.

N'attendez pas de moi que j'évite jamais un débat par un détour.

Je le déclare donc hautement : les questions de cabinet sont une pente sur laquelle je ne me placerai jamais, que lorsque cette extrémité me paraîtra de deux périls le moins grand.

Sur la pente de l'opposition systématique , on descend souvent plus vite qu'on ne veut ; une fois qu'on s'y est aventuré, le jour ne tarde pas à arriver où l'on saute par-dessus la responsabilité pour s'attaquer à l'inviolabilité, où ce n'est plus le ministère qu'on met en question, mais le gouvernement.

Voyez la coalition !

Voyez M. Thiers !

C'est là précisément où je n'en veux jamais venir.

« Croyez-moi, me dit M. Thiers la première fois que j;eus l'honneur de le voir en 1834, il était alors ministre du commerce ; croyez-moi , n'essayez jamais d'arriver au pouvoir par l'opposition. »

S'il a oublié ces paroles, je m'en souviens toujours.

C'est des gouvernements, surtout, qu'on peut dire : On connaît ceux qu'on renverse, on ne sait pas ceux qu'on établit.

Je suis patient : la patience n'est pas toujours la voie la moins courte et la moms sûre.

Ce n'est pas dans les rangs des whigs que s'est rencontré Robert Peel.

Avant de voter sur l'existence d'un cabinet, je regarde d'abord où je vois des hommes pour en composer un autre.

Si je ne vois pas d'hommes, et que la solidarité me paraisse excessive, dans ce cas je m'abstiens.

C'est là ce qui me tient à une égale distance de ceux qui, passivement, approuvent tout, et de ceux qui, systématiquement, n'approuvent rien.

On naît homme de gouvernement comme on naît homme d'opposition. Que voulez-vous, je suis né homme de gouvernement. Ayez quelque indulgence pour cette infirmité: elle n'est pas commune.

Vous parlez de base: chacun prend pour ses idées celle qui lui paraît la plus solide. Je suis assez aveugle pour avoir plus de confiance dans les gouvernements qui existent que dans ceux qui sont à fonder.

S'il suffit d'exagérer le mal pour le détruire, « s'il suffit y* de se passionner pour un de ces grands principes d'équité » naturelle qui sont compris aussitôt (m'énonces » , d'où vient donc l'impuissance de l'opposition et ae ses journaux? Quelle force un député et un journal de plus lui donneraient-ils?

Quand, cédant à vos conseils, j'aurais élevé la voix de la Presse à l'unisson de celle du National, du Courrier français et de V Esprit public, qui déclarent n'avoir pas plus de confiance en M. Thiers et en M. Barrot qu'en M. Guizot, qu'aurais -je fait? Je ne trouverais plus devant moi que MM. Berryer et Ledru-Rollin, m'offrant le retour à la Légitimité ou à la République, à la République qui s'est noyée dans le sang, ou à la Légitimité qui en est à son troisième exil!

Vous me dites :

a N'ayez pas peur de la philosophie; n'ayez pas peur de suivre le fil de vos propres conceptions, dussent-elles vous conduire au radicalisme nouveau, libre des haines du passé... »

Je me souviens d'une lettre imprimée dans la Presse du 13 février 1839, que m'adressait M. de Lamartine, et dans laquelle, à l'occasion de la question de la propriété littéraire, il me disait :

« Défiez-vous en tout de ces idées radicales qui séduisent au premier moment les esprits énergiques. Les idées radicales ne résolvent rien, elles tranchent tout, comme Cépée d'Alexandre; mais en tranchant la difficulté, elles tranchent les principes, les droits, les intérêts, et quelquefois les têtes. Ce sont les impatiences de la pensée. Le vrai génie ne blesse et ne tue rien ; il organise et il réforme. Laissez les idées radicales ! »

Je lui répondais :

« Les idées radicales n'ont rien qui m'épouvante. Je ne m'effraie que des idées fausses, et surtout des concessions qui sont des capitulations de principes, parce qu'il n'y a pas d'exemple que les concessions aient jamais sauvé une cause perdue. »

Pas plus en 1846 qu'en 1839, je ne crains, selon votre expression, « de suivre le fil de mes idées; » pourquoi? C'est que je sais que si l'une de ces deux extrémités touche au prrgrès, l'autre est fermement attachée au banc du parti

conservateur sur lequel, librement assis, j'attends l'avenir, et j'écoute M. Guizot, contre lequel je ne me déciderai à voter systématiquement que le jour où le pouvoir ne sera plus exposé à tomber de ses mains dans celles de MM. Thiers et Barrot, ce qui serait le commencement de la fin.

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