‹ Les drôleries médicalesChapitre 16 sur 133 · L’ÉMIGRÉ ET LE DENTISTE · texte numérisé non relu

L’ÉMIGRÉ ET LE DENTISTE

Le marquis d’Aligre se présenta un matin, à Londres, avec une vieille perruque, enveloppé d’une mauvaise redingote, chez un célèbre dentiste, auquel il demanda de lui faire un râtelier postiche, le sien étant usé de manière à craindre de ne pouvoir bientôt plus s’en servir, et s’informa du prix qu’il mettait à cette opération.

— Vingt-cinq guinées, répondit le dentiste.

A ce mot, M. d’A... se met à gémir.

— Et où voulez-vous qu’un malheureux émigré français trouve cette somme?

— Ah! monsieur, vous êtes émigré et malheux? reprit le dentiste; alors c’est bien différent. Je sais ménager l’infortune, et dans, ce cas-là je ne demande que ines déboursés, qui sont de trois guinées. Si cela vous convient, re-

venez dans huit jours, et ce que vous demandez sera fait.

M. d’A... accepte bien vite, et se retire trèscontent. Il est rencontré sur Tescalier par un homme qui montait chez le dentiste, et qui, en arrivant, dit à ce dernier :

— Vous venez de recevoir la visite d’un Français bien riche, M. le marquis d’A...

— Quoi! c’est le marquis d’A..., celui qui est sorti de France avec trois millions? Il m’a bien trompé : il s’est donné ici pour un malheureux émigré; mais je n’en serai pas la dupe, il doit revenir dans huit jours, à cette heure-ci; trouvez-vous chez moi, et vous serez témoin d’une scène assez singulière.

M. d’A... ne manque pas en effet d’arriver au jour marqué. Le dentiste le reçoit fort poliment, lui fait voir son ouvrage qui était parfait, déchausse son ancien râtelier, le brise sur une table d’un coup de marteau, pour montrer combien il était mauvais, et avant de remplacer l’autre, lui dit :

— Vous vous rappelez sans doute nos conventions; je me fais toujours payer d’avance. Avez-vous apporté les vingt-cinq gainées?

— Mais nous ne sommes convenus que de trois.

— Oui, quand je croyais avoir à obliger un malheureux émigré; mais sachant que je parle à M. le marquis d’Aligre, qui est très opulent, j’espère qu’il ne sera pas moins juste, et je le

crois incapable d’abuser de ma bonne foi. Au surplus, monsieur le marquis, si cela ne vous convient pas, vous êtes le maître de reprendre votre ancien râtelier, et de vous adresser à quelque autre artiste.

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