DES DROITS ET DEVOIRS DE LA PRESSE
45 novembre 4845.
Les journaux n'auraient-ils donc pas tout à gagner en influence et en considération si, au lieu de se déchirer, de se diffamer entre eux comme ils le font, à la grande joie des ennemis de la liberté de la presse, ils ne s'emparaient des questions sur lesquelles ils diffèrent d'avis que pour s'efforcer de les élever h la hauteur d'une discussion d'intérêt public! Ce n'est jamais qu'à notre corps défendant, et par voie de représailles, que nous nous décidions à opposer la personnalité à la personnalité, l'injure à l'injure. La personnalité a pu entrer forcément dans nos habitudes, mais elle n'entrera jamais dans nos goûts. Elle nous répugne comme toute chose du commun. 11 est si facile d'aiguiser des personna-
lités, il est si facile d'abriter sa tête et ses épaules sous un chapeau et un manteau de Basile, que c'est là un genre de mérite dont tout écrivain de quelque esprit, tout journal de quelque valeur doivent se montrer peu jaloux.
Nous ne poursuivons que l'exagération et le faux; nous ne cherchons que le vrai, et nous le cherchons de bonne foi ; si nous avions été trop loin, ilnenous en coûterait aucunement de revenir sur nos pas. Nous n'avons point de prétention à l'infaillibilité, et toute polémique qui a pour résultat de nous éclairer est une polémique que nous nous félicitons toujours d'avoir provoquée.
Voici notre point de départ :
Charte constitutionnelle. — « Art. 7. Les Français ont le » droit de publier et de faire imprimer leurs opinions en se 9 conformant aux lois. »
Or quelles sont ces lois? Des lois de fiscalité et de répression dont la lettre et l'esprit sont le plus souvent en contradiction flagrante.
Les lois qui régissent la liberté de la presse sont nombreuses; mais bien qu'appartenant à des époques trèsdiverses, à des régimes très-différents, on chercherait vainement dans la collection de leur texte une pensée, un germe d'organisation.
Les seules conditions exigées pour publier un journal sont d'être Français, majeur et jouissant de ses droits civils.
Aucune autre condition de capacité n'est exigée.
Aucune solidarité ne lie entre eux les écrivains qui concourent à la rédaction des journaux.
Donc, le jour où un intérêt industriel, mercantile ou autre peut croire utile à sa cause de fonder un journal, rien ne l'en empêche.
C'est ce qui est arrivé fréquemment. N'avons-nous pas des journaux voués à la défense des intérêts agricoles et de certains intérêts industriels; des journaux qui trouvent que toute protection qui n'est pas prohibitive est toujours trop faible?
«'avons-nous pas d'autres journaux voués à la défense des intérêts commerciaux et de certains produits du sol, tels
3ue les produits viticoles ; des journaux partisans déclarés e la liberté absolue du commerce, qui, si on les en croyait, abaisseraient sans transition tous les tarifs, et ne tarderaient pas à abolir tous les droits prélevés par la douane?
N'avons-nous pas, enfin, un grand nombre de journaux spéciaux voués à la défense d'intérêts de profession ou de corporation?
su
U n'est donc pas exact dédire que Iftpreste représente uniquementy exclusivement des idées ; elle représente souvent aussi des intérêts, et, sous ce rapport, la presse ne diffère pas autant que H. Anselme Petetin parait le croire des corps électifs et représentatifs au-dessus desquels il l'élève en disant « qu'elle est la seule manifestation des propensions » réellement générales ; qu'elle seule renferme et propage » Vidée. »
Entre un discours de M. Odilon Barrot et un article du Siècle sur le même sujet, sur la réforme électorale, nous l'avouons, nous ne voyons pas de différence sensible. Nous n'en voyons pas une plus grande entre un discours de M. Ledru- Rollin et un article de la Réforme sur le droit au travail. 11 en est de môme d'un discours de Garnier-Pagès et des articles du National développant cette pensée : « qu'il est à » désirer que la gauche et le centre gauche prennent en main y> les affaires, car ils ne peuvent s1 en emparer que conjom- » tement. » Il en est également de même des discours de M. Thiers et des articles du Constitutionnel ; il en est de même encore des articles du Journal des Débats et des discours de M . Guiaot, etc. , etc. Le plus souvent, ne serait-il pas bien difficile de dire avec précision à <jui, du journal eu de la tribune, appartient Vidée? si c'est le journal qui est l'écho de l'orateur, ou si c'est l'orateur qui est l'écho du journal?
M. Anselme Petetin décrit la presse comme il la comprend, comme il se platt à la rêver I De bonne foi, croit-il que lorsque le Constitutionnelle Siècle, etc., s'attaouent à M. Guizot; que lorsqu'à son tour le Journal des Débats s'en prend h M. Thiers; que lorsque le National injurie à la fois M. Thiers et M. Guizot, ces feuilles combattent uniquement « pour » Vidée pure, pour la vérité provoquée par le besoin intérieur » de la conscience? » Idéaliser ainsi 1» presse, c'est la peindre telle qu'on l'imagine; mais ce n'est pas la peindre telle qu'elle est. U ne nous en coûte aucunement de le déclarer, car si nous sommes journaliste, nous le sommes moins par vocation que par circonstance. Nous voyons tous te* jours la presse au service des passions humaines, des prétentions égoïstes, des ambitions rivales, des combinaisons ministérielles, des intrigues parlementaires, des calculs politiques les plus divers, les plus opposés, les moins nobles ; mous la voyons s'y associer étroitement, mais nous la voyons rarement au service des idées ; et auand par hasard il -arrive à un journal de s'emparer d'une idée, ce n'est jamais pour elle-même, c'est toujours comme instrument de défense ou d'attaque ministérielle. Celui qui écrit ces lignes parle ici avec expérience.
QUESTIONS ÛB PRESSE 23»
1} Toutes les fois qu'il a essayé de faire sortir le journalisme de
ri l'ornière des partis, pour le faire entrer dans le champ des
idées et des réformes, dans la voie des saines applications de la science économique à l'administration publique, il s'est trouvé tout seul, et il a dû reconnaître qu'en dehors du cercle étroit tracé par les lettres assemblées de quatre ou cinq ncjms propres, il n'y avait pas de discussion possible, il n'y avait pas de politique. A quoi sert de nier le mal ? Cela l'empêche-t-il d'exister? Quand les journaux ne s'associent pas à des intérêts, ils s'associent à aes passions ; et, à les examiner elles-mêmes de près, ces passions ne sont le plus souvent que des intérêts égoïstes : voilà la vérité. Les journaux qui passent pour représenter des passions valent-i s mieux que ceux qui passent pour représenter des intérêts? Telle est la question que nous laissons à décider à nos lecteurs.
Mais, avant qu'ils la tranchent, il faut qu'ils sachent d'abord à quoi s'en tenir sur ce qu'il y a de vrai et de faux dans la subtile distinction qui fait le fond de la lettre à laquelle nous répondons.
M. Anselme Petetin pense que le journalisme doit restera l'écart des affaires ; mais d'abord est-il beaucoup d'affaires f dans lesquelles il puisse être admis à intervenir? Quelles sont
ces affaires? qu'on nous les fasse connaître.
Rendons-nous en compte par quelques exemples pris au hasard.
Deux systèmes sont en présence à la tribune : l'Etat gardera-t-il pour lui l'exécution des chemins de fer, ou l'abandonnera-t-il aux compagnies? Supposez q l'un journal ait assez d'influence pour faire prévaloir cette dernière opinion, il aura fait triompher Vidée, mais où sera Vintérêt? Le journaliste, il est vrai, pourra, si des compagnies se forment, ' aller leur demander d'être admis h souscrire un certain nom-
• bre d'actions; ces compagnies seront libres de lui en donner
? ou de lui en refuser, mais voilà tout! Il sera dans la position
de tout le monde.
' Deux intérêts contraires sont en présence; ce seront, si
1 vous voulez, le colza et la sésame, ou les fers et les vignes.
Ce serait commettre une erreur que de croire qu'il suffit d'aller dire à l'un de ces deux intérêts : Payez-moi, je vous défendrai. Un journal; dont la rédaction en chef avait été donnée à M. Charles Didier, a été fondé, il y a trois ans environ, sur cette espérance qu'il serait soutenu par l'intérêt viticole; il a vécu trois mois I
Que ceux qui craignent que Vintérêt privé ne vienne dans la presse s'y discuter lui-même, au détriment de ce qu'où
appelle, par opposition , V intérêt public, se rassurent ; le danser nW pas grand I
L'intérêt privé parvînt-il, à la faveur de quelques questions économiques, à se glisser dans les colonnes des journaux politiques, qu'il ne réussirait jamais à s'y emparer que d'une très-petite place. Est-ce que toutes les grandes questions, les questions politiques, les questions qui importent à la grandeur du pays, au développement de nos institutions, à la consolidation ou au renversement d'un cabinet, ne sont pas exclusivement des questions* de partis? Est-ce que ces questions ne sont pas celtes qui, en réalité, contituentle fond et l'importance d'un journal ?
M. Anselme Petetin pense que, lorsqu'un journal traite une question économique ou de travaux publics, ce qui importe, ce n'est pas que « la science soit juste ou non ; c'est qu'elle » soit sincère, c'est que le lecteur ne puisse être trompé, et » que, croyant suivre une question de bonne foi, il ne re- » çoive pas des arguties salariées. »
Nous venons de montrer que ce ne serait jamais que trèsrarement et par exception que le lecteur d'un journal pourrait être exposé à ne recevoir que des arguties salariées ; nous pouvons^donc dire hautement que nous différons d'avis avec M. Anselme Petetin ; à l'opposé de cequïl pense, nous pensons, en fait de questions économiques surtout, que l'opinion la meilleure n'est pas celle qui est la plus désintéressée, mais celle qui est la plus juste.
Une question spéciale surgit : par exemple, la question des lins. Un intéressé dans cette question, qui en a fait pendant de longues années une étude exclusive, se présente à nous avec un travail remarquable; si ce travail est d'accord avec les principes économiques du journal, devrons-nous l'écarter pour donner la préférence aux articles désintéressés, mais nécessairement superficiels, de l'un de nos rédacteurs, qui n'aura pu se former d'opinion que sur la lecture de documents ou de brochures émanés des intérêts contraires? Dans laquelle des deux suppositions l'intérêt public sera-t-il le mieux compris, le mieux servi? Pourquoi ne le dirions-nous pas? Il est des questions arides, compliquées,
3u'il faut qu'un intérêt direct, important, vous ait forcé 'apprendre pour que vous soyez parvenu à résoudre la difficulté de les oien savoir. Si M. Anselme Petetin était appelé à traiter dans un journal les questions dont il a eu, comme conseil de contentieux , à s'occuper presque exclusivement depuis quelques années, croit-il qu'il ne les traiterait pas infiniment mieux qu'il n'eût pu le faire alors qu'il appar-
tenait à la rédaction du National? La vénalité du journalisme est un danger presque imaginaire; le vrai, le réel danger, c'est celui auquel son ignorance expose trop souvent le pays. Et ce danger, comment ne pas le craindre, quand on voit à combien de questions cette ignorance peut s'étendre, quand on reconnaît qu'il est impossible qu'il en soit autrement . attendu la rapidité avec laquelle les journaux sont obligés de se prononcer sur toute question qui surgit?
Que M. Anselme Petetin nous permette, à noire tour, de le lui dire : toute son argumentation pèche par la base, quand il suppose que ce qui est l'exception peut devenir la règle et l'usage ; s'il fut jamais une théorie qui reposât sur une illusion, c'est assurément celle qu'il soutient. Endroit, en principe, rien ne s'oppose à ce que le journalisme s'associe aux intérêts privés dont il juge qu'il peut prendre la défense sans trahir les intérêts généraux; mais en fait, mais dans l'application, tout est obstacle à ce qu'il en soit ainsi, et la preuve de cela résulte même de ce qui s'est passé à l'occasion des adjudications de chemins de fer. Cependant, s'il fut une circonstance propice, assurément c'était celle-là. Eh bien ! dans tous ces conseils d'administration des compagnies, où Ton voit siéger force amiraux, force lieutenants généraux, force ducs appartenant à tous les régimes, comptet-on un seul journaliste? Si ces compagnies, dans le but de s'assurer l'appui des journaux influents et dans l'espoir de forcer la main aux ministres en certaines circonstances, ayant à choisir entre un marin et un écrivain, entre un patronage illusoire ou un concours efficace, eussent donné la préférence aux principaux rédacteurs des principaux journaux, nous eussions compris alors que la question méritât de se poser et d'être débattue. Mais à l'occasion de quel fait s'est-elle produite ? A l'occasion de quelques dizaines d'actions parcimonieusement données ou offertes aux journaux quand c'était à qui, banquiers et ducs, pairs de France et députés, anciens et futurs ministres, officiers de terre et de mer, se les partagerait par milliers. En vérité, cela valait-il la peine
?[ii'on poussât tant de clameurs et qu'on se mtt en si grands rais de calomnies ? Où donc est l'atteinte qui a été portée ici par l'intérêt privé a l'intérêt public ?
Tout en admettant que le journalisme peut fort bien ne participer qu'à des affaires qu'il croit théoriquement honnêtes et justes, M. Anselme Petetin déclare que l'écrivain ne le peut faire sans se rendre juge dans sa propre cause, acte, dit-il, que la morale de tous les temps a réprouvé. Si
ce principe était vrai d'une manière absolue, M. Thiers n'aurait pas le droit de juger les actes de M. Guizot, ni H. Guizot ceux de M. Thiers, quand l'un des deux serait ministre en remplacement de l'autre; tout homme politique, aspirant à prendre place dans les conseils de la couronne, serait condamné au silence, sans en excepter M. Garnier-Pagès, qui fait des discours pour établir que la gauche et le centre gauche doivent s'allier, afin de prendre en main les affaires; tout journal enfin, par cela môme qu'il serait intéressé au triomphe de son parti, devrait garder la neutralité.
Quoiqu'on fasse et quoi qu'on dise, il faut reconnaître qu'il est bien peu de causes où Ton ne soit à la fois juge et partie. Ce n'est qu'une question d'intérêt plus ou moins direct, plus ou moins grand.
En résumé, voici Ta vérité :
Les circonstances où le journalisme pourra utiliser son concours ne seront jamais que des exceptions infiniment rares.
Si l'on bannit des journaux la défense des intérêts légitimes, ces intérêts, s'ils ont besoin de cette défense, créeront des journaux, en vertu du droit donné à tout Français par l'article 7 de la Charte.
Si l'on interdit systématiquement au journalisme toute participation honorable à celles des grandes affaires qui, par exception, pourraient réclamer le concours de ses lumières et de son influence, il arrivera pour tous les journaux ce aui est arrivé pour le National, qui a vu ses rédacteurs les puis capables le quitter pour entrer dans la carrière des grandes entreprises ; ces journaux s'énerveront, s'abâtardiront ; ils perdront les écrivains qu'ils auraient intérêt à garder ; ils garderont les écrivains qu'ils auraient intérêt à perdre. Voilà ce que le journalisme y gagnera; car, il faut bien qu'on le sache, il n'y aura jamais que des hommes de peu de valeur et d'intelligence, que des hommes de métier, quedesécrivailleurs sans idées qui pourront accepter la carrière exclusive du journalisme comme une carrière définitive 1
La preuve de la vérité de cette assertion, nous la trouvons dans M. Anselme Petetin lui-même, qui, ayantson avenir à faire, s'est retiré du journalisme pour entrer dans le barreau, et a renoncé à propager l'idée pour mettre à la solde des intérêts privés son savoir, son intelligence et sa plume.
Faites donc des théories pour les renverser ainsi de votre propre souffle!
A chacun 6a part : aux poètes le monde imaginaire, aux publicistes le monde réel.
47 novembre M46.
M. Aaselme Petetin n'est pas le premier qui ait parié de journaux qui vendaient leurs questions; cette accusation a été portée à la tribune de la Chambre des députés par M. Chapuys - Montlaville , vers la fin de la session dernière ; mais l'accusation est restée toujours dans le vague, et rien n<a pu l'en faire sortir. Et, remarquez-le bien, quand nous disons cela, ce n'est pas que nous veuillons le moins du monde noue constituer en apologiste systématique de la presse ; tant de journaux ont une existence si précaire, que nous ne doutons pas que, pour échapper à la mort, ces journaux ne se fussent empressés de se vouer à la défense de l'intérêt privé qui les aurait fait vivre, si cet intérêt privé se fût rencontré. Nous voulons seulement constater, comme un faitpéremptoire, que eet intérêt privé, qu'il plaît de représenter comme un fléau prêt à envahir toute la presse, n'est qu'un fantôme insaisissable qui a constamment échappé à ceux des journaux naissants ou moribonds qui avaient mis en lui toutes leurs espérances.
Pour se vendre, comme pour se marier, il faut être deux ; pour que les journaux se vendissent à des intérêts, il faudrait qu'il y eût des intérêts qui les achetassent : où sont donc ces intérêts que l'on met sans cesse en avant, mais que l'on s'abstient toujours soigneusement de désigner? S'ils existent, qu'on les nomme, qu'on les montre ! Si ces intérêts n'existent pas, il faut en convenir, la question soitfevée perd toute son importance, du moins en fait, sinon en principe.
M. Anselme Petetin admet que M. Thiers, bien que juge et partie, a le droit de juger. M. Guizot, son compétiteur, ou réciproquement, parce que le public sait à quoi s'en tenir sur l'intérêt que peut avoir chacun de ces deux hommes d'Etat à discréditer, è condamner son adversaire ; si M. Anselme Petetin est conséquent avec lui-même, il admettra donc qu'un journal, pour avoir le droit de s'associer à un intérêt privé et de le défendre légitimement, n'aura, dans oe cas, qu'à faire connaître h ses lecteurs que ce n'est pas comme organe exclusif de l'intérêt général qu'il s'exprime.
Réduite à ces termes, la question diminue considérablement de proportion et devient des plus simples.
Dès lors, plus d'objection sérieuse contre le journal défendant, par exemple, les compagnies de chemins de fer, s'il est de notoriété publique que son principal rédacteur
240 lMft
fait partie du conseil d'administration d'une compagnie. Les abonnés de ce journal sont avertis. Voilà M. Anselme Petelin satisfait.
« Mais, dit M. Anselme Pelé tin, pourquoi les compagnies » de chemins de fer n 'ont-elles pas songé à faire entrer des » journalistes dans leur conseil? Parce qu'il fallait les ac- » qjuérir secrètement ; parce que leur concours ne signifiait » rien s'il était -public; parce qu'un journaliste oui serait » passé publiquement dans une compagnie aurait discrédité » tout ce qu'il aurait écrit ensuite, soit sur cette compagnie, » soit sur les autres. »
M. Anselme Petetin oublie qu'un peu plus ha ut, dans la même lettre, se trouve cette phrase, dont l'une contredit nécessairement l'autre : « En effet, il existe nombre de journaux » qui s'affichent comme les défenseurs de tel et tel intérêt » collectif. Qui s'en étonne? qui les blâme? personne; et » cela précisément parce que ces journaux ne cachent pas » le mandat qu'ils se donnent et Vxntérét qu'ils défendent. »
Eclaircissons le débat par un exemple :
La question des houilles est à l'ordre du jour ;
Le propriétaire d'un journal politique est en même temps intéressé dans une exploitation houillère ; il en prévient ses lecteurs; ses lecteurs le savent, ils sont avertis. Croit-on que les articles qu'il fera paraître , en admettant qu'ils soient approfondis, remarquables, sincères, pour s'opposer, si telle est son opinion, à l'abaissement du tarif protecteur, seront conséquemment suspects et discrédités?
M. Anselme Petetin dit : Oui.
Nous, nous disons : Non, et voici l'observation sur laquelle nods appuyons notre opinion pour combattre la sienne.
Un débat s'élève à l'une des deux tribunes législatives : il s'agit, par exemple, de la question des fers.
Un avocat et un maître de forges demandent la parole : lequel des deux sera le plus attentivement écouté? Ce n'est pas douteux, ce sera le maître de forges, par cette raison qu'on se déne encore moins de l'homme spécial qui défend ses intérêts, que de l'homme superficiel qui effleure les questions, quand il ne les fausse pas.
Ceci n'est pas une théorie douteuse, c'est un fait incontestable.
« Mais, dit M. Anselme Petetin, si l'on autorise la véna- » litéde la presse en affaires industrielles, pourquoi l'inter- » dirait-on en affaires politiques ? Détruisez la notion sainte » de l'autorité et de la responsabilité morale, et demain » vous aurez en France des feuilles secrètement vendues à
» l'Angleterre, à la Russie, à toute puissance oui aura un » intérêt à développer chez nous un germe qui lui soit fa- » vorable. »
A cette objection voici la réponse :
Ou cet intérêt existe, ou il n'existe pas.
S'il n'existe pas, le danger est chimérique.
S'il existe, rien de plus facile à l'Angleterre, à la Russie crue de créer à Paris des journaux qui aient pour but de développer chez nous un germe qui soit favorable à l'un ou à l'autre de ces deux pays.
Et suffît-il qu'une opinion soit consciencieuse, soit désintéressée pour être à l'abri de tout soupçon, de toute médisance ? La Presse ne passe-t-elle pas pour être à la solde de la Russie? Cependant, elle n'a point à craindre qu'on dise d'elle ce que disaient d'une feuille radicale les ministres du duc de la Victoire : <c No trabaja por nada. »
Le Journal des Débats défend à outrance l'alliance de la France avec l'Angleterre, alliance funeste qui nous isole en Europe, nous égare sur nos intérêts, nous condamne à un rôle subalterne indigne de notre passé, nous berce dans une sécurité trompeuse et nous prépare un réveil terrible. Le Journal des Débats serait aux gages de la Grande-Bretagne,
Sjue ses articles n'en seraient ni plus ni moins fâcheux. Ils ont tout le mal qu'ils peuvent faire!
On le voit, les grandes et belles phrases dont se paye trop souvent le lecteur superficiel ou distrait, ne sont pas toujours de bonnes et solides raisons; mais ce qui nous étonne, c'est qu'un esprit aussi distingué, aussi positif que M. Anselme Petetin se soit laissé entraîner à se rendre l'écho de banalités qui ne supportent pas le plus léger examen. Il a écrit avant de réfléchir, au heu de réfléchir avant d'écrire. Mais de ce que nous avons dit, en faut-il conclure que nous pensons que la presse doive s'ériger en boutique, et que les écrivains n'aient rien de mieux à faire que de mettre leur plume à la solde des intérêts privés, ou de certaines causes plus ou moins légitimes ? Tirer de nos articles cette conclusion, ce serait tomber dans les indignes calomnies contre lesquelles nous avons protesté. Dans cette discussion où nous nous sommes laissé entraîner par notre mépris profond pour toute hypocrisie, par la réaction que provoque en nous toute exagération, nous n'avons voulu faire qu'une chose : rétablir la vérité des faits et celle des situations. Or nous croyons avoir pleinement prouvé : 1° qu'il n'y a pas lieu de craindre que l'intérêt privé, -pas plus ouvertement que secrètement, vienne souvent dans la presse s'y
discuter lui-môme et s'y défendre, au détriment de l'intérêt général; 2° que l'envahissement du journalisme par les intérêts privés, signalé comme universel, n'est qu'un mal imaginaire; 3° que ce ne sont pas les journaux qui manquent aux intérêts privés, mais les intérêts privés qui manquent aux journaux ; 4° que les cas où les rédacteurs d'un journal pourraient échanger une participation fructueuse contre un concours utile ne seraient jamais que des exceptions infiniment rares, dont on ne pourrait pas citer un autre exemple que celui fourni par les colonies ; 5° qu'il serait plutôt à désirer qu'à craindre que les écrivains se mêlassent au mouvement des affaires, pour y puiser une expérience, des aperçus et des idées qui font trop généralement défaut au rédacteur qui n'a appris les questions que dans les livres ; 6° qu'un journal qui accepterait franchement devant ses lecteurs la position qu'accepte un pair de France ou un député lorsqu'il monte à la tribune pour y défendre un intérêt qui le touche, n'aurait rien à craindre des sévérités de l'opinion; 7° qu enfin, ce qu'on appelle la presse mercantile, par opposition à la presse passionnée, a fait faire au journalisme un véritable progrès; si l'on en doute, qu'on lise les journaux de 1830 à 1836, et l'on en sera convaincu, à moins qu'on ne persiste à donner le nom d'idées à des violences, à des exagérations, a des impostures, à des calomnies qui se traduisaient en émeutes, en complots, en machines infernales, en tentatives de régicide; qiri aboutissaient à vous faire dépouiller du droit dissociation, à faire voter d'urgence les lois de septembre, ou à faire rétrograder le pays alarmé dans la voie de la résistance.
a La presse des idées, vous l'appelez la presse des pas- * sions, » nous dit M. Anselme Petetin. C'est à tort que notre honorable contradicteur nous attribue une confusion ue nous n'avons pas faite, et dans laquelle il n'y avait pas e risque que nous tombassions : car ce qui distingue, à nos yeux, l'une de l'autre, c'est que la presse des passions est sans idées, et que la presse des idées est sans passions.
Nous appelons la presse des passions, cette presse qui. en haine d'une dynastie ou d'un cabinet, d'une famille ou d'un homme, calomnie toutes les intentions, dénature tous les faits, insulte tout ce qui est élevé, élève tout ce qui est bas, et s'imagine qu'il n'y a qu'à diminuer le cens électoral ou u'à l'abolir entièrement pour résoudre tous les problèmes e notre société, toutes les difficultés de notre temps. Nous appelons encore la presse des passions, cette presse sans initiative qui vit uniquement de représailles contre l'oppo-
sition, et qui soutient que l'on ne saurait ni concevoir ni réaliser rien de mieux que ce qui est ; qu'il n'y a rien à faire que de durer; que la loi électorale satisfait à tous les besoins légitimes d'une représentation sincère. Que cette presse soit à l'excès optimiste ou révolutionnaire, nous ne l'appelons pas la presse des idées 1
Nous appelons la presse des idées, celle qui , au lieu de regarder en arrière, dans le passé, regarde en avant, dans l'avenir; cherche laborieusement les lois de la société nouvelle, telle que l'ont déjà faite en France trente années de paix, le perfectionnement des voies de communication, les progrès de l'industrie, l'extension du commerce, la découverte de la vapeur, la création et le maintien de cette assurance mutuelle contre la guerre qu'on est convenu d'appeler : l'équilibre européen, le développement du principe de l'égalité des partages par voie de succession, le morcellement toujours croissant du sol, l'augmentation illimitée du nombre des petits propriétaires, l'appauvrissement continu des anciennes classes privilégiées, 1 élévation graduelle des classes ouvrières par l'accumulation de leurs épargnes, la lutte sourde engagée entre le capital et le travail, le règne de la haute banque, les audacieuses entreprises de la spéculation, les conquêtes inaliénables de la science et du génie d'invention, etc., etc. Nous appelons la presse des idées, par opposition à la presse des passions, celle qui ne croit pas qu'il suffise de réformer la loi électorale pour donner le jour à une génération d'hommes d'État dignes de ce nom, d'hommes politiques expérimentés, de législateurs éclairés; nous appelons la presse des idées, celle qui ne croit pas qu'il suffise de mettre M. Thiers à la place de M. Guizqt, ou M. Barrot à la place de M. Thiers, pour changer la situation politique de la France, en Europe. Nous appelons la presse des idées, par opposition à la presse des passions, celle qui ne croit pas qu'il suffise, pour nous rendre dans le monde notre rang de puissance du premier ordre, d'affecter une attitude altière, d'écrire des notes peu mesurées, de parler à la tribune un langage hautain, d'inquiéter les rois, d'agiter les peuples, de se poser enfin en gouvernement de propagande; nous appelons la presse des idées, celle qui ne croit pas que tout soit dans la grandeur et la sonorité des mots, celle qui se donne la peine d'aller au fond des choses ; celle qui ne se borne pas à dire vaguement : Il faut que la France pèse dans les balances du monde un poids décisif; il faut qu'elle ait une armée et une marine imposantes, etc.; celle qui, voulant fermement la fin, cherche consciencieusement les moyens ;
celle qui, se proposant un but, ne marche pas aveuglément en sens contraire; celle qui, se rendant compte des difficultés sans se les dissimuler comme sans se les exagérer, met son honneur à s'efforcer de les vaincre ; nous appelons la presse des idées, celle qui estime les hommes pour le moins autant que les institutions; celle qui remonte des effets aux causes, et se préoccupe moins du mal que du remède ; celle qui croit que la science économique, appelée à changer tous les rapports de peuples à gouvernements, est loin d'avoir dit son dernier mot, et qui le cherche!
Mais pourquoi cette presse des idées, qui a essayé de se faire jour, n'a-t-elle abouti qu'à de vains efforts, faut-il le dire ? C'est que la presse des passions a tout fait pour l'étouffer sous le poids de ses dédains et le bruit de ses clameurs. Depuis quinze ans la presse des passions a si bien fait, qu'elle n'a pas laissé debout une seule illusion, intact un seul prestige; il n'est pas un progrès, pas une liberté, pas une idée juste qu'elle ne soit parvenue à compromettre par ses exagérations I C'est donc à celle-ci qu'il faut s'en prendre si, comme le dit M. Anselme Petetin, l'assoupissement et un mortel ennui régnent dans les régions supérieures, si le niveau de la classe supérieure s'abaisse, si la démocratie française, perdant les éléments de sa supériorité propre, risque de se trouver partout au second rang.
En terminant, M. Anselme Petetin prétend que ce n'est
[>as lui qui a quitté le journalisme, mais que c'est le journaisme qui l'a quitté. Il explique comment. Nous comprenons facilement qu'un homme qui a de la fermeté dans le caractère, de l'indépendance dans les idées, de la sincérité dans les convictions, supporte impatiemment tout contrôle autre que celui de sa propre réflexion, et s'assujettisse sans révolte* à la discipline d'une coterie ; mais M. Anselme Petetin n'a-t-il donc pas été deux fois; au moins, rédacteur en chef, rédacteur souverain de deux journaux : d'abord du Précurseur, à Lyon ; ensuite du Monde, à Paris, où il succéda à M. de Lamennais ? M. Anselme Petetin avait assez de talent, qu'il nous permette de persister dans notre opinion, pour que le journalisme ne le quittât, pas, s'il y avait tenu fortement. Ne vouloir qu'à demi, ce n'est pas vouloir.
Qu'y a-t-il de vrai dans les reproches d'imperfection que M. Anselme Petetin adresse à tous les journaux sans exception? Qu'y a-t-il de vrai dans la haine des idées qu'il m'attribue et que, selon lui, je favorise, je légitime en faisant croire qu'il y a une sorte de progrès qui peut s'accomplir
sans le concours des grandes pensées, des grandes passions de justice et de vérité absolues?
Me reprocher la haine des idées, le mépris des grandes pensées, c'est avouer que M. Anselme Petetin n'a lu de moi que ce qu'en disent depuis dix ans le National et les journaux à sa suite! Si j'étais tombé dans un excès, ce serait d'avoir poussé le culte des idées jusqu'à l'exagération , celui des grandes pensées jusqu'à l'intolérance !
Je n'ai que la haine des idées fausses, et le mépris des pensées creuses.
Où donc est l'idée juste qui n'ait pas eu mon concours, la grande pensée qui n'ait pas eu mes sympathies? Que l'on me montre cette idée, que l'on me nomme cette grande pensée.
Que l'on précise ce qu'on entend par la théorie des intérêts matériels : entend-on flétrir par cette expression une politique qui consisterait à rendre l'assiette des impôts moins imparfaite; la rédaction des budgets moins obscure; la- circulation des capitaux moins rapide ; le transport des voyageurs et des marchandises plus économique ; à réformer les vices de la législation hypothécaire, qui s'opposent au progrès de l'agriculture ; à développer le principe fécond du crédit public, industriel et foncier ; à restreindre l'esprit malfaisant d'une fiscalité ignorante ; à simplifier les rouages d'une administration compliquée; à donnera la centralisation l'impulsion qui lui manque; à multiplier le nombre des écoles communales ; à fonder des écoles rurales gratuites ; à réparer les églises en ruine; à améliorer le régime pénitentiaire; à s'occuper efficacement de la solution du problème des libérés et des enfants trouvés ; à mieux entretenir les roules et les chemins qu'on a percés; à relier entre eux tous les railways de la France et de l'étranger; à compléter notre système de navigation ; à mettre nos ports en bon état; à approvisionner nos ports et nos arsenaux ; à porter enfin partout le travail, l'instruction et le bien-être? Si l'on attaque cette politique, je la défendrai.
N'entend-on, au contraire, que flétrir l'excès de cette tendance à l'indifférence en matière d'intérêt public, qui fait que chacun se renferme étroitement dans son intérêt privé et ne s'occupe plus que de sa fortune, de son avancement, de sa famille, ae sa route, de son chemin de fer ; peu de sa commune, moins encore de son arrondissement, à peine de son département et nullement de son pays? Quiconque flétrira cet abus sera sûr de voir ma réprobation se joindre à la sienne. Je défends les intérêts matériels, inséparables des intérêts moraux ; mais je ne défends pas les sentiments
égoïstes, les passions basses, la vénalité des votes, la cupidité des fonctions.
M. Anselme Petetin trouve les journaux mal faits ; il proteste sommairement contre les mauvaises idées qu'il me prête et que je n'ai jamais eues.
11 est faux que j'aie jamais cru que le bon marché fût tout dans un journal, j'ai toujours soutenu le contraire; et si je n'ai pas réussi à ce que la Presse fût incontestablement le meilleur journal, c'est faute de concours peut-être, mais assurément ce n'est pas de ma part faute d'efforts, ni de sacrifices.
A mes yeux, l'annonce judicieusement comprise et régulièrement constituée est et doit être à la rédaction d'un grand journal quotidien ce que l'impôt judicieusement assis et librement voté est au gouvernement d'un pays : la source de son existence, un des éléments de sa puissance, le principal agent du développement de toutes ses forces. Pas d'impôt, pas de gouvernement. Pas d'annonces, aujourd'hui, pas de journal. L'importance que j'attache à l'annonce n'est pas autre. Les frais généraux ou décroissants d'un journal tel que la Presse, c'est-à-dire ses frais de rédaction, de composition et d'administration, s'élèvent à 300,000 francs. Si je ne les demande pas à l'annonce, à qui les demanderai-je ? — A l'abonnement?— Mais il y a vingt-cinq ans que cela n'est plus possible. 300,000 francs de liste civile pour un journal quotidien, cela paraît beaucoup et c'est trop peu; il faudrait qu'il eût à dépenser 500,000 francs pour avoir un personnel suffisant de rédacteurs et de correspondants, et donner à chacun d'eux la position qu'il devrait avoir. Il me manque 200,000 francs; je les demande à M. Charles Duvevrier, fermier des annonces de la Presse. Il dépend de lui de me les donner, il dépend de lui de verser deux millions dans la caisse des quatre journaux dont il est le directeur des contributions indirectes. Ai-je tort d'insister?
Sans doute, l'impôt n'est pas tout dans le gouvernement d'un pays ; mais si cette base manque de profondeur ou d'étendue, point de force, point de stabilité, point de grandeur!
Il en est de même de l'annonce. L'annonce n'est pas tout dans l'existence d'un journal, mais c'est une des conditions qui le font vivre.
Cette condition survivra è l'abolition du timbre.
M. Anselme Petetin a tort de confondre le droit de poste avec le droit de timbre. Le droit de timbre est un impôt exorbitant qui prélève 21 francs 60 centimes sur 48 francs; le
droit de poste, qui ne demande que 14 francs 60 centimes, pour la distribution de 360 numéros dans toute l'étendue de la France, n'est pas un impôt ; il n'a rien d'exagéré ; à peine s'il est la juste rémunération d'un service rendn.
Élever le droit de poste à 5 centimes au lieu de 4, et supprimer le droit de timbre, voilà ce qu'il y a faire.
Ce sera une réduction de droit de 10 francs sur 36 francs.
Les journaux en profiteront pour abaisser encore leur prix d'abonnement ; la Presse réduira le sien à 36 francs par an, 10 centimes par jour.
Les journaux, sans compter plus de lecteurs peut-être, compteront un plus grand nombre d'abonnés.
Cette augmentation d'abonnés servira à combler en grande partie le déficit causé au Trésor par la suppression du timbre.
Mais si M. Anselme Petelin croit que, parce que le timbre aura été aboli, il sera plus facile de fonder des journaux nouveaux et de faire vivre ceux qui s'éteignent, il se trompe étrangement. Ce n'est pas sous le poids des droits fiscaux que ces journaux fléchissent , ce poids n'est rien pour les journaux qui ont peu d'abonnés ; c'est sous le poids de leurs frais généraux qu'ils périssent.
Tous les droits de timbre et de poste du monde seraient abolis, que 500,000 francs ne suffiraient pas encore pour fonder un journal et assurer son existence pendant une année.
J'arrive à ce que M. Anselme Petetin appelle l'amélioration intrinsèque du journal.
Le journal - encyclopédie , dont l'esprit de M. Anselme Petetin se plaît à caresser l'idéal, n'est pas seulement un rêve : c'est une erreur, erreur que j'ai partagée et dont j'ai dû revenir.
11 faut voir dans un journal quotidien autre chose que l'espace indéfini dont, à la rigueur, il pourrait disposer; il faut tenir compte des exigences de sa périodicité.
Ceux qui font des plans de journaux n'oublient qu'une chose : c'est qu'un journal quotidien est un journal qui paraît tous les jours.
Le Temm, fondé en 1829, qui voulut être un journalencyclopéaie, a succombé sous le poids de son entreprise, sans avoir résolu les difficultés de son œuvre.
Deux essais de journaux-encyclopédies se poursuivent en ce moment ; il ne suffit pas de les trouver imparfaits, il faut savoir s'il est possible de faire mieux ?
S'il y avait, selon moi, un reproche fondé à adresser
aujourd'hui aux principaux journaux quotidiens, ce serait le reproche contraire à celui que vous leur faites : ce serait de vouloir trop embrasser ; ce serait de vouloir remplacer le livre, la revue, le recueil spécial ; ce serait de vouloir être plus qu'une encyclopédie ; ce serait de vouloir être une boutique de libraire.
« À mesure que la vie politique se développe dans un » pays, le livre disparattpour faire place au journal : c'est » ce qui est arrivé aux Etats-Unis ; c'est ce qui arrive de » plus en plus en Angleterre ; c'est ce qui arrivera en » France. »
Quand M. Anselme Petetin a écrit ces lignes, il n'avait certainement pas, comme moi, sous les yeux les principaux journaux anglais et américains. Ces journaux se bornent à être ce qu'ils doivent être : des journaux.
Ils n'ont pas un feuilleton dans lequel ils publient vingtquatre volumes de romans, ce dont M. Anselme Petetin ne tient aucun compte et ce qui cependant n'a pas lieu sans prendre une certaine place. Je dirai un jour comment et pourquoi est né le roman-feuilleton, comment et pourquoi il doit retourner du journal au volume.
En Angleterre et en Amérique, la valeur et l'importance d'un journal se mesurent sur l'exactitude, le nombre et la rapidité de ses correspondances, sur la fidélité, la promptitude et l'étendue avec lesquelles il rend compte des débats législatifs, et non pas sur un pêle-mêle de petits faits pillés
Eartout sans contrôle, encadrés dans une multitude de ruriques aui ne trompent que le lecteur ignorant.
Rien de plus facile et de moins cher à faire qu'un pareil journal ; il n'y a pour cela qu'à dépouiller les journaux spéciaux, qu'à les découper avec une bonne paire de ciseaux.
Non, jamais on ne fera que le journal remplacera le livre et les recueils spéciaux ; avec votre idée de journal-encyclopédie, vous effleurerez tout, vous ne traiterez rien; vous augmenterez le nombre des notions superficielles et erronées, déjà assez grand ; voilà tout. Vous n'instruirez pas l'ignorant; le savant vous repoussera avec dédain. Vous parlerez de médecine à qui s'occupe de barreau, et de barreau à qui s'occupe de médecine. Il suffit qu'une chose soit vraiment spéciale pour qu'elle s'exclue d'elle-même du journal quotidien. Qu'il publie le compte rendu d'un procès curieux, tout le monde lira ce compte rendu ; mais qu'il rapporte des arrêts pour rivaliser avec le répertoire de M. Dalloz, s'il ne les rapporte pas tous avec la plus scrupuleuse fidélité, cela ne servira à personne, pas même au
QUESTIONS DE PRESSE &i»
jurisconsulte. Tous les savants sont unanimes à rendre justice au talent avec lequel le Bulletin scientifique est rédigé dans la Presse, mais sur les cent ou deux cent mille lecteurs de la Presse, combien y en a-t-il qui soient en état de lire avec fruit ce Bulletin et qui le lisent?
Non. ce n'est pas en s'engageant dans cette voie que le journalisme quotidien trouvera le progrès ; il n'y trouvera que la confusion, l'erreur, la fausse science. Voyez ce qu'il y a au fond de ces immenses recueils publiés une fois la semaine, qui ont la prétention de remplacer tous las recueils spéciaux; voyez môme ce qu'il y a au fond des recueils spéciaux ! Prenez les journaux agricoles qui se sont succédé depuis quinze ans, ouvrez-les tous, et je donne un an pour y trouver un bon article ou un procédé véritablement nouveau et convenablement expérimenté ! — Ce que les journaux quotidiens ont à faire pour s'améliorer, c'est de mettre sous les yeux de leurs lecteurs un compte rendu des débats législatifs et judiciaires plus complet et moins infidèle ; c'est de faire assister leurs lecteurs à toutes les discussions importantes qui s'agitent h toutes les tribunes du monde représentatif; c'est de traduire avec plus d'étendue et d'exactitude les nieilleurs articles des meilleurs journaux étrangers ; c'est de ne laisser passer aucun document sur lequel la discussion doive s'engager sans l'enregistrer avec bonne foi ; c'est d'avoir sur tous les points du globe des correspondants vigilants ; c'est d'apporter le plus grand soin dans le choix et la rédaction des nouvelles ; c'est là ce que j'appelle la publicité, par opposition à la r< lêmiqle, à cette polémique tracassière et personnelle qui à elle seule suffisait pour remplir les petites colonnes des journaux de la Restauration, que M. Anselme Petetin a certainement oublié quand il leur fait l'honneur de les comparer aux journaux existants. Ceux-ci sont encore loin d'être parfaits ; mais, cependant, quelle différence !
Que M. Anselme Petetin ne me parle pas de a cette foule » de lecteurs qui veulent des matières sérieuses, sans pou- » voir acheter des livres et sans avoir le temps de les lire. »" Cette foule immense n'existe pas. La foule lit des romans, elle ne lit pas des traités, et le petit nombre qui lit des traités ne va pas les chercher dans des journaux, où ils ne pourraient être que morcelés et incomplets. Mettre un journal à l'adresse de l'Etude, ce serait risquer fort qu'il n'arrivât jamais. Mettez-le à l'adresse de la Curiosité, il arrivera toujours.
L'idée vraie, l'idée juste, c'est de demander ;
Aux traités, la science;
Aux livres, les idées ;
Aux revues, l'étude approfondie des questions ;
Aux recueils spéciaux, la justification de leur titre ;
Aux journaux quotidiens, la publicité la plus prompte et la plus impartiale donnée à tous les débats, à tous les documents, à tous les faits ; le jugement le plus rapide et le moins passionné sur les événements, les institutions, les hommes et les choses.
M. Anselme Peletin me répond :
« Vos idées d'administration et d'économie publique me saisissent et m'étonnent par la variété et la justesse des points de vue. Je ne suis pas en voie de vous faire des compliments; mais en relisant attentivement ce résumé, je sens mieux ce que vous valez par I intelligence, ou plutôt par l'instinct du perfectionnement pratique. Sauf d'innombrables réserves, et notamment, en supposent le gouvernement sous l'impulsion d autres forces que celles qui le dominent aujourd'hui, je ne connais pas d'homme auquel je donnasse plus volontiers qu'à vous mon suffrage (si j'en avais un} pour le ministère du commerce, ou celui des finances, ou celui de l'instruction publique.
» Eh bien, monsieur, ie cherche vainement quel est le bien philosophique, c'est-à-dire nécessaire, de toutes ces idées de réforme? Par quelle raison de conscience vous y sentez-vous invinciblement attaché? Et par quelle raison de justice absolue espérez-vous décider en leur faveur la conscience publique ?
» Où est, en un mot, votre principe, votre dogme de droit politique. »
M. Anselme Petetin me demande mon acte de foi politique ; le voici :
Je crois en la royauté héréditaire, qui a créé la grandeur de la France, qui a souffert sous la Convention, qui a péri sur l'échafaud et qui est ressuscitée des mon s, mais j'y crois sans superstition; j'y vois moins un droit qui se transmet au profit d'une famille auguste, qu'une fonction sociale qui se justifie par sa nécessité séculaire ;
Sa légitimité est dans ses actes ;
L'abus du pouvoir fait la souveraineté du peuple ;
La souveraineté populaire est la force comprimée qui éclate et brise l'arbitraire; la royauté héréditaire est la force accumulée qui se règle et contient l'anarchie ;
L'une et l'autre de ces deux forces ont alternativement leur rôle ;
Nier la souveraineté populaire, c'est nier le mouvement, c'est fermer les yeux à l'évidence ;
Discuter la royauté héréditaire, c'est discuter l'humanité, c'est protester contre l'histoire ;
Croire à la responsabilité ministérielle, c'est croire à l'inviolabilité royale, c'est prendre deux fictions pour une réalité. De tous les pièges tendus à la royauté constitution-
nelle, en France, la responsabilité ministérielle est le plus dangereux.
L'homme tient ses droits de la société, non "de la nature.
Je crois à l'égalité et à la liberté durables, sous un pouvoir fort; je n'y crois pas sous un pouvoir faible;
Je crois que la hiérarchie et l'égalité ne s'excluent pas ; elles se fortifient au contraire mutuellement: il est vrai que, par l'expression d'égalité, je n'entends pas une surface unie comme le niveau d'un lac ; encore moins l'action d'un rustre qui renverse un passant en lui disant : « Nous sommes égaux. »
Je définis l'égalité, la liberté du concours, c'est-à-dire que tous soient admis à soutenir leurs prétentions ; mais ce n'est pas à dire que tous soient aptes à les justifier. Ainsi, deux concurrents cessent d'être égaux lorsque la présomption de l'un a montré son infériorité sur l'autre. Un homme sans moralité et sans instruction n'est pas l'égal d'un homme moral et instruit, mais il aurait pu l'être. Les hommes qui ne conçoivent pas l'égalité sociale ainsi entendue se rejettent alorê sur l'égalité naturelle, qu'ils croient mieux comprendre; mais, sur ce point comme sur l'autre, ils ne raisonnent pas plus juste, caria nature n'est ni moins arbitraire ni moins variée que la société dans les avantages qu'elle dispense ; l'égalité absolue, enfin, c'est le libre et l'entier développement des facultés humaines et des supériorités sociales, c'est l'application inflexible de ce principe essentiellement conservateur et progressif, que toutes les si pérorités de fait soient reconnues de droit..
Je crois qu'il est possible de constituer une aristocratie en harmonie avec nos institutions et nos lois, qui fonde la hiérarchie sociale sans blesser l'égalité civile ; la hiérarchie, c'est la supériorité dans la spécialité; c'est le droit acquis par le rang mérité.
Je crois que la liberté de chacun ne doit s'arrêter que là où elle rencontre pour rivale l'utilité de tous. La liberté individuelle a des limites que nul ne peut étendre sans restreindre celle d'autrui, et que nul ne peut franchir sans tomber dans la licence. Toute licence que soutient la force est un despotisme.
Je crois plus au génie de l'homme , monarque ou ministre, qu'à l'esprit des institutions quelles qu'elles soient. 11 n'y a pas d'institutions qui aient jamais été à réprouve du péril en vue duquel elles furent imaginées.
Je crois, je l'avoue, moins à ce que vous appelez les prin-
cipesqu'à ce que j'appelle les faits; terrain pour terrain, celui des faits me paraît le plus solide et le plus profond ; le principe n;est jamais que l'explication tardive du fait ; l'inventeur a toujours et partout précédé le savant ; l'homme remonte péniblement de l'effet à la cause, il ne descend pas de la cause à l'effet. Fermât, Leibnitz, Newton, ces illustres savants, ont beaucoup expliqué; qu'ont-ils inventé? Papin, Newcomen, Watt, Fui ton, n'ont pas fait de théories, ils ont fait des machines; ils n'ont pas découvert le système des monades, la méthode des fluxions, la loi de la pesanteur universelle, qui, si admirable que soit la découverte de cette loi, n'a rien changé au mouvement des planètes autour du soleil, à celui de la lune autour de la terre, au cours des comètes, au (lux et au reflux de la mer ; mais ils ont donné à la vapeur un frein qui, se perfectionnant chaque jour, aura dans peu d'années changé tous les rapports des peuples entre eux et promené de toutes parts le niveau de la civilisation.
Je crois que le temps qu'on perd à définir des mots, à les discuter éternellement sans réussir jamais à se mettre d'accord sur leur sens, serait mieux employé à mettre en pratique des idées, à accroître le nombre des faits utiles.
Je crois que c'est un travers de notre esprit national de ne pas unir assez étroitement dans la même pensée la fin et les moyens; par ce travers s'expliquent h la fois notre impuissance relative et la supériorité comparée de l'Angleterre sur nous. L'aigle qui plane dans l'espace ne s'y élancerait pas sans le secours de ses ailes.
Je crois, dans un autre ordre d'idées, et cette fois avec vous, que cette maxime révolutionnaire : La fin justifie les moyens, est une maxime odieuse qui n'a jamais produit de bien en proportion du mal.
Je crois fermement qu'il n'y a d'utile que ce qui est juste, de bon que ce qui est vrai, de grand que ce qui est simple.
Je crois que le gouvernement le moins exclusif est aussi le plus fort, que l'administration la moins compliquée est la plus parfaite.
Je crois que l'instruction est la première de toutes les cultures, parce qu'elle est celle de l'homme.
Je crois que les gouvernements qui se sont succédé en France depuis quarante années n'ont pas accordé à l'instruction publique une importance égale à l'influence qu'elle exerce sur le caractère d'une nation. A cette cause, peut-être, l'histoire attribuera-t-elle leur instabilité.
Je crois que les meilleures institutions, lorsque l'instruction d'un peuple n'est pas assez profonde, assez générale
pour en développer le germe, ne sont que des éléments de perturbation jetés dans Ja société, car elles créent des besoins qu'elles ne peuvent satisfaire; elles prodiguent les droits et les devoirs; elles affaiblissent les gouvernements, qui, h force de multiplier les lois, se mettent dans l'impossibilité de les appliquer ; elles concentrent à l'excès, dans quelques têtes ardentes à les recueillir, les idées qu'une population tout entière doit insensiblement absorber. Ces idées fermentent, font explosion, faute d'issue. C'est ainsi que les institutions qui produisent plus de forces qu'elles ne peuvent utilement en employer périssent par l'excédant qu'il leur faut comprimer.
Je crois depuis longtemps que ce qui est nécessaire à la consolidation du gouvernement représentatif en France, ce n'est pas absolument une nouvelle réforme électorale; avant de demander à l'arbre de porter des fruits, il faut attendre qu'il ait poussé des racines. Les racines de l'arbre représentatif, ce sont le régime municipal et l'éducation parlementaire : quand elles auront pénétré profondément le sol populaire, alors les fruits pourront être des droits politiques accordés à tous les contribuables sans autres conditions pour les exercer que de justifier légalement de vingt-cinq ans d'âge (article 34 de la Charte) et de l'instruction nécessaire à leur accomplissement.
Je crois que la force physique, ayant pour auxiliaire l'intelligence défrichée par l'instruction, cette puissante araire, pourrait doubler en vingt ans les produits du sol, et tout en laissant subsister les charges publiques lellesqu'elles existent, les réduire cependant par le fait dans une proportion considérable ; car assurément 40 sont plus faciles à payer avec 100 que 20 avec 50.
Je crois que l'instruction du peuple et le crédit de l'État se lient étroitement ; que leur union peut seule produire le bien-être général, que je définis ainsi : — l'intelligence dans le travail ; le parfait entretien de toutes les voies de communication; l'ordre, la prévoyance et l'économie dans l'administration du pays; enfin, la plus exacte et la plus large répartition de la richesse publique.
Je crois que la France ne sera délivrée des dangers de cette masse flottante d'hommes détournés des travaux manuels par l'instruction qu'ils ont reçue, égarés par une fausse dignité, ne trouvant de place nulle part, ne pouvant vivre sans travail et sans emploi, qu'alors que chacun pourra être libre de se donner le genre et la mesure d'instruction qu'il saura convenir à son penchant et à sa personne ; qu'alors que les
connaissances humaines seront méthodiquement classées et distribuées d'après leur ordre d'utilité et dans une proportion calculée avec les besoins inégaux de la multitude.
Je crois qu'il importe de perfectionner l'instruction de la classe riche; elle -demeure trop étrangère à l'étude des principes de l'économie politique et à la connaissance des progrès de Findustrie agricole et manufacturière : ce qui a pour effet de priv3r la France de représentants éclairés, de mandataires compétents, d'hommes d'Etat supérieurs ; l'agriculture, d'agronomes habiles, et l'industrie, de commanditaires instruits. De fréquents changements de gouvernement ont suscité en France beaucoup de situations fausses et de divisions intestines : les unes entretenues par le point d'honneur monarchique, les autres par l'intérêt froissé, la vanité irritée et l'esprit anarchique ; le moyen de faire cesser ce fâcheux état de choses, ce n'est pas de rendre équivoques de respectables dévouements, de corrompre de vieilles croyances, de compromettre d'illustres noms en prodiguant à une classe de la société les faveurs et les emplois, en rétablissant pour elle d'anciens abus qui tombaient en ruine alors qu'on les a abattus. Les fils de propriétaires riches ont quelque chose de mieux à faire que de tenter encore une fois d'envahir la magistrature, le parquet, l'armée, l'administration, la cour; c'est d'acquitter noblement leur dette envers le sol, en devenant des agronomes distingués; c'est de mériter la confiance et la reconnaissance du pays, en n'aspirant plus de longtemps qu'aux fonctions gratuites conférées par l'élection.
Je crois qu'avec un système de prévoyance et de répression moins imparfait que celui qui nous régit, il est beaucoup de crimes et de délits qu'on pourrait prévenir; je crois qu'il est possible de faire disparaître la mendicité sans la répercuter et sans recourir contre elle à des rigueurs que l'humanité a toujours fait fléchir ; je croisqu'il serait possible de réaliser au profit des classes pauvres beaucoup d'améliorations qu'une ignorance profonde, se cachant sous les dehors d'une science superficielle, a traitées jusqu'à ce jour dédaigneusement d'utopies; je crois enfin que la solution de la question de la répartition du travail, du paupérisme, des libérés et des enfants trouvés ne présente pas d'insurmontables difficultés; mais ce n'est pas à la science économique qu'il faut demander cette solution, c'est à une combinaison administrative que j'indiquerai dès que j'aurai pu y consacrer un mois de travail.
Je crois que le temps n'est pas éloigné où nous verrons
un congrès d'hommes d'État, représentant les gouvernements, se réunir pour déterminer tous d'accord le maximum des heures de travail qui pourra être exigé dans les manufactures.
Je crois qu'une armée qui enlève au sol trois cent mille hommes, et par an trois cents millions, ne saurait être le dernier mot d'un système qui s'est ainsi formulé : La paix partout, la paix toujours. Je crois que le moment approche où tout gouvernement ne voudra plus entretenir que Palmée nécessaire au maintien de Tordre, où la garantie la plus solide contre les éventualités de guerre générale sera clans la force de résistance qu'opposeront tous les intérêts engagés à la conservation de la paix. Déjà cette force de résistance est telle, qu'elle a permis à la France, à la Belgique, à l'Espagne, après 1830, d'accomplir chez elles leur révolution sans troubler la paix de l'Europe. Cet état de choses est appelé, dans un avenir prochain, à changer le mode de recrutement militaire. Aussitôt que les armées de terre n'excéderont plus la juste proportion qu'elles doivent avoir, le service militaire pourra cesser d'être obligatoire pour devenir volontaire; il ne sera plus un impôt, l'impôt dusang, comme on l'appelle, mais une carrière aussi recherchée que l'entrée dans les administrations des douanes, des contributions indirectes ou'des forêts, etc. 11 y a longtemps que j'ai imprimé qu'il arriverait un jour où il serait aussi difficile de se faire admettre dans un régiment comme soldat, qu'il est difficile aujourd'hui d'entrer comme surnuméraire dans l'une de ces administrations. Cela est déjà vrai pour l'arme de la gendarmerie et de la garde municipale : il faut être protégé pour y être admis. Ce jour est moins éloigné que l'on ne pense. Chaque année l'accès des carrières devient plus difficile, chaque année la concurrence rend les professions moins lucratives, le travail plus pénible, le succès, en toute entreprise, plus douteux, et cependant chaque année la population s'accroît. Dans l'ancien régime il existait des couvents, des ordres mendiants ; ces couvents, ces ordres ont été abolis, on ne les rétablira pas. Que faire de tous ces jeunes gens qui entrent dans la vie, et qui, à un jour donné, après avoir quitté le toit paternel et frappé vainement à toutes les portes, ne savent pas comment ils vivront le lendemain ? Qu'on réduise l'armée au-dessous de 200,000 hommes (les Etats- Unis n'entretiennent que 9,000 hommes de troupes soldées), qu'on abaisse à seize ans l'âge où l'on pourra s'engager, qu'on fasse de l'état militaire une carrière, qu'on l'honore; qu'après vingt-cinq années de service, une retraite soit assurée,
sous forme de pension ou autrement, au soldat aussi bien qu'au sous-officier et à l'officier, et soyez sûr qu'avant que dix années se soient écoulées, les cadres de Tannée seront trop étroits pour incorporer tous les fils de famille qui se présenteront, les uns parce qu'ils seront nés avec la vocation militaire, les autres parce qu'ils seront nés sans aucune vocation, celui-ci parce que son caractère indomptable réclamait la sévérité de la discipline, celui-là parce que son père aura épuisé toutes ses ressources pour faire de son fils aîné son successeur, du second un desservant de village , du troisième un instituteur primaire ; tel autre parce que sa famille aura éprouvé des revers de fortune, et que son orgueil souffrirait de l'exercice d'une profession manuelle ; beaucoup enfin par esprit d'imitation. Aujourd'hui c'est à qui ne sera pas soldat; on ne sait trop pourquoi, car il n'y a pas de profession manuelle moins pénible que l'état militaire; mais il suffit que l'on voie son camarade on son voisin faire le sacrifice pécuniaire d'un remplaçant pour que , soi-même . on ne veuille pas servir; toute répugnance est contagieuse; si, au contraire, on le voyait partir, on voudrait partir comme lui, surtout s'il fallait être protégé pour être aamis. Il en est ainsi en France. Plus les conditions d'accès seraient rendues difficiles et plus le préjugé qui éloigne aujourd'hui la population du service militaire s'effacerait vite de nos mœurs. Tel qui se mutile encore aujourd'hui pour s'y soustraire n'aspirerait alors qu'à revêtir l'uniforme. Là nous conduisent, n en doutez pas, la prolongation de la paix, l'encombrement de toutes les carrières, le progrès de la concurrence, l'accroissement de la population, la force des choses, enfin ; et ce qui le prouve, c'est le nombre même des remplaçants qui, de l'aveu des ministres et des Chambres, s'élève à près de cent mille hommes, au quart de l'armée, et continue toujours de s'accroître.
Je crois que, comme les lois ont désarmé les individus, les institutions désarmeront un jour les nations.
Je crois qu'on ne sait pas faire jouer à l'impôt le rôle bienfaisant et nouveau qu'il est appelé à remplir. L'impôt, selon les idées de Sully, et c'est aussi mon opinion, ne devrait être que la mise apportée par chaque individu dans la vie civile pour avoir part à ses bienfaits : il voulait que cette mise fût proportionnée aux avantages que le contribuable en retirait ; qu'elle ne fût prélevée que sur ses bénéfices; qu'elle n'entravât en aucun cas la liberté nécessaire au succès de son industrie, qu'il regardait, par le seul fait de l'impôt acquitté, comme étant placée sous la sauvegarde du gouvernement.
L'impôt, c'est l'association sous sa forme à la fois la plus puissante et la plus simple. Un jour l'impôt brisera la coque étroite dans laquelle la fiscalité le tient captif; un jour il s'élèvera au rang qu'il doit occuper parmi les cultures les
Elus fécondes, parmi les sciences exactes. Ce jour-là l'impôt, ase presque unique sur laquelle repose notre société, aura changé les rapports politiques de peuple à gouvernement ; bien des frottements, bien des résistances qui ont lieu aujourd'hui auront disparu.
Je crois que l'administration, en 1846, est aussi arriérée parmi nous que l'était, en 1810, l'industrie des tissus, par exemple, relativement aux progrès que celle-ci a faits depuis cette époque. Si l'industrie a déjà résolu tant de problèmes longtemps considérés comme insolubles; si chaque jour encore elle simplifie sa main d'œuvre, réduit ses déchets, étend ses débouchés, réalise un perfectionnement ou une économie, remporte enfin de nouvelles victoires, fait de nouvelles conquêtes, à quoi doit-elle cette puissance? Au grand et fécond principe de la division du travail. Si, au contraire, notre gouvernement a encore résolu si peu de problèmes, s'il est immobile sans solidité, s'il se défie des principes les plus justes, s'il ne fait aucun progrès, s'il crée plus d'abus qu'il n'en détruit, s'il opère toujours si chèrement, s'il n'apprend à rien simplifier, s'il ne peut pas ce qu'il veut, s'il ne veut pas co qu'il peut, s'il manque enfin d'initiative, à quoi fautil attribuer son impuissance?... À une distribution vicieuse du travail. Il y a trop de ministres, il n'y a pas assez de directeurs généraux : d'où il suit qu'aucune question n'est ap- 5>rofondie, et qu'en réalité les ministres ne sont que d'imparàites machines à signer, mises en œuvre par d'obscurs employés, lesquels n'ont de chance d'avancement qu'à la condition d'étouffer en eux tout sentiment d'émulation oui provoque contre eux la rivalité et le dénigrement, toute idée qui les exposerait à se faire distinguer. Certes, il y a dans les bureaux des diverses administrations ministérielles des hommes d'un incontestable mérite, qui sont animés des meilleures intentions, qui ont des idées justes et qui seraient en état d'exécuter d'utiles réformes ; mais tout est organisé pour les condamner à l'inertie. Aussi est-il juste de reconnaître que le vice est dans l'organisation plus encore que dans les employés. Au mal que fait depuis longtemps la Bureaucratie, il n'y a qu'un remède, c'est de l'affranchir des traditions surannées, c'est de la sortir de l'obscurité où elle étouffe, de l'émanciper en multipliant les directions générales, en les confiant à des hommes spéciaux et éminents, rétribués