TOUTE LA RESPONSABILITÉ
L'auteur de cet article me paraît connaître le prince Auguste de Hongrie un peu plus qu'il ne veut le dire. Si je suis bien informé, le prince Auguste de Hongrie a refusé de le prendre pour secrétaire, par une raison bien simple: c'est qu'il n'en a pas, c'est que sa fortune ne lui permet pas d'en avoir; mais il est bon d'établir que M. Sarrut étant le secrétaire du prince Auguste de Hongrie, la longue biographie que ton mutile a un caractère indiscutable d'authenticité.
Oui, certes, elle a ce caractère, cai* elle a été écrite sur pièces probantes, comme toutes celles qui constituent les douze volumes in-4° à doubles colonnes, publiés sous le titre de Biographie des hommes du jour ; et c'est parce que MM. Germain Sarrut et Saint-Edme ne travaillaient, n'écrivaient que sur pièces, qu'ils n'ont jamais succombé dans les procès ou discussions qu'ils ont eu à soutenir, soit contre les
officiers de la maison de M. le due d'Angoulême, soit contre MM, les maréchaux ou généraux Clausel, Gérard, Berthezène, Bourmont, Sarrazin, Claparède, Ledru des Essarts, Pamphile Lacroix, Tiburce Sébastiani, contre le prince de la Paix et le pair de France marquis d'Aulx. — 11 me semble que les adversaires ont été assez importants par leur position sociale et par leur caractère. Cependant la Cour de Paris nous a toujours donné raison, et dans les discussions nos adversaires ont toujours été contraints de reconnaître notre bonne foi. Je le dis avec quelque fierté , ces diseussions m'ont valu d'honorables affections et de nombreux témoignages de sympathie.
Oui, certes, je n'ai pas un mot à retrancher à la longue notice que le correspondant .anonyme d'une feuille étrangère rappelle pour abriter ses appréciations mauvaises et mensongères, et j'en recommande la lecture à ceux qui prennent quelque intérêt à ces discussions. Je suppose que le nombre en est bien minime i Je me borne à reproduire le récit des faits. Àiosi donc nous écrivions en 1837 :
« Crouy-Chanel de Hongrie {François-Clayde- Augaste, marqvis de), chevalier de Malte et de Saint-Louis, est né à Duisbourg, en Prusse, durant l'émigration (31 décembre 1793) . Sa famille, dontnous n'avons point à apprécier l'illustration nobiliaire, est originaire du Dauphiné , mais elle rattache son berceau à l'ancienne maison royale de Hongrie. M. de Crôuy-Chanel père fut longtemps à Grenoble, ville qu'habitait sa famille i en possession de l'estime
nérale, et même d'une popularité attestée par une circonstance très-honorable pour lui. 11 avait été compté parmi les premiers Français qui s'étaient empressés de rentrer dans leur patrie et de s'asso cier à ses nouvelles destinées, aussitôt que des lois conciliatrices eurent brisé les barrières de l'exil, et amnistié les égarements coupables des ennemis de la liberté et de l'indépendance nationales. On s'essayait alors à faire passer dans la pratique la constitution de l'an III, et le vote libre du peuple de Grenoble appela M. de Crouy-Chanel, malgré sa récente radiation de la liste des émigrés, aux fonctions déjuge de paix, très-recommandables par elles-mêmes et surtout fort importantes dans le jeu des institutions d'alors. Plus tard, l'empereur nomma M. de Grouy- Chanel conservateur des eaux et forêts également à Grenoble, d'où la restauration le tira pour le faire passer à la conservation de Laon. M. de Crouy est mort dans cette dernière ville, à un âge déjà avancé, à la fin de 1837. Madame de Crouy-Chanel, qui appartenait à l'une de ces familles protestantes que la révocation de l'édit de Nantes bannit de France, et que Je pays a perdues pour toujours, était digne de l'homme honorable auquel elle avait associé son sort. Ses vertus et sa charité la faisaient généralement chérir et respecter.
» Croirait-on cependant qu'à l'époque où nous sommes, la mort de madame de Crouy-Chanel ait pu servir de prétexte à une de ces violations scandaleuses de la liberté des cultes, qui rappellent les plus mauvais jours et les plus mauvaises passions de la
restauration. M. Le Cartier, petit-fils d'un des plus énergiques conventionnels, d'un juge de Louis XVI, fils d'un député qui a longtemps combattu pour toutes les libertés dans les rangs de l'opposition la plus avancée, osa prendre, comme maire de Laon, un incroyable arrêté par lequel il était interdit aux ministres du culte que madame de Crouy-Chanel avait toujours professé, d'accompagner au champ de repos sa dépouille mortelle. La population de cette ville s'émut d'une pareille indignité ; mais, grâce à l'énergie et à la fermeté dont M. le marquis de Crouy fit preuve en invoquant l'esprit des lois, il ne fut point troublé dans l'exercice de son pieux devoir, les obsèques de sa digne mère furent publiquement célébrées selon le rituel protestant, et l'arrêté du maire fut cassé par le préfet de l'Aisne, M. Renauldon, qui se montra dans cette circonstance un honorable dépositaire de l'autorité pu* blique.
» S'il y a toujours dans la vie des hommes quelque chose de la première éducation, si les impressions du foyer domestique se perdent rarement dans le monde, ce n'est pas sans raison que nous aurons fait précéder la biographie de M. de Crouy de ces détails sur sa famille. »
Je ferai observer que M. de Crouy-Chanel n'a pçis le titre de prince qu'à la mort de son cousin, dans lequel s'éteignit la branche aînée de la famille.
« M* le marquis de Crouy-Chanel a fait ses études à Grenoble, dans l'institution de l'abbé Ralliane, qui avait, dans le sud-est de la France, une certaine
célébrité. Il fut désigné en 1815 pour entrer, en qualité de page, dans la maison de l'Empereur . Les événements de 1814 changèrent sa destination, et il servit quelque temps la restauration dans les gardes du corps du roi. Cette carrière convenait peu à l'activité de son esprit, qui avait besoin d'un plus vaste théâtre, et il l'abandonna volontairement en 1817. A cette époque M. de Crouy voyagea dans diverses parties de l'Europe, et c'est sans doute dans cette période de sa vie qu'il forma, à l'aide de son nom et de son titre, ces liaisons avec des hommes politiques influents, qui, plus tard, devaient lui faciliter les moyens d'accomplir un des projets les plus vastes et les plus importants qu'il ait conçus. L'accueil favorable que reçut alors M; de Crouy semble prouver que le procès, devenu célèbre dans les fastes judiciaires, et qui existait alors entre un membre de sa famille et celle de Croï-d'Havré, n'avait porté aucune atteinte à la considération attachée à son nom* »
L'écrivain, qui s'abrite sous ma responsabilité, débute par faire confusion entre les Crouy-Chanel et les Croï-d'Havré» et quoique le procès soit analysé dans les deux colonnes qui suivent, il maintient sa confusion et fait application à la famille CroUy-Chanel de l'opinion de Saint-Simon au sujet des familles d'Havre et de. Solre,
Premier échantillon de la loyauté et de la bonne foi de cet écrivain. —Poursuivons sans reproduire l'analyse du procès insérée in extenso dans mon étude : les Fils d'àmpad.
« Ce fut en juin 1821 , à l'époque où l'insurrection
grecque vint compliquer les affaires de la Sainte- Alliance, que M. de Crouy fît pour la première foi» acte d'opinion politique. Cette première manifestation fut noble et généreuse* 11 adressa à M. le duc de Richelieu, alors président du Conseil, une note remarquable sur cet événement, et sur les avantages que la France pouvait en retirer si elle adoptait, dans les graves circonstances où se trouvait alors l'Europe, une politique ferme et hardie.
» Après avoir discuté le droit qu'avait la Grèce de se ravir à la séculaire et effroyable tyrannie qui pesait sur elle, M* de Crouy repoussait avec énergie, dans cet écrit, cette monstrueuse assimilation que la diplomatie prétendait faire du pouvoir que les sultans tenaient de la conquête, avec la légitimité monarchique.
» Le temps a fait justice de cet abominable paradoxe, eti vertu duquel l'Europe chrétienne a eu la' honte de livrer à l'extermination , durant un grand nombre d'années, l'héroïque population de la Grèce.
t> Les idées que M, de Crouy soumettait au gouvernement, à propos de l'insurrection grecque, se liaient à cette grande question d'Orient, dont il faudra bien, tôt ou tard, aborder la solution, et dont la question grecque était évidemment la première pha§e, caractère que la situation nouvelle de ce pays n'a pas changé. Peut-être la restauration, dans la situation où elle se trouvait vis-à-vis de la Sainte-Alliance, ne pouvait-elle adopter toutes les vues de M* de Crouy ; mais rien ne s'opposait à ce qu'elle intervînt
- u — immédiatement dans les affaires de la Gi^èce, comme elle Fa fait depuis. Elle eût du moins évité bien des malheurs à ce pays, et mérité une gloire plus solide et plus grande que celle qu'elle a pu acquérir par sa tardive et incomplète intervention.
» Quoi qu'il en soit, le plan de M. de Crouy échoua contre les susceptibilités étroites du duc de Richelieu. L'ancien gouverneur d'Odessa n'avait point oublié ses préjugés russes en devenant le ministre d'une grande nation?
» Voici la réponse que ce personnage fit parvenir àM.deCroiiy:
» Paris, le 17 juin 1821 ,
i> A M. AUGUSTE DE CrOUY-ChàNEL DE HONGRIE.
» J'ai reçu, monteur, avec la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrirele 12 de ce mois, la note confidentielle que vous y avez jointe sur la révolution de la Grèce. Je m'empresse de vous adresser mes remercîments de cet envoi, et je vous prie d'être assuré que je recevrai toujours avec un nouvel intérêt les communications que vous voudrez bien me faire à ce sujet.
» Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
» Richelieu. »
» Ne pouvant servir plus directement la cause de la Grèce, M. de Crouy contribua du moins, de tous ses moyens, à son succès; et son nom figura pour une somme importante dans les listes de souscription qui furent alors ouvertes en faveur de ses défenseurs.
» En 1823, M. de Crouy apparut avec plus d'éclat sur la scène orageuse des affaires publiques. On se
souvient qu'alors la restauration s'était décidée à faire la guerre à l'Espagne, pour renverser le gouvernement constitutionnel et rétablir Ferdinand VU dans la plénitude de son pouvoir. En suite de diverses circonstances que nous allons rapporter, M. de Grouy se rendit en Espagne, aussitôt que Madrid fut évacué par les cortès, et contracta, de concert avec le comte Achille de Jouffroy, un emprunt avec le gouvernement qui se substitua à cette assemblée.
» M. de Jouffroy était alors rédacteur en chef de la Gazette de France. La vive opposition que cet écrivain faisait dans cette feuille au ministère Villèlè, qu'il poussait à l'intervention armée en Espagne, lui avait acquis la confiance des principaux réfugiés de cette nation, et appelé sur lui l'attention du cabinet. On sait que M . de Jouffroy avait fait le voyage de Laybach à l'époque du congrès, si tristement célèbre, qui gardera dans l'histoire le nom de cette ville, et on le supposait généralement initié à la pensée secrète de la Sainte-Alliance. 11 est vrai qu'il était parvenu à capter la bienveillance de l'empereur Alexandre, auquel il avait été recommandé par 1 ex-constituant Bergasse.
» Il n'est donc pas étonnant que M. de Erro, ministre des finances de la régence espagnole, ait fait à M. de Jouffroy quelques ouvertures au sujet d'un emprunt que ce gouvernement voulait contracter en France. Ce fut dans ces circonstances que M. de Jouffroy s'associa, pour cette entreprise, M. de Crouy > que la situation de sa fortune et ses relations dans le
monde financier mettaient plus à même que lui de réaliser une mesure aussi importante. M. de Crouy proposa le placement de l'emprunt aux maisons Ghébart et Pictet, qui acceptèrent, sous certaines conditions, et il partit pour l'Espagne, en compagnie de M. de Jouffroy.
» M. de Villèle, alors président du conseil, eut connaissance, un peu tard, de ces tentatives de négociations, exercées par la régence espagnole, en dehors des relations officielles, et il crut devoir s'opposer à leur succès. En conséquence, Tordre de s'assurer de la personne de M. de Jouffroy, partout où les agents de l'autorité française pourraient le trouver, fat expédié par le télégraphe* C'est à Burgos seulement que cet ordre extra-légal put être exécuté : M. de Jouffroy fut arrêté; mais M. de Crouy, qui ne se trouvait point nommé dans la dépêche ministérielle, put continuer son voyage ; il arriva à Madrid, l'aboucha avec M. de Erro, et, en moins de trois Jours, traita définitivement avec la régence, qui accepta l'emprunt soumissionné par les maisons Ghébart et Pictet. La part de M. de Crouy, dans les bénéfices de cette affaire, s'éleva à neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille francs, qui lui furent comptés dans le courant de la même année.
» Cependant M. de Crouy, qui avait heureusement conclu les préliminaires indispensables d'une pareille négociation, fut obligé de faire plusieurs voyages à Madrid pour aplanir de nombreuses difficultés qui s'élevaient au sujet de la réalisation de son emprunt, dont le placement ne s'effectua pas sans
peine à la Bourse de Paris. Il eut ainsi l'occasion de se lier avec les hommes d'affaires et les hommes d'Etat de l'Espagne, et d'étudier le génie et les ressources de ce pays; il résulta, pour lui, des diverses observations auxquelles il se livra, la possibilité de rattacher l'Espagne à la France par le grand lien du commerce et de l'industrie, moins sujet aux vicissitudes du temps et aux caprices des pouvoirs que celui de la politique. Ce que notre diplomatie ne songeait même pas à tenter, en échange de notre or et du sang de nos soldats, c'est-à-dire, de disputer à FAnqleterre le monopole du commerce de F Espagne, M. de Crouy résolut de l'accomplir avec le seul appui de son influence personnelle. Mais dans ce pays de préjugés, une révolution commerciale est moins facile encore qu'une révolution politique, et le projet patriotique de M* de Crouy ne pouvait s'effectuer que lentement et au moyen d'une extrême réserve. Il fallait, avant tout, avoir en Espagne un grand centre d'opérations industrielles qui rendaient nécessaires et utiles aux deux pays leurs relations amicales. Le ministre des finances avec lequel M. de Crouy avait traité de l'emprunt, M. de Erro, vint heureusement de lui-même au devant de ses vœux. .11 lui offrit la concession générale des fabriques royales de draps de l'Espagne, à l'exclusion d'une compagnie anglaise qui sollicitait vivement cette faveur. Cette dernière considération décida peut-être M. de Crouy qui dut hésiter un moment, en considérant l'étendue de la responsabilité que l'offre du ministre espagnol allait faire peser sur lui ; il accepta*
» Ces fabriques royales de draps, dont le principal siège est à Guadalaxara, étaient le plus important établissement industriel de la Péninsule. Elles ont été fondées par Charles III, le seul prince de la dynastie des Bourbons qui ait tenté quelques efforts pour faire entrer ce beau pays dans les voies de la civilisation, et qui ait voulu le doter d^une industrie nationale. Les ateliers de Guadalaxara ont été longtemps, pour le gouvernement espagnol, une source de revenus importants, puisque, avant la guerre de l'indépendance, les bénéfices que présentaient ces établissements s'élevaient à la somme énorme de douze à quinze millions de francs (l ).
» Cette vaste concession ne devait pas être un titre insignifiant entre les mains de M. de Crouy. Il s occupa, d'en assurer les fruits à la France, et fonda, à Paris, une compagnie pour son exploitation.
» Après ses revers, M. de Crouy a trouvé beaucoup d'amis prudents qui lui ont reproché, comme une faute, d'avoir compromis sa brillante fortune dans une opération aussi chanceuse. Mais ne devaitil pas espérer que le gouvernement français entrerait dans sa pensée, et le favoriserait de toutes ses forces;
(1) Je lis dans un travail officiel : « Sous la grande administra- » tion de Charles III, le Louis XIV de l'Espagne, le revenu annuel » de ces fabriques ne fat jamais au-dessous de 50,000,000 de réaux » (12,500,000 fr.)« » Plus loin : «Sous l'administration toute de » décadence du prince de la Paix, jamais elles ne donnèrent moins » de 10,000,000 de réaux (2,500,000 fr.). — Leurs constructions » avaient coûté i 00,000,000 de réaux à Charles III (25,000,000 fr.), » elles avaient oceupé jusqu'à quarante mille ouvriers. »
et eu supposant que le gouvernement fût assez aveugle, assez peu préoccupé des vrais intérêts de la France pour lui refuser sa coopération, n'y avaitil pas lieu de croire que les concitoyens de M. de Crouy s'empresseraient de lui en offrir une non moins efficace? Si ces légitimes espérances ont été déçues, si M. de Crouy s'est trompé, il est beau de se tromper comme lui, et l'on va voir que tout concourait à lui montrer l'avenir sous le jour le plus heureux.
» A cette époque, les salons de l'hôtel que M, de Crouy occupait place Vendôme, étaient le rendezvous d'une brillante société où se réunissaient les personnages les plus considérés du corps diplomatique, avec les principaux fonctionnaires de l'Etat, des pairs, des députés de toutes les opinions. C'était comme un terrain neutre, où Ton pouvait traiter, sans se compromettre, les questions qui n'étaient point encore dans le domaine de la discussion publique. L'influence de M. de Crouy était devenue prépondérante, et, pour ainsi dire, officielle. M. de Villèle lui-même, dont la sagacité d'homme d'Etat ne saurait être révoquée en doute, sachant apprécier l'habileté qu'avait montrée M. de Crouy dans une négociation difficile, et quoique ses résultats eussent été en opposition à sa politique, eut le projet de lui ouvrir les portes du conseil d'Etat et de l'élever à la pairie, afin d'employer au service de l'Etat des talents diplomatiques auxquels il n'avaitmanqué qu'un caractère officiel pour se produire avec le plus grand éclat.
» Ce fut à la suite d'un entretien avec ce ministre, au sujet * de l'insurrection des colonies espagnoles, que M . de Crouy fut secrètement chargé par lui d'une mission vraiment extraordinaire par la grandeur de son objet et la hardiesse de la pensée politique quelle supposait. Il ne s agissait de rien moins que de déterminer, d'une part, les Mexicains à demander au roi d'Espagne un de ses frères pour souverain, et, de l'autre, de décider Ferdinand Vil à une transaction qui, sous le voile d'une indépendance nominale, devait conserver à l'Espagne et à la maison de Bourbon la plus grande partie, sinon toutes ses colonies de l'Amérique du Sud. M. de Villèle avait jeté les yeux sur l'infant don François de Paule pour occuper ce nouveau trône. Mais, le croirait-on? la difficulté n'était pas de ramener tout à coup au gouvernement monarchique une population récemment délivrée de l'oppression de la métropole, et qui avait placé son indépendance sous l'égide de la république ; l'obstacle devait se trouver dans le roi d'Espagne. En effet, Ferdinand VII, dont l'histoire inscrira le nom parmi ceux des tyrans les plus stupides et les plus coupables envers l'humanité, s'opposa formellement à l'exécution d'un projet aussi utile à la grandeur de sa maison qu a la puissance de l'État qu'il gouvernait, sous le seul et frivole prétexte qu'il lui eût fallu renoncer à son titre de roi des Indes !
» On résolut néanmoins de se passer de son assentiment, et M. de Crouy retourna à Madrid, afin de préparer l'infant à son élévation et à quitter l'Espagne sans prendre congé de son frère.
» M. de Crouy réussit complètement dans sa négociation.
» Voici les pouvoirs qu'il reçut du prince i nous copions textuellement :
N° I. Nous, infant d'Espagne, donnons, par ces présentes lettres et instructions, pleins et entiers pouvoirs au marquis Auguste de Crouy, de pour nous et en noire nom se présenter aux ministres et autres chefs du gouvernement du Mexique, aux fins de convenir et traiter avec eux des conditions auxquelles nous serons proclamés empereur par la nation mexicaine, promettant d'avance de ratifier tous les engagements qu'il prendra dans l'intérêt de la dignité de notre personne et du peuple mexicain.
Nous l'autorisons surtout à promettre en notre nom : 1° que tous les engagements contractés par le gouvernement actuel seront ratifiés et reconnus par nous; 2° que tous les fonctionnaires civils et militaires seront maintenus dans leurs grades et dignités; 3° qu'une constitution en harmonie avec les besoins actuels de la nation et la majesté du trône sera proclamée à notre arrivée au Mexique ; k° enfin, que personne ne pourra être recherché pour ses actions antérieures, ni pour ses opinions précédemment émises.
Fait et donné à Madrid, dans notre palais, le 11 janvier 1827, et scellé du sceau de nos armes.
Suit le sceau, et signé: François.
N° II. Nous, infant d'Espagne, nous promettons que les titres et dignités qui seront assurés en notre nom par le marquis de Crouy aux ministres et autres chefs du gouvernement actuel du Mexique, pour coopérer de tous leurs moyens à nous faire monter sur le trône, seront confirmés et ratifiés par nous, aussitôt notre sortie d'Espagne. Il en sera de même des engagements qu il prendra avec d'autres personnes dans l'intérêt dé notre service.
Nous autorisons de plus le marquis de Crouy à contracter
pour nous un emprunt d'un million de livres sterling, aux conditions qu'il jugera les plus avantageuses, et qui sera tenu à notre disposition, ou dont il nous rendra compte de remploi. Fait et donné à Madrid le 11 janvier 1827, et scellé du sceau de nos armes. Suit le sceau, et signé : François.
N° III. Instructions particulières. Le marquis de Crouy, à son arrivée à Londres, s'entendra avec le minisire de S. M. Britannique, pour parvenir aux fins des pouvoirs que nous lui avons donnés aujourd'hui. Nous connaissons les services que l'Angleterre a déjà rendus à notre maison, et nous comptons sur son intervention amicale dans cette circonstance. La position délicate dans laquelle nous nous trouvons sera facilement sentie par M. Canning. Le marquis de Crouy est chargé de lui faire connaître les moyens par lesquels il pourra nous en tirer; de plus, il connaît nos intentions et nos sentiments pour le gouvernement de S. M. Britannique, et nous voulons qu'H prenne, dans toutes ses démarches, les conseils de la direction de M. Canning. -
Nous espérons que nos vœux et nos désirs entreront entièrement dans les intentions et les intérêts de la Grande-Bretagne. A cette fin, nous autorisons ledit marquis de Crouy à donner à M. Cànning toutes les assurances et garanties. que la nation anglaise sera traitée, dans toutes circonstances, sur le pied de là nation la plus favorisée; que nous comptons sur son appui et sa protection, et que nous promettons que le Mexique sera toujours le plus fidèle allié de l'Angleterre.
Fait et donné à Madrid, le 11 janvier 1827, et scellé du sceau de nos armes. Suit le sceau, et signé: François.
» Celle dernière pièce a un caractère remarquable. Les personnes peu initiées aux habitudes de la diplomatie s'étonneront de cette espèce de vasselage de l'Angleterre, dans lequel se plaçait volontairement un prince de la maison de Bourbon, qui parvenait au trône avec l'assentiment de la France. Mais c'était
précisément parce que l'infant don François appartenait à la maison de Bourbon, qu'il fallait gagner, à tout prix, l'Angleterre à sa cause. Cette puissance, qui déploie aujourd'hui contre les patriotes canadiens les plus terribles mesures, applaudissait alors au soulèvement des colonies espagnoles, dont elle s'appropriait déjà dans l'avenir le monopole commercial. Il fallait donc, d'un côté, lui montrer cet appât pour qu'elle restât au moins officiellement neutre dans cette affaire, et, d'un autre côté, s'associer à son succès par le mobile si puissant chez elle des intérêts privés.
» Quoi qu'il en soit, muni de ces importants documents, qui prouvent aussi que M. de Crouy comprenait les besoins de notre époque, et qu'il n'était point aveuglé par les préjugés du parti auquel on supposait qu'il était lié d'affection et d'intérêt, il revint en toute hâte à Paris, et rendit compte à M. de Villèle du résultat de sa mission. Ce ministre lui témoigna sa vive satisfaction ; il ne doutait pas que, dans l'intérêt de la maison de Bourbon, dans celui surtout des principes qui dirigeaient la Restauration, Charles X ne s'empressât d'adhérer à ce grand dessein. Il n'en fut point ainsi. Aussi infatué <jue son cousin d'Espagne des misérables exigences de l'étiquette, ce prince reçut avec humeur les communications de M, de Villèle à ce sujet : il ne comprenait pas qu'un infant d'Espagne eût la prétention de monter sur le trône du Mexique, à jamais perdu pour l'Espagne, sans l'aveu du roi son frère. « C'est abso- » lument, dit- il, comme si le dauphin ou le duc
» d'Orléans acceptait la souveraineté d'une de mes v colonies révoltées, sans mon consentement; je » ne soutiendrai jamais une pareille entreprise. »
» Telle fut la réponse royale que M. de Villèle transmit à M. de Crouy, en lui témoignant tous ses regrets. Mais le rôle de M. de Crouy était changé par les pouvoirs qu'il avait reçus de l'infant ; il pensa dès lors que s'il trouvait dans ce prince la moindre énergie, le moindre mouvement de générosité ou d'ambition, il pourrait encore réussir sans le bon plaisir des rois d'Espagne et de France. En conséquence, il s'occupa de réunir en France les éléments d'un^ administration pour le futur empire du Mexique, en associant à son entreprise des hommes habiles ou qui occupaient en France un rang élevé.
» M. le baron Alexandre de Talleyrand, conseiller d'Etat, accepta le portefeuille des affaires étrangères;
» M. le duc de Dino, maréchal de camp, celui de la guerre ;
» M. le comte de la Roche- Aymon, pair de France, lieutenant général, fut chargé de l'organisation de l'armée ;
» Et M* le capitaine de vaisseau Gallois, aujourd'hui vice-amiral, de celle de la marine.
» Le vicomte d'Àstier, le comte de Bellegarde, neveu du maréchal de ce nom, au service de l'Autriche, ainsi que plusieurs autres personnes dont la position sociale n'était pas moins distinguée, acceptèrent également divers emplois importants.
» Les traitements affectés à ces divers fonction-
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nairep devaient leur être payés à dater du jour de leur nomination.
» Le service des finances devait être fait et a été réellement opéré par M. Goupy, banquier à Paris, rue Chauchat.
» Mais il s'agissait surtout, pour M. de Crouy, dans ces graves circonstances, de négocier ^emprunt d'un million de livres sterling, sans lequel il était impossible d'aller plus avant dans l'exécution du projet. Il partit pour Londres, et, malheureusement, Canning mit pour condition expresse à une entrevue diplomatique entre lui et M, de Crouy le dépôt préalable des pouvoirs dont il était porteur. M. de Crouy voulut vainement se soustraire à cette formalité, qui, en divulguant lé secret de sa mission, pouvait compromettre à la fois et l'infant et l'avenir de l'entreprise, à laquelle avaient déjà souscrit les personnages les plus influents du Mexique, que nous ne croyons pas devoir nommer ici.
»> M. de Crouy dut dès lors renoncer aussi à obtenir l'appui du ministère anglais, et les garanties que le prince présentait personnellement étant insuffisantes, l'emprunt échoua.
» M. de Crouy retourna alors à Madrid pour prendre les ordres de l'infant ; mais les soupçons du ministère espagnol avaient été éveillés, et de nouveaux obstacles surgissaient en foule. L'infant ne put prendre une résolution hardie ; il courba la tête devant Forage, et renonça solennellement à la couronne du Mexique, entre les mains de son frère, qui
eut la satisfaction de rester roi des Indes, à peu près comme les rois de France étaient rois de Navarre.
» À cette époque, l'infant envoya à Paris un M. Alamo, son gentilhomme de la chambre, auprès de M. de Crouy, dans le but réel de lui retirer les pouvoirs qu'il lui avait donnés, et, en apparence, pour lui soumettre un nouveau plan.
» Le gentilhomme de la chambre agit, dans cette circonstance, avec une duplicité sans exemple ; mais nous ne croyons pas devoir entrer dans le détail de la série d'événements qui marquèrent la fin de cette étrange affaire. Nous nous bornerons à dire que H. de Crouy, n'ayant aucun moyen de faire l'infant don François empereur malgré lui, dut renoncer à ce projet.
» Cependant des dépenses considérables avaient été faites, et plusieurs sommes payées par M. Goupy, sous la responsabilité de M. de Crouy, et, nominativement, de celle du comte Henri, son frère.
» Ce fut pour faire face à ces déboursés que l'infant fit parvenir à M. de Crouy les deux engagements suivants :
I. Le présent servira de titre à M. le comte Henri de Crouy, pour la somme de deux cent seize mille francs, qu'il a avancés pour moi, et que je reconnais lui devoir, dont je lui payerai la première moitié d'aujourd'hui en deux ans, et la seconde moitié, d'aujourd'hui en quatre aus.
Fait et donné à Madrid dans notre palais, l'avons signé et scellé du sceau de nos armes, le 5 décembre 1828; signé: François, et les sceaux.
II. Le présent servira de titre à M. le comte Henri de Crouy,
pour la somme de cent mille francs qu'il a avancés pour moi, que je reconnais lui devoir, et que je lui payerai d'aujourd'hui en six ans.
L'avons signé et scellé du sceau de nos armes, à Madrid, le 5 décembre 1828, signé: François, et les sceaux.
» Non-seulement l'infant n'a pas fait honneur à des engagements aussi sacrés; mais M. Letoust, ancien magistrat, mandataire de MM. de Crouy, envoyé par eux en Espagne, à la fin de 1830, pour les lui rappeler, fut arrêté à Burgos sur un ordre signé Calomarde, dépouillé de son portefeuille, et traité, par la police espagnole, de la manière la plus indigne.
» Ces faits sont aujourd'hui prouvés par un procès-verbal du subdélégufi de la police de Madrid, que nous avons sous les yeux, et que M. Letoust parvint à obtenir de ce fonctionnaire, pour dégager sa responsabilité envers M. de Crouy, et constater l'enlèvement de ces papiers, au nombre desquels figurent le duplicata des pouvoirs donnés par l'infant au marquis de Crouy, avec une instruction pour M. Canning, la commission du duc de Dino, du baron de Talleyrand, du vicomte d'Astier, des lettres de l'infant à M. de Villèle, de M. de Villèle à l'infant, etc.
» Cet acte extra-judiciaire est ainsi d'une grande importance : il a rendu tout à fait inutile, pour la libération de l'infant, la spoliation des titres de M. de Crouy, et il investit du caractère de l'authenticité la moins contestable les faits que nous venons de rapporter.
» Ainsi se termina par un attentat odieux une des entreprises les plus extraordinaires qui aient pu être conçues en dehors du mouvement régulier de la diplomatie et de toute action gouvernementale. Nous regrettons de n'avoir pu en présenter la marche et les nombreuses péripéties avec plus de développements, car tout, est curieux et imprévu dans cette espèce de conjuration monarchique, dont le résultat, si peu honorable pour le prince qui avait été appelé à y jouer un rôle peut-être au-dessus de sa portée, ne laisse pas du moins d'attester le talent du négociateur qui en avait préparé et dirigé les ressorts.
» Nous ajouterons que le guet-^apens de Burgos a déjà motivé des représentations sévères de la part de notre ambassadeur en Espagne, et que si nous ne faisons que le mentionner ici, c'est qu'il se rattache à d'importants intérêts privés, sur lesquels les tribunaux peuvent être, d'un moment à l'autre, appelés à prononcer.
» Durant ces négociations, dont nous n'avons pas voulu interrompre le récit, il se passa pour M. de Crouy un de ces événements imprévus, en dehors de tous les calculs de la prudence humaine, et qui compromettent toute une existence. L'affaire du Mexique n'absorbait pas entièrement l'activité dont il paraît doué; il avait amener de front, avec cette conception politique, la grande enteprise industrielle dont il était chargé, et dans laquelle sa fortune privée se trouvait fortement engagée. Les actions de la compagnie de Guadalaxara ne se négociaient point à la
Bourse de Paris ; alors le commerce et la Banque commençaient à suspecter les intentions de la restauration et à lui retirer cette confiante qui avait, un moment, rendu à la France une prospérité matérielle remarquable; alors l'opposition, qui finit par renverser les Bourbons, s'organisait à la Bourse. La guerre d'Espagne, d'ailleurs, n'avait point été populaire e« France, et, dans le monde des spéculateurs, le caractère personnel de Ferdinand VII, justement apprécié, était un obstacle à toute transaction dans laquelle l'intervention du gouvernement espagnol était seulement éventuelle. On ne voulut point considérer les avantages réels que la compagnie créée par M. de Crouy pouvait acquérir à la France, Sous le rapport politique, elle devait nécessairement augmenter notre influence dans la Péninsule, et, sous le rapport industriel, une opération qui ouvrait à notre commerce le chemin de l'Espagne pouvait avoir d'incalculables résultats. Les tendances politiques de la Bourse de Paris l'emportèrent sur toute autre considération, et, pour la première fois peut-être, un intérêt moral fut préféré à un intérêt matériel par cette classe d'hommes qui se pressent dans son enceinte aux pieds de l'autel d'or de la Fortune. M. de Crouy espéra alors trouver en Angleterre un concours qu'il aurait voulu devoir à ses compatriotes. L emprunt de 600,000 livres sterling (io millions de francs), que la compagnie de Guadalaxara émit à la Bourse de Londres, sy négocia d'abord avec la plus grande faveur ; mais l'Angleterre fut alors atteinte d'une de ces crises financières qu'elle paraît destinée
à éprouver périodiquement, mais qui, de 1825 à 182(3 surtout, entraîna avec elle les plus désastreuses conséquences. La compagnie de Guadalaxara à peine constituée ne pouvait résister à une si rade épreuve ; M. de Crouy employa vainement la totalité d'une grande fortune à soutenir son crédit; elle cessa ses^ payements (1).
(i) L'actif de l'opération fut au compte de M. de Crouy
de 21,112,700 fr. »» c.
Le passif de 16,464,220 25
Il restait donc OFFICIELLEMENT un boni
d'actif de 4,648,479 fr. 75 c.
que M. de Crouy dut sacrifier pour maintenir l'honorabilité de sa signature 1
Que penseront de ce FAIX les calomniateurs et les détracteurs à la solde de l'Autriche ? Il suffit, je pense, de raconter des actes de cette importance pour leur répondre.
Il m'a paru curieux de rechercher quel était, à cette époque, l'état officiel de la bourse de Londres. J'ai sous les yeux la cote du 8 décembre 1825 :
Le 5 0/0 français à. . . • 97
Le 3 — à 67
L'Emprunt brésilien à 69
Celui de Buenos-Ayres, 6 0/0, à 75
Les Bons du Chili, 6 0/0, à 57
Ceux de Colombie, 6 0/0, à 61
Ceux du Mexique, 6 0/0, à 64
Ceux du Pérou, 6 0/0, à 46
Ceux de Russie, 5 0/0, à 89
Le 5 0/0 ESPAGNOL, jouissance du 15 décembre, à. . . 15
Eh bien, c'est dans ce moment que l'Emprunt de Guadalaxara était coté, avec variante en hausse, de 59 à. . 60 A quoi et à qui donc pourrun être réservées les qualifications d'affaires sérieuses et d'hommes sérieux, si ce n'est à une pareille entreprise et à son. auteur? Et ce sont ces deux grands faits, ces deux
» Cependant, la révolution qui venait de briser, en Portugal, la constitution octroyée par don Pedro, ouvrait à M. de Crouy une voie pour rétablir sa fortune, et montrer sous un nouveau jour, son heureuse aptitude aux négociations politiques; il n'hésita point à s'y engager.
Il résulte des nombreux documents d'après lesquels nous écrivons, que M. de Crouy fut très-bien
grands actes de la vie da prince de Crouy que le correspondant anonyme signale en quelque» lignes et en les qualifiant ri'lNTRlGUES DIVERSES, toujours sous LA RESPONSABILITÉ de la Biographie des Hommes du jour et de mon nom!... Il faut s'abstenir de toute réflexion. Je me bornerai à répéter les paroles de Louis Blanc (révélation bistorique) : « A celui que les gens de bien et les bommes » intelligents estiment ce qu'il vaut, qu'importent les accès de rage » de l'envie, les fureurs de la médiocrité, le sifflement des vipères » dans la boue ? II y a de certains ennemis qu'il est bon d'avoir. »
Aux gens de bien, aux bommes intelligents qui entourent le prince de Crouy de leur estime et de leur affection, je dirai qu'il existe AU PARQUET DE LA COUR DE Paris une pièce fort importante pour l'honorabilité de celui qui y a donné lieu; il est dit dans cette EN- QUÊTE OFFICIELLE, à propos de l'affaire de Guadalaxara ( JE cite TEXTUELLEMENT ) : « Les causes premières de ce grand revers de » fortune SE TROUVENT DANS LA CRISE FINANCIÈRE QUI AFFLIGEA » LA PLACE DE LONDRES DANS LES ANNÉES 1825 ET 1826.
» Ce triste événement paralysa presque entièrement le placement' » des obligations ET ENTRAINA DE NOMBREUSES FAILLITES, PARMI » LESQUELLES # SE TROUVÈRENT PLUSIEURS MAISONS RESPECTABLES, » auxquelles la compagnie avait cru devoir confier (suivant l'usage » reçu dans le commerce) le placement de plusieurs de leurs obli- » gâtions dont la valeur négociée fut entièrement perdue.
» Dans cette position difficile, M. de Crouy, loin de se soustraire, » COMME il le POUVAIT, à l'acte constitutif de la société, puisqu'il » avait transporté tous ses droits à MM. Lapeyrière , Jordan et » Andriel, gérants, NE S'EN CRUT PAS MOINS OBLIGÉ, D'HONNEUR,
accueilli à Lisbonne, où sa réputation l'avait devancé, et qu'en particulier il ne tarda pas à se trouver très* avant dans la confiance et l'intimité de don Miguel lui-même. Diverses feuilles étrangères ont souvent constaté l'influence qu'exerçait M. de Crouy auprès de ce prince,
» Cette influence était telle qu'on crut un moment qu'un Français, que le marquis de Crouy allait
» D'INTERVENIR AVEC TOUTE SA FORTUNE ET SON CRÉDIT pour » arrêter la déconfiture de ses associés, et nous ne mettons pas en » doute que ses efforts eussent été couronnés d'un succès complet, » s'il eût trouvé dans le gouvernemeut espagnol l'appui que lui » méritait sa conduite ; mais, au lieu de lui accorder protection, ce » GOUVERNEMENT ABSURDE, poussé par une misérable intrigue de » cour, lui retira ses fabriques contrairement aux dispositions FOR- » melles de Vacte de concession qui lui interdisait FORMELLEMENT » cette faculté, et rendaient les tribunaux du pays seuls juges compé- » tents entre te concédant et le concessionnaire.
» Cette spoliation violente est donc la vraie et grande » gause de la jtuine totale de m. de crouy. »
Je le répète, cette appréciation est COPIÉE TEXTUELLEMENT dans une pièce OFFICIELLE, faite pour demeurer secrète et en quelque sorte confidentielle ; le parquet de Paris aurait seul le droit de la contester; mais elle doit être classée et numérotée, et nul ne m'accusera d'avoir copié infidèlement,
L'auteur de cette note traite le gouvernement espagnol d'AD- SU&DE; le mot est sévère, mais je peux affirmer que telle était l'opinion d'un homme qui a été successivement commissaire général d'Espagne à Paris et ministre de l'Intérieur; j'ai sous les yeux une pièce originale dans laquelle il déclare avoir ÉTÉ A PORTÉE D'APPRÉCIER LA LOYAUTÉ de M. de Crouy, LA PURETÉ DE SES INTENTIONS et L'ÉTENDUE DE SES SACRIFICES.
Merci aux stipendiés littéraires qui nous ont contraint a publier toutes ces choses ! — La calomnie a son bon côté.
présider aux destinées du Portugal, comme principal ministre de don Miguel.
» Les journaux anglais annoncèrent même sa nomination comme officielle, et ils l'envisagèrent comme un malheur pour l'Angleterre, qui a toujours considéré le Portugal comme un de ses comptoirs. Cet événement n'eut pas lieu; et d'ailleurs, M. de Crouy ne crut pas devoir accéder aux conditions que le ministère portugais mettait à l'acceptation de l'emprunt qu'il avait proposé, emprunt que MM. Commet, Joffroy etPoultier, agents de change à Paris, s'étaient chargés de négocier.
» La rupture de cette négociation n'avait porté aucune atteinte au crédit de M. de Crouy, à la cour de don Miguel et parmi les agents diplomatiques qui y étaient accrédités.
» Le nonce du pape et l'ambassadeur d'Espagne joignirent souvent leurs voix à la sienne dans des circonstances critiques; car sa position à Lisbonne ne fut pas seulement pour M. de Crouy la source de quelques vaines jouissances d'amour-prèpre , noua avons la preuve qu'il l'employa chaleureusement à atténuer les rigueurs que déployait contre les disais dents le gouvernement miguéliste. 11 a sauvé la vie à un grand «nombre de personnes, et notamment au malheureux colonel Chabi; il a brisé les fers d'un plus grand nombre encore; et si don Miguel n'aban* donna pas alors son système de violence, cela n'a tenu ni aux instances ni aux conseils éclairés et libé* raux de M. de Crouy. Voici, au surplus, la réponse
que fit un jour ce prince aux représentations qu'il lui adressait à ce sujet :
» J'en suis affecté plus que personne ; mais c'est la faute des puissances , qui ont refusé de reconnaître en moi l'expression du vœu libre de la majorité de la nation et de la constitution qui nous régit depuis des siècles. Au reste, plusieurs des détenus doivent à leur état d'arrestation leur vie et la conservation de leur fortune; car s'ils étaient restés en liberté, ils auraient été ou les victimes de la fureur populaire, ou ils auraient émigré, et j'aurais été obligé d'ordonner la confiscation de leurs biens sous peine de me dépopu- Jariser; au lieu qu'avec le temps ils rentreront chez eux, et, avec le temps aussi, qui amènera sans doute ma reconnaissance par tous les souverains, nos divisions, nos haines intestines cesseront; et je suis assez jeune pour prouver au monde que celui qu'on a peint comme un tyran fut un roi populaire, qui n'eut jamais en vue que le bonheur de sa nation. »
» La connaissance particulière que M. de Crouy avait acquise des affaires du Portugal et du caractère de don Miguel le décida encore une fois à faire servir son influence aux intérêts de son pays. Il crut pouvoir solliciter du gouvernement de Charles X la reconnaissance de l'infant comme roi de Portugal, en retour des avantages qu'il fut autorisé à offrir.
» Le but de M. de Crouy, dans cette négociation, était, en effet, surtout de détruire pour longtemps, à Lisbonne, l'influence commerciale anglaise au profit de la France.
» Don Miguel faisait à cet égard toutes les conces-
sions désirables. Sss offres, entourées de considérations importantes, étaient développées dans une note que M. de Crouy remit à M. de Portalis, ministre des affaires étrangères, le 28 décembre 1828. — Ces ouvertures de M. de Crouy furent poliment écartées par ce ministre, qui, au fond, recula seulement devant l'idée de déplaire à l'Angleterre et de susciter ainsi à la restauration des embarras extérieurs, au moment où le caractère personnel du souverain allait lui en créer à l'intérieur d une importance vitale.
» Quoi qu'il en soit, M. de Crouy ayant fait d'inutiles efforts pour éclairer, suivant lui, le ministre français sur la véritable situation du Portugal, renonça momentanément à toute sorte d'affaires, et partit pour l'Italie, dans l'espoir d'y rétablir une santé ruinée par la fatigue des voyages et par les chagrins de sa vie agitée.
» 11 reçut à Rome l'accueil le plusflatteur et le plus encourageant de la part du pape et des. principaux membres du Sacré-Coliége; et nous ne craindrons pas d'être démentis en ajoutant que pour lui le plus heureux résultat du voyage, ce fut d'avoir acquis l'amitié du célèbre abbé de Lamennais et du savant P. Ventura, connti, de toute l'Europe éclairée, par ses travaux philosophiques.
» Plus tard M. de Crouy fit un second voyage en Italie, mais cette fois dans le but de lier avec le Saint -Siège une grande opération à la fois financière et politique, dont il avait dû précédemment jeter les bases, et qui devait avoir pour conséquence
immédiate lé soulagement dé la classé indigente de Rome et l'amélioration de quelques formes gouvernementales dans les Etats-Romains (1).
» Les illustres amis de M, de Crouy, MM* de Lamennais,et Ventura, avaient approuvé ses plans, et tout semblait annoncer à Gette négociation un succès certain, lorsqu'un événement extraordinaire, inexplicable, et que nous allons rapidement rapporter, Vint jeter M. de Crouy dans un nouveau dédale de revers, et le livrer aux persécutions d'un pouvoir ombrageux, qui a souvent pris pour des réalités tous les rêves de sa police.
» La révolution de 1830 était accomplie, on petit même dire qu elle était finie* car le geuvernement de juillet entrait alors dans les voies dangereuses où il est encore engagé aujourd'hui. Les voyages de M. de Crouy en Italie et la présence d'un de ses frères, le comte Henri de Crouy, attaché aujourd'hui à l'ambassade de Naples à Londres, donnèrent de l'ombrage au gouvernement, et la police ne tarda pas à
(1) U est curieux de lire comment le biographe anonyme, qui me liasse la responsabilité de sa publication, analyse et apprécie tous ces faits en quelques lignes et avec un ton de méprisante légèreté qui en change complètement le caractère 1 C'esf surtout dans ceux dout le récit va suivre que l'écrivain ne dissimule pas son mauvais vouloir et sa volonté de dénigrement... De tout temps le prince de Crouy a affirnlé n'avoir eu aucun rapport avec Holy-Rood. La police Ta accusé mais n'a jamais fourni une preuve quelconque de son àJfégation. — Le biographe ne l'admet pas moins comme certaine, et me donne la responsabilité de cette affirmation. Qu'on juge de sa bonne foi en lisant ce qui va suivre, publié par moi il y a vingt-cinq ans e t que je reproduis textuellement.
découvrir dans le marquis de Crouy un agent d'Hbly* Rood. Nous croyons pouvoir affîrmtr qu'il n'en était rien*
» Mais il fallait que M. de Crouy fût déclafré ennemi du gouvernement de Louis-Philippe - 9 membre de la prétendue régence d'Henri V et capable des entreprises les plus audacieuses et les plus éritnibelles, puisque M. de Crouy avait encouru la veûgeanced'un homme tout-puissant alors par sa position politique* Les documents d'après lesquels nous allons maintenant écrire ont été publiés dans tous les journaux avec le compte rendu de l'audience de la cour d'assises à la barre de laquelle F accusation la plus étrange amena M. de Crouy. Les assertions graves qui furent alors émises par M. de Crouy et par son défenseur, assertions qui parurent d'ailleurs corroborées par les débats, ne furent point démenties, et le silence du personnage dont elles compromettaient singulièrement T honneur, et comme citoyen et comme magis* Vrai, leur donne une importance qui n'échappera pas à nos lecteurs. Ce 6ileiice appaetient k i/jus-
TOIRE.
» Nous dirons en peu de mots les faits quj donnèrent lieu à l'arrestation de Mi de Crouy, et firent uù moment peser sur lui une accusation dont ses antécédents, son caractère et l'habileté qu'on devait lui supposer, d'après le rôle qu'on lui attribuait* ne permettent pas de soutenir un instant la réalité ; cette énigme va s'expliquer.
» Un sieur François, porteur d'une tettre de M* le comte Henri de Grouy-Chanel, s'était présenté à
M. le comte de Crouy, qui, sous le nom emprunté de Collet, habitait alors un appartement retiré et connu seulement d'un petit nombre d'amis. Ce François joua le rôle d'un ambassadeur mystérieux des agents de la branche aînée ; il affecta de croire à des rapports intimes et politiques entre M. de Crouy et MM. de Bellune, de Fitz-James, de Chateaubriand. Néanmoins il annonça à M. de Crouy qu'il venait au nom de son frère s'entendre avec lui sur les moyens d'exécuter une grande opération financière, pour le succès de laquelle on avait compté sur son expérience. En attendant qu'il s'expliquât davantage, François remit à M. de Crouy quatorze billets de 1,000 fr. de la Banque de France, destinés, suivant lui, à secourir les partisans d'Henri V, et promettant la remise prochaine de sommes bien plus considérables.
» M. de Crouy n'était nullement prémuni contre la lâche perfidie que cachait cette obscure intrigue, II fit ce que tout le monde aurait fait à sa place; le nom de son frère se trouvant mêlé à cette affaire, il reçut les billets pour en faire le dépôt à la Banque de France. Ces billets étaient faux !.... M. de Crouy fut aussitôt arrêté et accusé d'avoir remis des billets de la Banque de France sachant qu'ils étaient faux, accusation qui, d'après le texte des lois, entraîne la peine de mort.
» Voici ce qu'on lit dans le National du 5 septembre 1832 , à la suite du compte rendu de ces débats :
» M e Mermiltod a la parole pour la défense de l'accusé ; il
discute les divers faits de la cause et explique, par une machination de police, la remise faite à M. de Crouy par le nommé François de quatorze faux billets. Voici à cet égard le moyen plaidé par le défenseur :
» En 1831, M. Gisquet était chargé de négocier en Angleterre le fameux marché des fusils, appelés depuis longtemps Fusils- Gisquet. Un sieur Collet, qui se trouvait alors à Londres, entretenait avec des personnes à Paris une active correspondance sur cette affaire. La correspondance du sieur Collet, dont il a été question dans le procès de la Tribune^ relative aux Fusils- Gisquet, fut-elle interceptée? Le sieur Collet était-il ou passait-il, aux yeux de la police, pour être M. de Crouy-Chanel ? La police voulut-elle, à l'avènement de M. le préfet Gisquet, tirer vengeance de ce qui avait été dit sur le compte de M. Gisquet, négociateur du marché des fusils? Ce sont là des suppositions permises à la défense et qui méritent d'être examinées.»
» Mais ces suppositions, M. de Crouy, durant le cours des débats, n'avait pas cessé de les proclamer, avec toute l'énergie de l'indignation et de là conscience, comme des faits certains et incontestables.
» Voici dans le compte rendu de ce procès, que nous empruntons au Journal des Débats du même jour, 5 septembre, la déposition d'un témoin, qui est fort remarquable :
» M. Paulin de Vercors, autre témoin, est introduit. L'accusé désire qu'on l'interpelle sur une surveillance spéciale dont il aurait été l'objet de la part de la police.
» — M. de Vercors : Un de mes amis, dont je ne puis faire connaître ni le nom ni la position sociale, me dit un jour : Il y a longtemps que tu es lié avec M. Crouy-Chanel ; tu as bien choisi tes relations; il est par-ci, par-là^ soupçonné do cor- • respondance a\x*c Holy-Rood. La police le surveille et fait ouvrir toutes ses lettres. Je rendis compte de ces propos à M. de
Crouy, qui n'en fit aucun cas. Cependant je lui donna; quelque temps après des preuves positives en lui citant trois ou quatre phrases d'une lettre qu'il avait reçue de son frère par la petite poste, et qui avait été ouverte. »
» On lit dans le compte rendu de la même affaire, dans le Journal du Commerce, après cette déposition qui y est rapportée à peu près dans les mêmes termes :
» L'accusé ; Je ne puis douter que je suis victime d'un infâme guet-apens de la police, dont le chef a voulu se venger de ce que, le premier, j'avais donné l'éveil sur le fameux marché des fusils connus sous son nom ; c'est moi qui ait fourni à M. Lavagnino et au général Dubourg les renseignements qu'ils ont donnés à la cour sur la valeur des armes en Angleterre. »
» Le journaliste ajoute :
» L'audience est suspendue quelques instants, pendant lesquels plusieurs amis de l'accusé viennent lui serrer affectueusement la main.
» À la reprise de l'audience, M e Mermillod, chargé de la défense, a vu ses efforts couronnés d'un entier succès. M. de Crouy a été déclaré non coupable par le jury.
» A cette déclaration, des applaudissements se sont fait entendre. Plusieurs témoins, de nombreux amis et quelques dames viennent embrasser M. de Crouy. *
» Ainsi justice fut faite ; une décision solennelle lava M- de Crouy du soutçon qu'on avait pu faire planer sur lui au moyen dune manœuvre inqualifiable ; mais l'auteur de cette manœuvre, ci formellement désigné dans les débats, qu'a-t-il fait pour repousser une accusation aussi grave ? 11 a gardé le
silence!.... Nous laisserons à nos lecteurs le soin d'apprécier ces faits. »
Le personnage si positivement désigné à cette époque par tous les journaux de Paris a-t-il protesté contre les affirmations de M. de Crouy ?
Non.
Lorsqu'il y a vingt-cinq ans parut le travail que je viens de reproduire textuellement, M. Gisquet protesla-t-il?
Pas davantage.
En traçant il y a vingt-quatre ans la biographie de M. Gisquet(T. IV, Impartie, Biographie des Hommes du Jour), j'ai dit : « En étudiant M. Gisquet par t ses » actes, nous avons trouvé en lui un homme doué » d'une haute capacité administrative, d une énergie » peu commune, d'un courage que six années » d'épreuves de tout genre n'ont pas vu se démentir » un seul instant, et qui paraît ne point l'aban- » donner aujourd'hui que tout Tabandonne, même et » surtout les hommes du pouvoir, qui le considérè- » rent si longtemps comme leur providence , leur » démon (nous n'osons dire leur ai*ge) tutélaire. »
Ailleurs : « L'administration de M. Debelleyme » lui-même ne saurait, sous le rapport administratif, » être mise en parallèle avec celle de M, Gisquet. »
En m'exprimant ainsi et en motivant longuement cette manière d'apprécier M. Gisquet, j'ai prouvé qu'il n'y avait pas chez moi parti pris de blâme, et que le souvenir du procès relatif aux fusils n'entrait pour rien dans mes appréciations comme historien ;
j'ai donné des éloges, sans restriction, à certains actes de son administration, mais j'en ai flétri un grand nombre d'autres, autant qu'il a été en mon pouvoir. Non-seulement M. Gisquet n'a jamais protesté, mais ses mémoires, qui ont paru depuis, ont confirmé la plupart de mes assertions.
Sous M. Gisquet la police fut provocatrice : — tous les moyens étaient bons à M. Gisquet pour discréditer les adversaires du pouvoir. — Je reproduis l'accusation qu'on va lire. — Je ne serai pas plus exposé à un démenti en 1862 qu'en 1838. — Après avoir parlé des conflits qui eurent lieu à l'enterrement du général Lamarque, j'ajoute : « A ces évé- » nements, et pour leur servir de complément moral, » succéda l'ordonnance Gisquet, du 9 juin, ap- » prouvée par le ministre d'Argout, qui prescrivit » aux chirurgiens et médecins attachés ou non aux » hôpitaux, de s'enquérir et de déclarer le nom, la » demeure, etc., de tous les blessés ayant eu recours » à leurs soins : les chirurgiens protestèrent, et la » France entière flétrit l'acte de la police. — Le 28 » juillet, en commémoration de cette journée de 1 830, » les sergents de ville versèrent le sang des citoyens » sur le pont d' Arcole : il fallut huit heures aux gens de » police pour en nettoyer le pont. — Etendant ses ra- » meaux malfaisants, la police de Paris se manifesta » danslesvisitesdomiciliaires de l'Ouest par ses agents » Carlier et Joly, Joly, qui assura à Nantes Farresta- » tion de la duchesse de Berry, livrée par la trahison » de Deutz (voir sa notice). — L'année finit par la » parade du coup de pistolet et par l'arrestation
» préventive de citoyenssoupç onnés d appartenir (sic) » à la Société de Droits de l'Homme.
» L'année 1833 s'ouvrit par la formation d'une » brigade de police, composée de vingt cavaliers, » pour éclairer la route de Neuilly (avril). 11 faut re- » marquer qu'alors la gendarmerie, force armée » auxiliaire de la police, coûtait dix-huit millions, » c'est à dire trois millions de plus que sous la res- » tauration. — Les associations les plus innocentes » eurent aussi lea honneurs de la persécution : une » société lyrique, les Amis de la Vérité, se réunis- » sait chez un marchand de vins de la rue Saint- » Jacques : on poursuivit ses membres ; il y avait une » loge de francs-maçons dite de la Trinité indivisible, » on sévit contre elle, on mit ses chefs en état d'ar- » restation. Les visites domiciliaires recommencè- » rent, mais plus violentes, puisqu'on enfonça les » portes, qu'on brisa les meubles (1), qu'on enleva » les papiers des absents; et ces visites extraordi- » naires se poussèrent jusque dans les prisons (2). —
(1) Ce fait a eu lieu plusieurs fois, entre autres nuitamment et en l'absence des rédacteurs, dans les bureaux du Journal la Tribune^ où les agents de M. Gisquet poussèrent le zèle jusqu'à enfoncer le bureau de la caisse. M. Gisquet doit être moralement responsable de tous ces actes d'arbitraire et de violence; car, s'il ne les encourageait pas, il les toléraitdu moins, et permettait qu'ils se multipliassent en ne les réprimant pas.
(2) Cet acte absurde s'est renouvelé plusieurs fois ; mais, dans ces cas, on y mettait peu de cérémonie, et M. Gisquet ne prenait même pas la peine de signer les mandats.
(Voir l 'article biographique déjà signalé.)
» Des agents s'introduisirent dans le domicile d'un » citoyen, M, Louis, mus par une pensée coupable, » et affrontèrent la qualification de yolèurs pour ac- » complir leur mission.
» M, Gisquet signait des mandats d'arrêt en » blanc (1); j'en ai eu dans mes mains un conçu en » ces termes ; M , commissaire de police, se transit portera aux bureaux de i\ tribuns, et s'emparera v> des citoyens qu'on y trouvera conspirant : Mandat en » vertu duquel deux commissaires de police, assistés » de cent hommes, fusils chargés, arrêtèrent deux » rédacteurs, un caissier et dix compositeurs d'im- » primerie. »
Peut-être est-ce ici le cas de faire remarquer que cette accusation d'avoir fait de la politique provocatrice vient d'être reproduite contre M. Gisquet par un écrivain dévoué à la dynastie d'Orléans, qui l'avait élevé à la dignité de pair de France. Il faut lire dans les Misérables (t. vm, p. 516 et suiv.) le récit que fait M, Victor Hugo de l'intérieur de la
(1) Il y a eu même un mandat lancé contre moi personnellement et fa personne qui m'accompagnait (juin 1832). J'avais cru devoir me soustraire à l'arrêt lancé contre moi; mon bon et honorable ami Narcisse Boussy pensa qu'il n'était pas prudent de rester exposé aux mandats qui nous livraient aux douceur$ de l'état de siège, je lui offris de prendre place dans ma voiture et nous partîmes; la police fat informée de mon départ avec un compagnon; M. Gisquet n'hésita pas à lancer le singulier mandat que je viens de signaler. — Le fait seul d'être mon compagnon constituait un délit; Boussy l'expia par un mois de captivité préventive subie à Tours,
(Voir tous les journaux de juin et juillet 1832.)
barricade de la rue de la Chanvrerie; et qu'on ne s'y méprenne pas, ce n'est pas un récit de fantaisie : M. Victor Hugo affirme avoir lu, en 1848, un rapport officiel fait en 1832, et c'est à ce rapport qu'il emprunte les divers épisodes de son récit. — Déjà, t. vu, p. 73, il a entretenu le lecteur de scènes de provocation par un orateur de carrefour qui se proclamait babouviste. « Mais sous Babœuf le peuple » flairait Gisquet. » ... « Silence, eitoyen mou- » chard! » s'était écrié un ouvrier, et ce cri avait mis fin au discours.
« Pendant les années suivantes, on promulgua la » loi contre les crieurs, et Ton força les chanteurs » publics à se munir de brevets, de telle manière » que la police eut seule l'exploitation des rues de « Paris. Aussi vit-oa paraître un grand nombre de » chansons dégoûtantes de principes et de style, et » d'écrits moraux du genre de ceux dont nous al- » Ions nous borner à citer les titres, pour la plus » grande édification des fidèles quand même :
» Réponse aux ennemis du peuple. — Aux amis » de la liberté. — Oraison funèbre de ï infortunée » république, morte à la fleur de son âge dans les » bras dun bousingot. — Derniers moments de » Charles X (avec gravure). — Mort subite politi- » que de Henri V, roi de France, à Prague. — La » Fin du monde, dialogue entre les chapeaux cirés » et les bonnets de coton- — Fêtes et cérémonies à » ^occasion de ïunion carlo-républicaine $ etc. — » Découverte dune conspiration, etc. »
Enfin, je terminais cette série de hauts faits de l'ex-préfet de police par les lignes suivantes :
« Le fait que nous allons signaler est peut-être in- » connu de la plupart des hommes même les plus » avant dans l'intimité de M/ Gisquet, et ses collègues » de la chambre des députés n'apprendront sans » doute pas sans intérêt que l'auteur des Canards » (nom donné à certains écrits vendus, dans les rues, à » un ou deux sous) philippistes et des chansons anti- » républicaines que l'on a braillées, dans les rues, » pendant plusieurs années, a l'honneur de siéger au » milieu d'eux, et n'est autre que l'ex-préfet de po- » lice lui-même.
» M. Gisquet est poëte, chansonnier, et peut-être » qu'un jour il tentera de prendre rang parmi » les écrivains versificateurs du siècle. Pourquoi » n'aurions - nous pas les poésies complètes de » M. Gisquet?
* Amis et ennemis croiront peut-être que nous » plaisantons, nous affirmons le fait que nous avan- » çons (1). »
Enfin , dans l'affaire dite de la rue des Prouvâmes, dont quelques légitimistes furent victimes, entre autres le brave commandant Charbonnier de la Guesnerie, n'a-t-il pas été avéré que, non pas la police, mais M. Gisquet, personnellement, avait fait délivrer dix-sept fusils aux conjurés? M. Barthélémy
(i) J'ajoute et affirme que M. Gisquet luttait, à cette époque, comme poëte ou mieux versificateur-improvisateur avec Eugène PradeL
a écrit cela le 14 juillet 1852. Cela et beaucoup d autres choses encore : « Si M. Gisquet, dis-je dans l'ar- » ticle biographique que je lui ai consacré, se fût » senti à l'abri de tout reproche, il eût, sans nul » doute, intenté un procès en diffamation à M. Bar- » thélemy. 11 n'en fit rien : le doute d'une conni- » vence provocatrice est tout au moins permis, sur- » tout lorsqu'on lit ces phrases de M. Gisquet aux » électeurs de Saint-Denis : « Malgré le mépris que » m'inspirent les dons Basiles de notre époque, les » lâches calomniateurs, je prends (engagement de » poursuivre, par tous les moyens, les infâmes qui » ont osé où qui oseraient semer des bruits malveil- » lants contre moi. » En vérité, M, Gisquet eût bien » dû comprendre M. Barthélémy au nombre des dons » Basiles, des lâches calomniateurs et des infâmes » qu'il se proposait de poursuivre. »
Maintenant, concluons et disons qu'en faisant tomber dans un piège M. de Crouy, homme de haute intelligence et qu'il considérait comme un adversaire fort dangereux, M. Gisquet a été parfaitement logique avec lui-même. — 11 n'est pas sorti de son système d administration politique.
Mais que faudrait-il penser de l'intelligence, ou mieux, de la stupidité de M. de Crouy, s'il eût connu la vérité au sujet des billets faux, et comment comprendre qu'il eût été, lui-même, les porter à la Banque ?
L'accusation tomba , comme elle devait tomber, devant l'absurde et le ridicule. — Nous remercions
les hommes à la solde de l'Autriche dé l'avoir reproduite aujourd'hui. Non-seulfcment ils m'ont permis de donner ces explications, mais ils m'en ont fait un devoir en ayant la déloyale audace de me renvoyer la responsabilité de leurs infâmes insinuations.
Les détracteurs du prince de Crouy-Chanel se sont arrêtés à cette période de son existence : ils n'ont point parié de cette lutte énergique qu'il soutint sous le règne de Louis-Philippe pour le triomphe de I'alliange entre la France et la Russie, idée
NAPOLÉONIENNE, VRAIMENT FRANÇAISE, VRAIMENT NATIO- NALE, qui fut la base des relations du prince de Crouy avec le prince Louis Bonaparte.
J'imiterai la réserve de ceux qui, par anglomanie ou par amour pour le despotisme autrichien, se sont faits les adversaires du prince de Crouy; toutefois je crcis devoir reproduire une note qui a déjà été publiée en 1840 ; elle est un des documents importants du procès qui a eu, à cette époque, un grand retentissement en Europe. J'ai pensé qu'on serait bien aise de la trouver ici, afin d'être à même de juger quel prix on peut attacher aux idées de l'auteur, à propos de l'influence que cette alliance serait destinée à exercer sur l'avenir de la France.