‹ Les droits et les devoirs des conservateurs et des administrateurs des bibliothèques communalesChapitre 1 sur 10 · STO · texte numérisé non relu

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Le 30 janvier 1869, le ministre de l’Instruction publique consigna dans un rapport les observations suivantes :

« Il importe, — disait-il, — d’initier, dès le début, les élèves de l’école des chartes à la connaissance des grands recueils d’érudition et des ouvrages spéciaux qu’ils doivent apprendre à manier pour en apprécier toutes les ressources.... Des notions exactes sur le classement des bibliothèques et sur le régime administratif de ces établissements les prépareront , en outre , à l’une des fonctions auxquelles le litre d’archiviste paléographe leur assure des droits. »

La même année , le Congrès scientifique de France, réuni à Chartres, discuta toutes les questions qui se rapportent à l’administration des Bibliothèques et des Musées de province, sujet d’autant plus neuf, disait, à cette occasion, l’un de nos confrères de la Société di archéologie (1), « que nos administrations se 'préoccupent bien peu de ces deux choses . »

Depuis lors, les vœux réitérés de l’opinion publique n’ont point été satisfaits.

Mais certains indices donnent lieu de croire et d’espérer que le ministère de l’Instruction publique prépare, en ce moment, un projet de loi sur les bibliothèques communales.

(1) Bulletin monumental, dirige par M. de Gaumont. Aimce 1869, page

C’est en vue d’apporter mon concours à l’élaboration de la nouvelle loi, que je livre à la publicité ce résumé de mes études personnelles sur cette intéressante question.

Dans ce travail, j’ai reproduit et commenté toute la législation et toute la jurisprudence qui régissent les bibliothèques communales; — j’ai déterminé nettement les droits et les devoirs des Conservateurs et des Administrateurs de ces établissements; — le moindre argument s’appuie sur un texte ou sur l’usage ; — des points controversés de doctrine y sont élucidés. — J’ai donc l’espoir qu’il consacrera définitivement les droits et les devoirs de tous et de chacun en ces matières, quelquefois délicates.

Mon livre est, dans tous les cas, un acte de revendication en faveur des bibliothécaires.

Les bibliothèques publiques sont de création récente. D’illustres amateurs de livres, de Thou, (1) mort en 1617, Richelieu, mort en 1642, du Bouchet, mort en 1654, Mazarin, mort en 1661, l’abbé Boisot, mort en 1694, recommandèrent à leurs héritiers de rendre publiques les importantes collections qu’ils avaient péniblement amassées. Richelieu surtout fixa sa volonté, à cet égard, dans son célèbre testament. « Mon dessein — dit-il — est de rendre ma « bibliothèque la plus parfaite et accomplie que je pourray, et la « mettre en un estât qu’elle puisse non-seulement servir à ma « famille, mais encore au public..... Je veux et entends que le « bibliothécaire soit tenu de conserver ladite bibliothèque, la tenir « en bon estât, donner l’entrée, à certaine heure du jour, aux hom- « mes de lettres et d’érudition pour voir les livres et en prendre « communication dans le lieu de ladite bibliothèque, sans trans- “ porter les livres ailleurs, »

Mais, en somme, ces prescriptions ne furent jamais complètement exécutées. La Bibliothèque du Roi resta, elle-même, fermée aux Gens de Lettres jusqu’en l’année 1737! En 1773, la riche

(t) Voir, à co mot, I’Armorul du Bibliophile de M. Joannis Guigard.

bibliothèque de Mgr. de Caulet, évêque de Grenoble, et, le 3 janvier 1784, celle, non moins remarquable, des religieux de l’abbaye bénédictine de St-Vaast d’Arras, s’ouvrirent aux littérateurs déjà fort nombreux de ces deux provinces. Un siècle à peine s’est écoulé depuis lors, et déjà toutes nos villes sont dotées de bibliothèques publiques.

Mais, en même temps que les bibliothèques deviennent plus nombreuses, elles tendent à se transformer en cabinets de lecture.

Aux grands livres d’étude qui s’adressaient à l’érudit, au penseur, l’on substitue volontiers aujourd’hui, presque partout, une littérature légère, quelquefois malsaine, toute de convention, qui est, dit-on, plus au goût du jour.

Alors, en présence de la désertion dont étaient l’objet les savantes bibliothèques d’autrefois, l’idée est venue à quelques hommes d’y adjoindre une bibliothèque populaire ou de circulation.

Le journal paraissant devoir remplacer le livre, et le lecteur n’allant plus vers le livre, le livre ira vers le lecteur.

On ne le lira plus sur place ; on l’emportera chez soi.

Tel est le principe qui, d’accord avec nos goûts, semble s’imposer à l’organisation des futures bibliothèques.

« Pour l’ouvrier, — dit un écrivain humoristique — (1) pour le paysan, la bibliothèque est quelque chose de froid, de triste, d’officiel, où rien ne l’attire, d’où, au contraire, l’éloigne je ne sais quelle crainte respectueuse. Il n’entre pas là comme chez lui; il ne s’y sent pas à l’aise. Quel livre choisir ? il n’en sait rien, et il faut demander ce livre à un employé, à un monsieur : on a l’air d’implorer une grâce. Il n’aime pas cela. Et puis, la fréquentation à la bibliothèque dérangerait ses habitudes et troublerait son bonheur domestique. La ménagère ne veut pas plus entendre parler de la bibliothèque que du cabaret. Elle a tort ; mais qu’y faire ? Autre difficulté. Sera-t-il obligé, pour aller cultiver son esprit pendant une

(1) J. Addison. — L’Evènement , n° du 10 septembre 1866.

heure ou deux, de changer de costume ? Oh ! dans ce cas, il n’hésitera pas à y renoncer. Mais s’il garde sa blouse ou son bourgeron, et le plâtre sur les vêtements et la terre (i) sur les mains, sera-ce convenable ? Il faut respecter les établissements de la commune. »

Il y a du vrai dans ces observations qui visent surtout à l’effet ; mais il serait encore plus vrai de dire que les bibliothèques populaires sont nées d’une pensée politique mesquine et égoïste. D’où, selon moi, la nécessité de les réglementer par des dispositions législatives, parce que, plus la décentralisation est étendue, plus doit être vigilant et sévère le contrôle de l’autorité supérieure.

Une enquête, ordonnée au mois d’octobre 1873 parle Ministère de l’Instruction publique, a établi que la -plupart des bibliothèques communales, dîtes populaires (2), même dans la région de Paris :

1° Ne sont point uniformément réglementées;

2° Qu’il n’existe presque nulle part, auprès de ces bibliothèques, un comité d’inspection, comme le prescrit l’art. 38 de l’ordonnance du 21 février 1839;

3° Que les fonctions de bibliothécaire sont remplies par le secrétaire de la Mairie, l’instituteur, quelquefois même par sa femme *,

4° Que les livres sont, avant leur réception, examinés par les* Maires seuls ;

5° Que les livres le plus souvent empruntés sont plutôt des livres de récréation (romans, voyages, etc.), que des livres de science.

Cette situation est conforme à celle qu’avouait déjà , en 1 868 , la Société Francklin [Bulletin n° 5, page 79) :

(1) Il faut plaindre les livres qu’on mettrait entre des mains terreuses î

(2) Il n’existe encore dans la banlieue de Paris que 24 bibliothèques populaires , pour 71 communes, et plusieurs communes très-importantes n’en n’ont point.

Dans l’ancien departement du Haut-Rhin, pourtant fort peuplé, les bibliothèques populaires, disait, en 1868, la Société Franklin (Bulletin, page 116), « n’ont pu s 'établir que dans les villes. »

« Soumettant livres et auteurs à un véritable scrutin — disaitelle — nous avons voulu , pour rendre l’épreuve complète , nous adresser, en quelque sorte, au suffrage universel, et chercher à savoir d’une manière précise quels sont , dans les bibliothèques populaires existantes, les livres qui, sans cesse lus et redemandés, jouissent, parmi les lecteurs, d’une faveur réelle. Il faut nécessairement distinguer, quant au choix des livres, entre les villes et les campagnes. Mais il est résulté d’une manière générale de cette enquête, que les bons livres courts et amusants : contes, romans, voyages, biographies, surtout quand ils sont illustrés, sont demandés en première ligne. Viennent ensuite l’histoire et quelques statistiques. Les livres de science et d’agriculture, même élémentaires, paraissent moins recherchés. Dans certaines localités, ils sont plutôt consultés que lus. »

Généralement, les maires pensent que l’appui du Gouvernement serait utile au développement des bibliothèques populaires communales. Quelques-uns cependant émettent des doutes à cet égard ; certains vont même jusqu'à repousser toute immixtion du Gouvernement dans l’organisation et l’ordonnance de ces établissements. Créés par la commune, ils doivent, selon eux, se développer par les seules forces de l’initiative privée. Ces derniers nous paraissent trop exclusifs dans leurs doctrines. En France, en effet, l’initiative privée a rarement un lendemain, et elle détruit trop souvent aussi, sous l’influence de causes diverses, ce qu’elle avait laborieusement édifié. C’est donc une nécessité de premier ordre pour ces établissements de s’épanouir à l’ombre d’une puissance durable. Leur existence est à ce prix. Un ministre de l’Instruction publique l’a dit excellemment : (1)

« C’est par l’accord de l’initiative individuelle et de l’action gou- « vernementale que se réalisent en France un grand nombre d’a- « méliorations. » La Société Francklin recommande elle-même —

(1) Circulaire du 8 août 1807.

Bulletin 1868, n° 5, p. 74 — aux organisateurs de se mettre « en rapport avec le Maire et avec les diverses autorités de la commune. » Elle reconnaît aussi (page 75) que s’il s’agit d’une bibliothèque municipale proprement dite , c’est-à-dire appartenant à la commune, et fondée au moyen du crédit voté par le Conseil municipal, « elle est placée de plein droit sous l’autorité du Maire. »

Il y a chez certains esprits une tendance regrettable à vouloir créer des bibliothèques libres en dehors de tout contrôle, de tout concours, de toute action gouvernementale.

Cet ilotissement, au milieu d’une Société dont toutes les parties ont des intérêts communs, ne peut qu’augmenter les causes de zizanies déjà trop nombreuses dans les petites localités surtout.

Refuser le concours de l’Administration municipale, c’est faire acte d’hostilité contre elle, et, dans ces conditions, nous le disons avec une profonde conviction, il faut s’attendre à de grands mécomptes.

Si la Bibliothèque ainsi créée doit être mise à la disposition seulement de quelques affiliés, de quelques adeptes, les inconvénients seront moindres : elle durera ce que dureront les hommes qui l’auront organisée.

Mais si elle est destinée à l’usage de tous, le Maire, représentant légal de l’autorité, et défenseur des droits de tous, ne saurait être écarté.

Telle est, du moins, mon opinion — et elle s’appuie sur une étude approfondie et sur une longue pratique de ces matières. — J’ai vu trop souvent les bibliothèques prétendues populaires aux mains d’exploiteurs politiques, pour ne pas désirer que ces utiles établissements échappent à l’action destructive des partis, quels qu’ils soient . Et c’est pourquoi je désirerais aussi que la loi, qui, à n’en point douter, les réglementera un jour, dispose expressément qu’aucun livre de controverse politique ou religieuse ne pourra y être introduit. Il faut instruire les masses par de bons livres de

sciences, et non les passionner et les amuser par des écrits politiques ou des romans.

Quant à moi, je serai toujours très-partisan de la création de nouvelles bibliothèques, mais sous la condition que les organisateurs déclareront : (1)

1° Qu’ils ont pour unique objet de mettre les bons livres à la portée de la classe ouvrière 5

2° Pour unique but de propager le goût de la lecture ;

3° Pour unique règle les lois éternelles de la morale ;

4® Pour unique moyen d’action la puissance de l’association mise au service de l’initiative individuelle.

Qu’on ne s’illusionne point trop, au reste, à cet égard : il y aura toujours des illettrés, comme il y aura toujours des pauvres ; c’est la loi fatale des sociétés humaines, et quoique l’on dise et fasse, « les quatre règles et le catéchisme » du grand Frédéric, seront, dans tous les temps et dans tous les pays, la manne la plus usuelle du peuple. Il faut nourrir le corps avant de nourrir l’esprit : le livre ne peut donc venir qu’après l’outil, et les masses — le simple examen des faits le prouve surabondamment — ont, hélas, bien peu de loisirs. Les baisers de la femme, les caresses des enfants, en un mot les réalités de la vie, vaudront toujours mieux pour les déshérités de la fortune que les théories irréalisables les plus subtiles des économistes et des philanthropes. Donc paix au foyer domestique !

L’ordonnance du 22 février 1839, abrogée dans presque toutes ses parties, ne subsiste plus guère que par son article 38, relatif aux comités d’inspection des bibliothèques communales. Mais, en fait , cet article même est abrogé dans la pratique , puisqu-il n’est point uniformément appliqué, et mis partout à exécution. Tout est donc à faire en ceci encore, et une loi, conçue dans l’esprit de notre temps, peut seule assurer la complète réorganisation et le régulier

(1) Programme de la Bibliothèque populaire d’Abbeville.

fonctionnement de l’important service des bibliothèques communales, populaires, ou de circulation.

On n’acquiert le droit que par le devoir. Faire aux autres ce que Ton voudrait qu’il fût fait pour soi sera toujours la meilleure doctrine à inculquer aux hommes que l’amour-propre ou la jalousie excitent à se demander réciproquement :

Quels sont nos droits ?

Quels sont nos devoirs ?

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