SUR LES PHARMACIENS
Généralement on n’admire pas assez l’influence des noms sur la destinée des hommes. Voyez plutôt le pharmacien! — Tant qu’il s’est tout simplement appelé apothicaire, ses fonctions ont été assez peu relevées, et sa position sociale était à la hauteur de ses fonctions. — Eh bien! du
moment où il s’est paré du nom de pharmacien^ tout a été changé pour lui comme par miracle, — et il faut qu’il soit bien mrdadroit et bien peu charlatan pour ne pas se retirer au bout de dix ou douze ans d’exercice avec douze bonnes mille livres de rente gagnées à l’aide d’une pâte ou d’un sirop quelconque, — ma s hrevelé du gouvernement ! Du tentps de Molière, l’apothicaire ne se faisait une petite fortune qu’aprés trente ans d’exercice, — et quel exercice, bon Dieu ! Il est une mode qui s’est établie dans tous les magasins parisiens, — c’est la spécialité.
Les boutiques des apothicaires, — pardon! des pharmaciens, — ont aussi promptement adopté cette méthode, et aujourd’hui chacun de ces industriels a la spécialité d’un spécifique unique, magnifique... et très cher.
L’un ne tient que des millions de milliasses de pois à cautère, — l’autre s est réservé la spécialité des mâchoires, et ne débite que de petits flacons inventés pour les maux de dents, ou un aliment engraissant. Celui-ci fait concurrence à la manufacture de tabac du Gros-Caillou, et ne vend que des cigares médicinaux destinés à guérir les rhumes de cerveau, ou une eau merveilleuse à l’aide de laquelle on peut se conserver à perpétuité, après sa mort. Celui-là enfin ne tient que des brosses électromagnétiques dont l’usage enlève subitement les rhumatismes et la peau. Mais la véritable spécialité de deux ou trois cents pharmaciens parisiens consiste sur-
tout à créer quelque nouvelle pâte pectorale. On s"est beaucoup lamenté dans le temps sur la position déplorable de l'âne de Buridan, qui, placé entre deux boisseaux d’avoine, ne savait auquel donner la préférence ; mais la position de l’homme enrhumé, placé entre trois cents apothicaires pectoraux qui tous lui vantent leurs marchandises, est bien plus déplorable encore. Ces industriels gagnent des monceaux d’or; aupiès d’eux les banquiers ne sont que de très petits garçons, et les agents de change, des Savoyards. Une légère grippe suffit pour donner cent mille francs de rente au pharmacien qui sait exploiter la circonstance avec tant soit peu d’esprit. En effet, pour trois mille francs on a tout un chantier de petits cotrets de bois de réglisse, et, pour obtenir la pâte et les cent mille francs désirés, il suffit d’allier cette réglisse à... un nom ronflant. Voilà aujourd’hui la seule chose difficile, c’est de trouver un nom. On a exploité déjà jusqu’à satiété le nom du mou de veau, du colimaçon, de M. Regnauld aîné, et tous les autres noms plus ou moins balsamiques. Il n’est pas jusqu’au caoutchouc qui ne se soit prêté à la plaisanterie pectorale : on a dit que, combiné avec un peu de réglisse, le caoutchouc fait des tablettes économiques qui peuvent être sucées à perpétuité. Or, vous conviendrez avec moi que, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas non plus faire de mal. Est-il beaucoup de drogues dont il soit permis de faire le même
éloge? Après le cœur du crocodile, d’une bellemère, et du propriétaire parisien, il n’est pas de cœur plus dur, plus feroce que celui de l’inventeur de pâte pectorale! Cet homme, qui du reste est excellent père de famille et qui vendrajt ses culottes pour acheter un polichinelle à son petit garçon, n’adresse des prières au ciel, soir et matin, que pour lui insinuer de faire attraper à tous les mortels une foule d’intranspirations, de rhumes et de coqueluches! Cet homme barbare court ouvrir sa fenêtre en se levant, après avoir eu tOLitelois la précaution de s’entortiller dans une bonne robe de chambre bien ouatée; et, consultant l’horizon, il se frotte les mains avec joie quand il voit que le vent vient du Nord, et que le baromètre dirige son aiguille vers le temps des fluxions de poitrine. A l’époque du dégel, quand les rues de Paris ressemblent exactement aux canaux de Venise, moins les flots bleus et les gondoles, notre homme bénit le nom du préfet de police. Au printemps, à cette époque charmante où florissent les giboulées, il les voit fondre sur les Parisiens avec un plaisir sans égal. Cette giboulée est pour lui une manne céleste. — Il prépare trois cents petites boîtes pectorales. Et en 1840, lors des funérailles de l’Empereur, le marchand de pâte pectorale, la tête couverte d’une excellente perruque, suivait partout le cortège en criant : Clmpeau ha> I — Dans chaque tête découverte, notre calculateur voyait le débit assuré d’au moins quinze boîtes
— bo —
de pâte éCescargot : animal qui, comme chacun le sait, possède une coquille excessivement balsamique, lorsqu’on la fait infuser convenablement... dans la quatrième page des journaux!
L’inventeur de la pâte pectorale serait un homme parfaitement heureux s’il ne lui fallait pas continuellement lutter avec ses rivaux; car, bien que tous les hommes soient frères, les pharmaciens sont cependant bien loin d’être cousins. Ils emploient toute la force de leurs poumons balsamifiés à se dire continuellement des choses désagréables et à dénigrer leurs drogues mutuelles. A peine l’un a-t-il dépensé trente mille misérables francs d’annonces pour établir convenablement dans la société la nouvelle pâte du îéia?dy pâle éminemment amie de l’homme, qu’un rival dépense, le lendemain, quarante mille francs pour arracher le lézard du piédestal qu’on lui a dressé, pour prouver que ledit lézard n’est qu’un intrigant qui a volé sa réputation d’ami de l’homme, et que la seule véritable amie de l’homme est la limace.
Mais, hélas! la limace elle-même ne jouit pas longtemps de son triomphe; le surlendemain un audacieux coléoptère vient se dérouler à l’admiration du public, et le cloporte prouve dans ces mêmes journaux que lui seul possède une qualité qui s’est transmise de père en fils depuis la création du monde et des pâtes pectorales; que lui seul facilite l’expectoration de tout un chacun, calme la toux, guérit les maux de
nerfs, arrête les engelures et fait couper les rasoirs.
Louis Huart.