LE MÉDECIN AUX URINES
Me plaisant quelquefois à parcourir Pespace,
J'irais interroger cent astres radieux Si, par l’effet d’une grâce efficace,
Quiconque a le désir de lire dans les eieux Pouvait, ainsi que la limace,
Sur deux tubes de chair allonger ses deux yeux.
Mais quand il faut que ma vue indiscrète Aille au hasard, et non sans quelque effroi, Traverser le désert d’une longue lunette Pour voir si Phébus tourne, ou bien s’il se tient coi. Le croirait-on? J’ai toujours peur, ma foi,
Qn’en revenant d’une planète
Elle n^ait de la peine à trouver son chez soi :
Observe qui voudra les diamants de flamme Cloués au vaste tapis bleu,
Le dais de l’univers, le rnarche-pied de Dieu;
Je cherche désormais à lire dans mon âme;
Bien est-il vrai qu’aussi cherchant à lire un peu Au fond de celle de la femme,
Ma raison et mon cœur ont fondu dans ce lieu ; Heureux qui va les perdre, et non qui les réclamel Que ma raison pourtant revienne tôt ou tard, N’importe ; avec l’esprit on peut faire une fable,
Voire un conte; ce genre est un genre agréable Où la raison n’a point de part :
Contons donc, et suivons ce que je viens de dire* Oui, j’aimerais que mon œil curieux Pût se porter à lire Sur la voûte des deux :
Mais je ne suis qu’un sot ; le docteur de la Hire Sait lire ailleurs et s’en trouve bien mieux.
— Où lit-il donc? dans des livres hébreux?
— Non, cher lecteur. Peut-être vas-tu rire.
— Dans l’Encyclopédie? — Ohl ne le pensez pas.
— Mais quel est son état? Docteur en médecine,
— Palsembleu, maintenant gageons que je devine,
Il lit dans Hippocrate, et gagne des ducats
A mettre en œuvre sa doctrine.
— Ah 1 point du tout, et même j’imagine Qu’Hippocrate chez lui n’est lu que par les rats.
— Où diable lit-il donc? — Où, monsieur? dans
[l’urine;
Il y lit comme un ange; et, je l’ai toujours dit.
Si l’on connaissait mieux Su science divine Printems perdrait demain sa vogue et son crédit.
— Parler d’urine en vers! l’auteur est une bête.
Dit Damis sur un ton grasseyant et moqueur.
— Allez, faquin, allez ; mes vers n’ont point d’odoiM^ Et vos façons me font mal à la tête. — Continuons. Mon homme, un beau matin.
Vit venir un manant crotté jusqu’à l’échine,
Et qui, l’air moitié triste et moitié patelin.
Portait, se dandinant, une fiole à la main,
~ Mon ami, lui dit-il, votre urine dénote Que de très haut, tant soit peu pris de vîn.
Vous êtes tombé dans la crotte.
— Hélas, oui, monsieur le devin,
J’étions grimpé sur une échelle,
Tout près quasi du grand chemin :
Mais mon urine indique-t-elle De combien d’échelons, car c’est là le grand point. Je fus précipité dans ma chute cruelle ?
— Attendez... doucement... vous remuez le poing, Je vois dix échelons, onze, douze et treize : hein! Je n’en vois plus. — Mon paysan rumine.
— Morgué, dit-il, monsieur le médecin,
Vous vous gaussez de nous, car il est bien certain» Que vous devez en voir vingt. — J’examine Toute l’urine est-elle en ce bocal?
•— Oh ! quant à ça, nenni. — Voyez donc l’animal Qui veut mettre en défaut ma science céleste !
Les autres échelons sont dans le fond du reste.