DE L'INVIOLABILITÉ DU DROIT DE DISCUSSION
3 mai 1848.
« Liberté de la presse! Inviolabilité du droit de discussioti! » telle est l'épigraphe que nous avons placée au-dessous du titre de la Presse et qui Je complète ! telle est la devise que nous avons inscrite sur notre drapeau ! Tant que la liberté de la presse sera respectée, il n'y aura pas à désespérer entièrement de l'avenir de la République et du salut de la France. Mais il faut que cette liberté soit scrupuleusement respectée de toutes parts, et réciproquement pour toutes les opinions. Nous n'approuvons pas plus qu'on déchire les affiches sur lesquelles se trouvent les signatures de MM. Barbes ou Blanqui, que nous n'approuverions qu'on allât briser les presses de tels journaux accusés d'entretenir des espérances favorables au retour de la Légitimité ou de la Régence. Liberté de la presse pour tous et contre tous ! S'il y a des écrivains qui rêvent le rétablissement du trône, il doit leur être permis de le dire franchement ; s'il en est d'autres qui ne conçoivent la révolution qu'avec le rétablissement de l'éehafaud. qu'ils jouissent de la même liberté. Le droit de tous et de chacun, c'est de combattre une affiche par une autre affiche ; c'est à une proclamation qu'on regarde comme dangereuse ou erronée d'opposer une procla-
mation conçue dans l'esprit contraire; c'est d'élever journal contre journal ! La liberté de la presse, c'est la guerre des idées. Il faut craindra de verser une seule goutte de sang, mais il ne faut pas craindre de verser des flots d'encre ; si terribles qu'ils paraissent, il ne faut pas s'effrayer des mots ! Provoquer, par des expériences irréfléchies, des représailles terribles, n'est pas le fait du vrai courage; c'est le fait de la témérité prenant sa source dans la peur. Combien de fois déjà ne l'avons-nous pas dit 1 Nous ne cesserons de le répéter. La liberté peut seule nous sauver du naufrage; mettons donc en elle toute notre confiance. La confiance donne la modération, qui fait la force.
8 août 184$.
« Liberté de la presse! Inviolabilité du droit de discus- » sion ! » telle était l'épigraphe que nous avions placée audessous du titre de la Presse. Le droit de discussion ayant cessé d'être inviolable, puisqu'il a été violé, nous avons dû changer cette épigraphe ; nous lui avons substitué celle-ci :
« La liberté de la presse est le premier besoin d'un pays » libre. » (Décret du 2 mai 1848.)
Cette vérité est incontestable. En Angleterre et en Amérique elle est incontestée. La France se passant si facilement de la liberté de la presse , en faudrait-il conclure que la France a cessé d'être libre ?
xi octobre 1848.
Il était question de présenter une nouvelle loi contre la violence et les excès de la presse. Quand donc enfin présentera-tr-on une bonne loi contre la faiblesse et les abus du pouvoir ?
La censure a-t-elle sauvé la Restauration ? Les lois de septembre ont -elles préservé de sa chute la dynastie de 1830?
Loin de là, ce sont les lois de septembre qui ont perdu la monarchie.
Comment ?
En interdisant la discussion sur la forme et le principe du
f;ouvernement établi ; en ne permettant pas au nom et à 'idée de République de se produire hautement, librement. Qu'estr-il arrivé ?
11 est arrivé que le silence imposé au National et à la
La faiblesse du pouvoir est en lui-même et non ailleurs. Entouré d'un prestige encore trop grand, le pouvoir donne le vertige à ceux qui s'en emparent et les plonge dans l'optimisme et la palinodie. Si M. Guizot, ministre des affaires étrangères, président du conseil, avait toujours eu présentes à la pensée ces admirables paroles sorties de sa plume : « Tout pour le peuple, sinon tout par lui; » si l'orateur et l'écrivain n'avaient pas divorcé : si l'homme d'Etat se fût souvenu du publiciste ; si le ministre, consacrant moins de temps à savourer les articles du Journal des Débats et de V Epoque, eût parfois réservé une heure à la lecture de cet ouvrage qui aurait dû rester constamment ouvert sur sa table : Des moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France, par F. Guizot, 1821, M. Guizot ne grossirait pas présentement à Londres le nombre des réfugiés, et la France n'en serait pas où elle en est aujourd'hui ! Ce ne sont ni le National ni la Réforme, — il ne faut pas qu'ils s'en vantent — qui ont renversé le cabinet du 29 octobre, et avec lui la dynastie de Juillet. Cabinet et dynastie n'ont pas été renversés : ils sont tombés I
Les esprits sensés, les esprits sérieux, les lecteurs qui réfléchissent, les lecteurs qui vont au fond des choses et ne se laissent pas flotter à la surface, veulent-ils se faire une idée juste, une idée exacte de l'utilité des lois qui restreignent le droit d'association et le droit de discussion? Qu'ils lisent le rapport de M. Mérilhou à la Chambre des pairs sur l'insurrection des 12 et 13 mai. 1839. L'explication de la révolution du 24 février 1848 s'y trouve tout entière, comme l'aigle est contenu dans l'œuf. Chaque mot de ce document renfermait un avertissement salutaire, un enseignement précieux. Là où l'on ne vit alors qu'une instruction judiciaire, apparaissaient dans toute leur évidence la condamnation souveraine du régime compressible vice de nos lois, l'erreur de nos hommes d'Etat.
Erreur grave, en effet, que celle qui ne veut pas reconnaître que répercuter le mal ce n'est pas l'enlever, c'est l'empirer. Cette erreur, dans laquelle sont tombées deux monarchies : la Monarchie de 1815 et la Monarchie de 1830, est également l'erreur dans laquelle tombe la République. En lisant dans le Moniteur les discours prononcés par les défenseurs des projets de décrets relatifs aux clubs et aux journaux, on croit avoir sommeillé pendant quinze ans. Ce sont, présentés avec moins d'éloquence et d'habileté, les mêmes arguments que ceux qui passionnaient si vivement la majorité de 1834 et 1835.
Jamais oette politique aveugle ne fut, jamais elle ne sera la nôtre.
Si la France peut encore se sauver, ce n'est, entendez-le bien, que par la liberté qu'elle se sauvera ; par la liberté, dégagée de toute entrave, purifiée de toute défiance.
Liberté de la presse, liberté d'association, liberté d'enseignement doivent marcher les égales de la liberté de conscience. La liberté sous aucune forme, sous aucun nom, ne doit plus avoir de martyrs, et nous ne saurions comprendre, alors qu'il n'y a plus de limites imposées aux croyances religieuses, qu'il y eût encore des restrictions mises aux croyances politiques.
Ou la liberté doit être partout, ou elle ne doit être nulle part; quand elle est partout, comme aux Etats-Unis, ou quand elle n'est nulle part, comme en Russie, le gouvernement est fort parce qu'il est homogène ; mais quand elle existe capricieusement sur un point, et qu'elle n'existe pas également sur un autre, le gouvernement est faible et incohérent; cette incohérence est la pire des anarchies; car la plus dangereuse n'est pas l'anarchie dans les rues, mais l'anarchie dans les lois.
Ou le pouvoir est fort, ou il est faible ; s'il est fort et vigilant, il n'a rien à craindre de la liberté ; s'il est faible et aveugle, il a tout à redouter de la compression. Contester l'incontestable vérité de ce dilemme, ce serait nier qu'en dix-huit ans la France a renversé deux trônes et accompli. . . nous allions dire : deux révolutions, mais c'est insurrectionB que nous devons écrire, car une révolution qui laisse stationnaire l'esprit humain, qui ne sait jeter que le doute, le marasme et l'effroi, n'est pas une révolution, pas plus que les perturbations ne sont des réformes.
A quoi nous juseons que la République, parmi nous, n'a pas de confiance en elle-même, n'a pas de confiance dans ses principes et dans sa durée, c'est qu'elle relève des lois tombées ; c'est qu'elle n'admet pas qu'on les discute en toute liberté de conscience ; c'est qu'elle est ombrageuse et s'arrête à faire minutieusement la guerre à des phrases et à des opinions, comme s'il n'y avait rien de plus pressé h entreprendre, rien de plus utile à accomplir! Si la République est le mouvement, qu'elle réponde en marchant. Si la République est le progrès, qu'elle le prouve. Si la République est la vérité,
Qu'elle laisse à l'avenir le soin de la venger des outrages et e la calomnie.
Que la République n'empêche pas qu'on la discute, qu'eJUe n'empêche pas qu'on se dise partisan de qui et de
quoi que ce soit, et alors je croirai pleinement en elle, en sa durée, en sa force, en son avenir 1 Du jour où elle aura cessé de tout craindre, de ce jour-là seulement elle n'aura rien à redouter. C'est ainsi et non autrement que disparaîtra sans retour le droit d'insurrection naturalisé français par la Constitution de 1793. Tout ce qu'on donnera au droit de discussion, on l'ôtera au droit d'insurrection. Droit de discussion et droit d'insurrection sont les deux extrémités du levier. On ne peut abaisser l'une sans que l'autre s'élève. Elevez, élevez le droit de discussion, et forcément, inévitablement, le droit d'insurrection s'abaissera. Ayez donc confiance en vos principes ; après les avoir ardemment soutenus dans l'opposition, ne les désertez pas imprudemment au pouvoir; n'imitez pas les hommes tombés des régimes déchus !
Je le sais, les peureux vous diront qu'une telle doctrine est funeste, qu'une telle confiance serait imprudente, que la France républicaine n'est pas encore mûre pour la liberté.
Laissez dire les peureux ! Assez longtemps ils ont fait la loi. Comment l'ont-ils faite? Où nous ont-Us menés? Le régime de la défiance est un régime jugé par ses fruits, condamné par ses œuvres; et vouloir le continuer, soyez-en certains, est plus imprudent que de vouloir le réformer.
Plus les sociétés sont arriérées, et plus est longue la nomenclature des crimes et des délits; au contraire, plus les sociétés sont avancées, et plus se restreint cette nomenclature.
Dès qu'un gouvernement sait cela, il sait de quel côté il doit marcher pour ne pas aller en arrière.
En fait de liberté de la presse, de liberté de la parole, d'in-; dépendance de la pensée, il y a un système préférable à celui
3ui consiste à punir, en s'ingéniant à inventer des crimes et es délits : c'est celui qui sait récompenser, en s'ingéniant à découvrir le talent et le savoir partout où ils se révèlent, dans les journaux et dans les clubs !
Subventionner et récompenser sont deux mots au'il ne faut pas confondre et entre lesquels il y a toute la distance qui sépare ceux-ci : avilir et honorer.
J'appelle récompenser : faciliter systématiquement l'accès de l'administration, l'accès du pouvoir à l'écrivain et à l'orateur qui annoncent qu'ils ont en eux talent, vigueur et avenir. C'est en cela qu'excelle l'aristocratie britannique; elle n'est pas exclusive, loin de là ! Avec quel soin elle s'applique à absorber dans ses rangs toute force, toute supériorité qui se produisent en dehors d'elle. C'est à cet esprit de
vigilance qu'elle doit sa durée, c'est à cet esprit de progrès qu'elle doit d'avoir élevé la puissance anglaise à l'immense hauteur d'où celle-ci plane aujourd'hui au-dessus de toutes les nations, autrefois ses rivales.
Qu'on sache bien que le chemin des idées est le chemin à la fois le plus adroit, le plus court, le plus sûr, pour arriver à ce degré de civilisation où l'on ne s'insurge plus, mais où l'on discute ; où l'on ne conspire plus, mais où l'on médite ; où l'émulation, enfin, a gagné tout le terrain qu'a perdu l'envie.
Qu'est-ce qui suscite les insurrections? L'envie. Qu'est-ce qui peut les prévenir? L'émulation.
Ou donc est la grande difficulté d'organiser l'émulation ? Si modeste que soit le mérite, si présomptueuse que soit l'intrigue, toute difficulté de les distinguer disparaît dès qu'on ne met pas de voiles épais à la publicité ni de bornes étroites à la discussion.
Il y a, je le sais, des gens de l'autre siècle qui prétendent que tout gouvernement est impossible avec la liberté de la presse, le droit de discussion, la publicité. Autant vaudrait soutenir qu'il est plus aisé de reconnaître son chemin dans l'obscurité de la nuit qu'à la clarté du jour.
Finissons-en donc une bonne fois avec toutes les idées fausses et surannées d'une politique dont tous les moyens, dont tous les instruments ont été changés. Nous en avons fini avec la peur des explosions du gaz et de la vapeur; finissons-en aussi avec la peur des explosions du droit de discussion, ce droit nouveau, ce levier ae l'avenir.
Non, ce n'est pas parce que la presse a été violente et séditieuse que le sang a coulé les 23, 24, 25 et 26 juin ; c'est parce que le pouvoir a manqué de fermeté, de sincérité et de prévoyance.
Voilà ce qu'il faut qu'on sache bien, afin de ne pas s'égarer dans une fausse route, afin de ne pas s'endormir dans une dangereuse sécurité, ce qui arriverait infailliblement si l'on continuait à croire qu'il n'y a pas d'autre moyen de sauver la République que de recommencer ce qui a perdu les deux monarchies de 1815 et de 1830.
Adversaire déclaré tel que nous le sommes du principe d'insurrection, ce n'est pas sans inquiétude que nous voyons le gouvernement nouveau suivre absolument les mêmes errements que le gouvernement précédent, s'efforcer de mettre des limites au droit de discussion, et s'abuser jusqu'à croire qu'il aura sauvé la société parce qu'il aura contraint la polémique de modifier son langage, parce qu'il aura
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forcé ses ennemis, qui marchaient à visage découvert, de mettre un masque sur leur figure. Erreur profonde! erreur funeste I Erreur qui nous conduira, par la même pente, au même abîme, par la même compression, à la même explosion ! Erreur contre laquelle nous ne cesserons de protester!
Toutes les fois que des doctrines subversives sont émises, réfutez-les ; à Terreur, opposez la vérité ! Au talent qui s'égare, opposez le talent qui se surpasse ! L'instruction du peuple, l'instruction publique n'est-elle pas entre les mains de l'Etat? N'est-ce pas lui qui autorise ou défend les livres destinés à l'enseignement ?Réfutez, discutez, mais ne poursuivez pas, ne condamnez pas 1 Ne recommencez pas la faute qui a perdu la Restauration de 1815 et la Monarchie de 1830! Ce n'est pas le droit de discussion qui les a renversées; c'est le principe d'insurrection.
Tout ce que vous retrancherez à l'exercice du droit de discussion, vous l'ajouterez sans le vouloir, sans le savoir, à la force au principe d'insurrection. Plus vous exagérerez le système de compression, et plus vous aggraverez Te péril de l'explosion. Ce n'est pas un journal qui vous ledit, c'est l'histoire, et nier obstinément le Passé, c'est défier imprudemment l'Avenir.