DE L'ALLIANCE RUSSE
Le nom de l'empereur Nicolas a retenti au milieu d'une grave instruction.
Le rédacteur en chef d'un journal a été deux mois en prison
à cause de ses relations ou de sa correspondance avefc ce Souverain. ' *
Des notes diplomatiques ont été échangées entre l'ambassadeur de Russie et le président du conseil des ministres.
Des journaux ont reçu des confidences plus ou moins officielles, plus ou moins vraies.
L'un a affirmé, au nom de la Russie, que H. Durand n'avait jamais été l'agent de l'empereur;
L'autre a déclaré, au nom du président du conseil, qu'il ri existait aucune trace de ce fait au procès.
Cependant, une lettre adressée par M. Durand à l'empereur Nicolas, sous le nom de M. de Saint-Georges, a été retirée des pièces de la cause.
Un procès-verbal existe, et prouve cette soustraction, qui me fut imposée comme condition sine quâ non de la liberté de M. Durand.
Je ne qualifierai point ce fait; son appréciation appartient à ma défense; mais étant fondateur du journal (le Capitole) qui a soutenu l'alliance russe, dont la création est une des bases de l'accusation, je dois à mes concitoyens, à moi-même, de faire connaître les considérations politiques qui amenèrent son existence, et les personnes qui y furent et y sont encore intéressées. Le prince Napoléon, dans son ouvrage si remarquable des Idées Napoléoniennes, trace la mission providentielle de la France, de la Russie et des Etats-Unis, au milieu de cette marche ascendante des nations.
La France, la Russie et les Etats-Unis sont certainement les trois puissances que leur position géographique et leurs intérêts nationaux poussent à une alliance durable, parce qu'elle a pour but et qu'elle aura pour résultat, non-seulement la grandeur et la puissance de ces trois peuples, mais encore l'émancipation et la civilisation de l'espèce humaine.
Un seul gouvernement est un obstacle à cette prospérité toujours croissante des peuples ; l'expérience des siècles, la juste appréciation des tendances prouvent que la puissance extérieure tfè r Angleterre, sa richesse intérieure, fondées Uniquement Sur
le monopole de son industrie et de son commerce, imposent à son gouvernement l'obligation de l'étouffer chez les autres peuples.
Privé de cette richesse territoriafe qui seule fait la base solide de la puissance d'une nation, dévoré par une population immense à l'existence de laquelle un sol ingrat ne peut suffire, le peuple anglais a remplacé par la richesse de son industrie et de son commerce celle que la nature lui a refusée; mais cette richesse factice, qui ne prend sa source que dans les besoins des autres peuples, impose à son gouvernement l'impitoyable obligation, pour rendre ces besoins toujours incessants, nonseulement de s'opposer à toute prospérité naissante, mais encore de détruire celles qui existent : aussi le voit-on soulever tour à tour les rois contre les peuples, les peuples contre les rois, protégeant et trahissant les uns et les autres avec une égale impudence ; ruiner toutes les industries est partout son ' unique but : abandonner des Français à Quiberon, brûler
Copenhague, trahir des malheureux Grecs à Parga sont les
jeux infernaux de la politique de ce gouvernement monstre, qui n'a vécu, ne vit et ne peut vivre que de l'exploitation et du malheur du genre humain. La chute d'aussi caîamiteux principes sociaux est proche ; vingt-cinq ans de paix, et avant tout le blocus continental, ont appris aux peuples de l'Europe à se passer de cette industrie anglaise ! Or, cette orgueîlleuse Angleterre, en cessant d'être la fabrique et le bazar du monde, sera obligée de déposer le bilan de sa puissance, et ce gouvernement de fabricants, de négociants et de banquiers, faisant banqueroute, son crédit étant mort, son papier cessant d'être de l'or, ce géant de force, de puissance et de richesse ne sera plus qu'un cadavre.
La puissance de la France, celle de la Russie et des Etats- Unis, sont fondées sur le sol, seule source de durée, de véritable richesse et d'indépendance.
Ces trois gouvernements, non-seulement n'ont pas d'intérêts contraires, mais même chacun d'eux doit désirer la grandeur
— 8i — et la force des deux autres, dans son intérêt personnel comme dans celui de l'humanité en général.
Il est dans l'intérêt de la France, et surtout de l'humanité, que le Canada et les îles des Indes occidentales passent sous Je gouvernement libre et protecteur de l'Union américaine;
Il est dans l'intérêt de la France et de l'humanité que ce gouvernement anglais aux entrailles de fer cesse de peser sur plusieurs millions de malheureux Indiens ;
Il est dans l'intérêt de la France et de l'humanité de voir l'empire grec renaître de ses cendres, de voir de nouveau la croix civilisatrice et protectrice de la liberté de l'homme remplacer le croissant, ce signe de barbarie, de destruction et de dégradation humaine;
Il est dans l'intérêt de la France et de l'humanité de voir sa domination établie dans l'Afrique septentrionale , depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à l'isthme de Suez, de voir un empire chrétien se fonder dans F Asie-Mineure.
Enfin il est dans l'intérêt de la France et de sa dignité nationale, outragée en 1815, de déchirer les infâmes traités de cette fatale époque, en rentrant dans ses limites naturelles : le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et les deux mers.
Eh bien! tous ces avantages, la régénération entière de l'humanité, sa civilisation, sa prospérité, la paix du monde, est dans l'alliance de ces trois puissances, la France, la Russie et les Etats-Unis.
Qu'objecte-t-on contre cette alliance russe? Le despotisme de l'empereur Nicolas, l'asservissement de la Pologne, qui font dire à nos hommes d'Etat que la France doit préférer l'alliance des principes, celle de l'Angleterre, à l'alliance des intérêts, celle de la Russie ; et nous, Français aux cœurs généreux, nous nous laissons prendre à ce langage de déception et de fraude avec lequel on nons conduit d'humiliations en humiliations depuis dix ans.
Il est tout simple que les privilégiés de notre révolution s'entendent avec les privilégiés de la révolution anglaise.
Il est évident que les quelques centaines d'hommes de ce
vampirisme parlementaire, qui dévorent les deux pays, ont un intérêt commun, celui de maintenir leur humiliante et sanglante domination sur des millions d'hommes ; mais le peuple français ûe doit pas rester dupe et victime.
Le gouvernement d'un seul est encore une nécessité dans ce vaste empire russe , composé de peuples nomades ou demicivilisés.
C'est au despotisme de deux grands génies, celui de Pierre I* et de Catherine II, que le peuple russe doit son rang parmi les nations civilisées ; ce sont eux qui ont fondé les villes et creusé les ports de Saint-Pétersbourg, d'Odessa et de Sébastopol; qui ont ouvert ces routes, ces canaux, qui vont porter la vie de l'agriculture, des arts, de toutes les connaissances religieuses et civilisatrices au milieu des déserts, et changer la tente errante du Tartare , du Cosaque et du Ealmouck contre l'habitation stable du cultivateur et de l'artisan.
Quand on examine avec impartialité ces miracles de la civilisation sur les bords de la Baltique et de la mer Noire, où des cités riches et commerçantes ont remplacé des marais et des steppes arides, il faut rendre justice à ce gouvernement russe, seul créateur de cette véritable régénération humanitaire.
A la vue de cet imposant spectacle d'un grand progrès, on est obligé de convenir que ces travaux herculéens de Pierre et de Catherine, et que continue Nicolas, ne pouvaidht et ne peuvent encore s'accomplir que par le despotisme le plus absolu, au milieu de ces hordes ou de ces troupeaux d'hommes sauvages ou esclaves.
L'immense majorité de la Russie n'est encore que dans l'enfance de la civilisation ; elle apprendra à en connaître les faveurs en grandissant à l'ombre de ce despotisme indispensable, qui hâtera l'époque de cette majorité exigée par la nature, chez les peuples comme chez les hommes, pour apprécier les bienfaits de la liberté, sans en abuser.
Alors, si ses maîtres ne comprennent pas la nécessité de l'émanciper, le peuple secouera ses chaînes comme le fit notre
France en 1789, et réclamera les droits imprescriptibles des hommes libres.
Toutes ces considérations prouvent que l'alliance russe est dans les intérêts de la France et dans celui de son avenir*
L'humanité et la civilisation veulent la domination russe en Orient, comme elles appellent la prépondérance de la France en Occident.
Actuellement reste le reproche de l'asservissement de la Palogne , qui a mérité à la fois l'admiration, les sympathies et les larmes de tous les cœurs généreux et patriotes.
Ce n'est pas à l'empereur Nicolas qu'il faut attribuer les malheurs de la Pologne; c'est aux Bourbons, aux seuls Bourbons dés deux branches, qu'elle doit toutes ses infortunes! N
C'est Louis XV, de honteuse et méprisable mémoire, qui en jpermit d'abord l'asservissement et le partage. Et depuis, lorsqu'elle crut pouvoir se réveiller au bruit du canon de notre révolution de juillet, ce fut encore le ministère d'un Bourbon qui arrêta le noble essor de la France révolutionnaire et libre, qui la portait à sauver ses frères de Pologne, et qui la livra lâchement à ses ennemis, après l'avoir encouragée à sa sainte insurrection.
Pour juger l'empereur Nicolas avec impartialité, dans cette difficile et douloureuse position, il faut s'identifier avec lui ; il faut voir en lui non le roi de Pologne, mais le roi de toutes les Russies, auquel la Pologne avait été laissée comme une conquête par son prédécesseur. Alors on comprendra que la conduite de Nicolas lui était dictée impérieusement par sa double qualité de despote et de conquérant, qui lui imposait l'obligation, absolue de vaincre et de soumettre la Pologne, ou de perdre à la fois la vie et la couronne.
Ce n'est donc pas l'homme-roi, placé dans une si cruelle alternative, qu'on doit accuser des malheurs de cette brave nation ; ceMe page de sang de son existence est le crime du système qui a avili notre glorieuse révolution ; c'est aussi sur lui seul que doit retomber tout le sang des patriotes italiens et espagnols
qu'il a d'abord encouragés à l'insurrection et ensuite abandonnés avec une égale perfidie.
Aujourd'hui, l'asservissement de la Pologne est un fait accompli, et de stériles protestations dans des" discours parlementaires, loin d'apporter quelque soulagement à ses malheurs, ne peuvent que les aggraver.
La nationalité polonaise renaîtra de ses cendres, forte et puissante; une politique habile, loyale et franche, digne des représentants du premier peuple du monde, peut accomplir ce grand acte de justice dû à une nation généreuse, et que réclame également l'intérêt de la France et de l'Europe.
C'est dans son alliance avec la Russie que la France retrouvera ses limites naturelles et ce vieux royaume de Pologne qu'elle respecte et qu'elle aime.
C'est sous l'auspice de cette double alliance que doit renaître, ainsi que je l'ai déjà dit, un empire grec indépendant sur les* deux rives du Bosphore, et un nouvel empire chrétien dans l'Àsie-Mineure. •
Enfin, la France doit de nouveau planter son drapeau régénérateur sur les Pyramides et le temple de Salomon, et rouvrir au commerce du monde le passage de la Méditerranée à la mer Rouge, comme la Russie devra étendre son despotisme civilisateur des bords de .la mer Noire jusqu'aux mers des Indes.
La France du dix-neuvième siècle, après cinquante ans de luttes dans l'intérêt de la liberté et de l'indépendance nationale, doit vouloir, dans ses alliances, non-seulement des garanties pour sa puissance et la prospérité de son industrie et de son commerce, mais encore elle doit les vouloir également pour tous les peuples de la terre.
Deux grandes nations, la Russie et les Etats-Unis, ont besoin des mêmes garanties que la France pour elles et pour les autres nations; il est dans leur intérêt que, de Canton à Saint-Pétersbourg, toutes les grandes stations désignées par la nature comme des points de repos aux navigateurs de l'univers soient pour ainsi dire une propriété commune : le cap de Bonne-Espérance, Lisbonne, Gibraltar, Malte, Alexandrie, Constantinople, doivent
être des points francs et libres, et cesser d'être la propriété unique de gouvernements égoïstes ou barbares.
Est-ce donc dans l'alliance des prétendus principes avec le gouvernement oligarchique de l'Angleterre que la France trouvera la réunion de tous ces avantages, et pour elle et pour l'humanité?
Deux siècles d'expérience, Waterloo, Sainte-Hélène, et ces discussions haineuses et journalières de son parlement, ne disent-ils pas suffisamment tout ce que le monde, et la France en particulier, ont à attendre d'une alliance avec ce gouvernement, dont l'orgueilleuse tyrannie est aussi insupportable à ses nationaux qu'aux autres peuples?
Ces myriades de pauvres alimentés par une honteuse taxe, ces malheureux paysans de l'Irlande mourant de faim et de misère, ne sont-ils pas dans un état plus abject et plus digne de pitié, au milieu de ce luxe outrageant et barbare de quelques centaines de privilégiés , que le paysan serf de la Russie ou même l'exilé de Sibérie? Pour ceux-ci, au moins, une caste riche et orgueilleuse n'insulte pas à leurs souffrances en les qualifiant d'hommes libres, et en les privant de tous les moyens de jouir de leur liberté! Àmère et ironique déception, digne de ce gouvernement anglais dont le machiavélisme, l'égoïsme et la barbarie sont tels, qu'an peut dire de lui qu'il a effacé tous les parallèles et ne peut être comparé qu'à lui-même.
En Portugal comme aux Indes, au Canada comme aux lies Ioniennes, comme chez ses propres concitoyens, la présence ou le passage de ce gouvernement est marquée comme celle d'une lave dévorante qui ne laisse après elle que la désolation et la mort,
Et c'est un pareil gouvernement qu'on peut croire l'allié fidèle de la France, lui qui ne peut exister qu'en faisant expirer, dans un nouveau Waterloo ou sur un rocher de Sainte-Hélène-, toute nation ou tout homme qui voudrait mettre un terme à sa tyrannique oppression et à son monopole* universel.
Le peuple anglais lui-même fera justice de cette monstruosité sociale, et la destruction de ce parlement anglais, de ce dernier
repaire du despotisme, sera saluée par* les acclamations de l'univers entier comme le plus beau triomphe de la liberté et de l'égalité.
En attendant, dans la posision actuelle des deux peuples, soit qu'on envisage l'alliance anglaise dans l'intérêt matériel de la France, soit qu'on l'envisage dans l'intérêt des principes politiques, elle e$t aussi antipathique dans l'une et l'autre de ces hypothèses ; car les principes d'un gouvernement oligarchique et de privilèges ne peuvent s'allier avec les principes d'un gouvernement démocratique et d'égalité.
D'après cet exposé de l'utilité de l'alliance russe et des funestes résultats de l'alliance anglaise, on comprendra les causes de la fondation d'un journal qui devait avoir pour mission de démontrer à* nos concitoyens la vérité de tous ces faits.
Il fallait prouver à la France l'absurdité des bruits répandus à dessein par le système qui nous régit, que la Russie est son ennemie, que son souverain est un vrai croquemitaine prêt à dévorer la France démocratique, si elle ose faire un pas de plus dans les voies de la liberté et de l'indépendance.
Le journal, tout en démontrant la fausseté de ces croyances, devait prouver en outre que l'intérêt dé la Russie est que la grandeur et la puissance de la France en Occident égalent la grandeur et la puissance de la Russie en Orient.
L'empereur Nicolas comprend que si la civilisation réclame le despotisme en Orient, la liberté et l'égalité doivent être les bases de Tordre social eu France et dans tout l'Occident.
Ce souverain a voulu prouver qu'il reconnaissait la faute immense commise par l'empereur Alexandre en consentant à imposer deux fois à la France la dynastie des Bourbons dont le règne, outrage vivant à la France nouvelle et révolutionnaire, était sans garantie d'avenir pour la paix du monde.
Il û voulu faire à ce peuple, qui a son admiration et non sa haine, une espèce d'&mende honorable en donnant $a 611e au fils d'un des héros de la révolution, au petit-fils adoptif de Napoléon.
Ainsi se trouve expliquée la présence de M. Charles Durand comme rédacteur du journal le Capitale; il était le correspondant intime de l'empereur Nicolas, sous le nom de M. de Saint* Georges*
Les preuves de cette correspondance sont au procès.
Ainsi se trouvent expliqués mes rapports avec un aide-decamp de l'empereur Nicolas ; ces rapports avaient pour but l'intérêt de la France, et ils sont, comme on le voit, la preuve qu'elle peut se soustraire au joug honteux de ces infâmes traités de 1815, non seulement sans compromettre ses libertés et sa prospérité intérieure, mais encore avec la certitude qu'une main amie et puissante placera son épée dans la même balance que la sienne pour soutenir la juste et noble cause de sa gloire et de son indépendance
Imbu des doctrines gouvernementales de son oncle, le prince Louis-Napoléon était dès sa jeunesse un des plus graves et des plus laborieux penseurs de son époque ; tout homme d'étude, tout penseur sérieux avait accès auprès de lui.
Le jeune auteur des Idées Napoléoniennes « ennemi » de toute théorie absolue, et de toute dépendance » morale, n'ayant d'engagement envers aucun » parti, envers aucune secte, envers aucun gouver- » nement » se proclamait très-haut « ami de la li- » berté. »
Selon ses propres expressions, il faut à l'homme pour marcher : « liberté, travail, guide et appui,»
Il ne discutait jamais sur le mérite de la monarchie ou de la république, « laissant aux philosophes et » aux niétaphysiciens le soin de résoudre un pro-j » blême qu'à priori il croyait insoluble.» «A priori, » disait-il, le meilleur gouvernement est celui qui
» remplit bien sa mission, c'est-à-dire celui qui se » formule sur le besoin de l'époque. »
À ses yeux il n'y avait « que deux gouvernements » qui remplissent bien leur mission providentielle ; » ce sont les deux colosses qui sont au bout du » monde, l'un à l'extrémité du nouveau, Vautre à
» l'extrémité de l'ancien, » « les deux nations
» orientale et occidentale, ajoutait-il, marchent sans » hésiter vers le perfectionnement, l'une parla vo- » lonté d'un seul, l'autre par la liberté. »
À ses yeux Napoléon était « l'exécuteur testamen- » taire de la révolution » — Sa mission était d'affermir sur des bases solides les principaux résultats des efforts de la révolution , de réunir les Français divisés, de repousser l'Europe féodale liguée contre elle, de cicatriser les plaies, d'éclairer les nations, d'être pour l'Europe ce que la révolution avait été pour la France.
À entendre le prince Louis, la liberté ne devait pas tarder à revêtir ses habits de fête pour ne plus les quitter, et l'écho de Longwood devaitrépéter sur le cercueil impérial ces paroles consolantes : « les