LE CHARLATAN ET LE CHIRURGIEN
Il y a quarante ans, sur la place de Grève,
Un charlatan s’était fièrement installé;
Son magnifique char avec luxe attelé, ,
Tout étincelant d’or, sa robe que relève Une agrafe éclatante, un grand casque doré,
Font accourir le peuple, heureux d’être attiré.
La foule se groupait aux accords discordants D’un concert où le cuivre et le tambour sans trêve Gémissaient, glapissaient, grinçaient en même temps, « Mesdames et Messieurs, » dit debout sur son char L’orateur ambulant, « entourez ma voiture,
« Hâtez-vous de m’entendre, illustre public^ car « Le temps me presse; ici, je ne fais que passer,
« Et ne vous promets rien que la vérité pure.
« Né de pauvres parents qui surent exercer « Dès mes plus jeunes ans mon étonnante adresse,
« Encor dans mon berceau, j’ose, à l’aide d’un fil,
« M’arracher quatre dents, sans que rien y paraisse.
« Excellent arracheur, quand vint l’âge viril,
». J’entrai dans l’Hôtel-Dieu. Là je connus nos gloires, « Nos fameux chirurgiens; messieurs Roux, Dupuytren,
« Le grand Lisfranc, auquel j’épargnai des histoires:
« Car, grâce à mon sang-froid, il sortit du pétrin.
« Il fut reconnaissant; aussi, dès cette époque,
« Je devins son élève et j’obtins son appui:
« Ses leçons, de docteur m’ont procuré la toque.
« Ce savant éminent (que n’est-il donc ici ?) j
« Me dit de voyager pour visiter les bouches;
« J’ai suivi son conseil et j’ai pendant longtemps,
« Dans l’univers entier promené mes babouches.
« De retour aujourd’hui, c’est aux grands habitants « Du célèbre Paris que j’offre ma journée.
« Voyez-moi, jugez-moi, fixez ma destinée;
« Montez ici, messieurs! vous, mesdames, montez!
« Je fais la guerre aux dents noires ou chancelantes, « Les purgeant pour jamais de toutes saletés.
« En outre, je possède un cadeau de Lisfranc,
« Merveilleux élixir qui vaut mieux que des rentes,
« Car il guérit les maux venant du mauvais sang,
« Remet les nerfs foulés, noircit les capillaires « Sur le cuir chevelu, purge les estomacs « Des amas orduriers qui causent ses misères « Et vous fait revenir les gens les plus à bas.
« Je vais distribuer la liqueur admirable « A vous, ô bon jeune homme; à vous, grosse maman.»
La musique, à ces mots, se met en mouvement De plus belle, en faisant un fracas effroyable.
Le public, fasciné, s’élance au charlatan ;
La recette grossit, l’homme au casque jubile.
Parmi les spectateurs se trouvait là Lisfranc.
Quand la foule éclaircie, il vit l’accès facile,
11 fait un signe à son infirmier d’autrefois,
Et s’approchant du char : « Est-ce toi que je trouve Affublé de la sorte, armé d’un porte-voix [prouve Pour piper les badauds ?» — Ce char, monsieur, vous Que mon humble métier n’est pas par trop mauvais Et suffit largement à payer tous mes frais. » [succès ? »
— « Mais comment peux-tu donc m’expliquer ton
— « Illustre chiruigien, dites-moi, dans la foule Qui m’écoutait parler et maintenant s’écoule.
Combien peut-on compter de personnes d’esprit?»
— « Un centième environ, dit Lisfranc qui sourit. »
— « Ce centième, docteur, va cliez vous sans conteste, Chez vous fait antichambre, et pour moi j’ai le reste.»
Dr E. Tillot.