‹ Les drôleries médicalesChapitre 55 sur 133 · LA CONSULTATION D’UN MÉDECIN DE PROVINCE · texte numérisé non relu

LA CONSULTATION D’UN MÉDECIN DE PROVINCE

C’est aujourd’hui mon jour de consultation; aussi ai- je commencé ce matin mes visites un peu plus tôt que d’habitude, afin de rentrer chez moi à l’heure voulue. Malheureusement, un homme que l’on a apporté à l’hôpital avec une fracture de cuisse au moment où je finissais mon service, m’a mis en retard de presque une heure. Quand j’arrive chez moi, je trouve ma salle d’attente pleine de gens qui, tous, sont plus ou moins impatients. Malgré les soins les plus ingénieux, mon beefteack est desséché et presque froid. Je l’avale en cinq minutes, ce qui me vaut de la part de ma femme une algarade aussi vive qu’affectueuse et des réflexions fort sensées sur les inconvénients d’une pareille hygiène, qui se renouvelle trop souvent. Tout en reconnaissant ce que ces observations ont de vrai, je n’ai pas le temps d’y répondre, et je me précipite la bouche encore pleine vers mon cabinet.

J’y trouve un gros curé avec sa gouvernante

que ma cuisinière est en train d*y faire entrer au mépris des droits de toutes les personnes arrivées avant lui. Elle n’en fait jamais d’autres pour tout ce qui tient à l’Église. Est-ce dans l’intérêt de son salut ou du mien? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’elle a toujours une bonne raison à me donner. Le curé n’a qu’un mot à me dire, il ne vient pas me consulter, mais seulement me rendre compte de l’état d’un de ses paroissiens que j’ai opéré dernièrement. Soit. Je reste debout, et, les nouvelles données, je me dirige vers la porte.

— Pardon, docteur, mais j’ai profité de ce que je venais chez vous pour vous amener cette brave fille, qui est très souffrante et que j’ai eu bien de la peine à décider à vous consulter. Allons, ma bonne Marianne, dites au docteur tout ce que vous éprouvez.

Grand merci, ma foi ! me voilà une consultation sur les bras. Après tout, je suis là pour cela.

Le curé et sa gouvernante congédiés, je vois entrer dans mon cabinet une dame d’un certain âge à l’air digne et important. A peine a-t-elle pris possession d’un fauteuil :

— Docteur, je ne viens pas pour moi, c’est pour ma belle-fille qui est ici dans votre salon.

— Eh bien, madame, je vais la chercher.

— Non, non, je vous prie, je veux auparavant vous mettre au courant de sa maladie; elle ne sait pas se consulter.

Ht me voilà obligé de subir le récit plus ou moins fantaisiste de la bonne dame qui, je le vois bien, est la forte tête de la maison. Je me garde de l’interrompre, l’expérience m’ayant appris qu’en pareille occurrence le meilleur moyen d’en finir promptement est de se renfermer dans un silence absolu, et d’attendre que le flux de paroles soit tari. Enfin le moment si désiré arrive. Je me lève pour aller chercher la malade. — Surtout, docteur, si vous trouvez, qu’il n’y a pas de chance de guérison, ne le lui dites pas. « Ah ! ça ! me prend-elle pour un imbécile? » pensai-je en moi-même.

La consultation fut longue, et, quand je reconduisis ces dames, je trouvai mon corridor envahi par cinq personnes qui, s’ennuyant dans la salle d’attente, en étaient sorties pour m’appréhender au passage, malgré les efforts de ma domestique. Au nombre de ces impatients, il y avait deux pauvres, munis chacun d’une lettre de recommandation, deux domestiques de bonne maison et un ouvrier, c’est-à-dire toute une catégorie de malades auxquels je ne prends pas d’honoraires, mais qui, par cela même, n’en sont que plus exigeants. Après quelques mots qui n’admettaient pas de réplique, je les réintégrai dans l’appartement où ils étaient, en les exhortant à attendre avec patience. Chez le médecin comme ailleurs, c’est toujours la même chose : personne ne veut que l’on passe avant son tour, mais chacun veut passer avant celui des autres.

Je fais entrer dans mon cabinet un paysan aux souliers crottés . Pour éviter de marcher sur Je tapis qui est devant ma cheminée, il fait un circuit, glisse sur le parquet, manque de tomber et culbute une chaise. Il fait des difficultés pour s’asseoir sur le siège que je lui désigne, à cause de la proximité de ce fameux tapis, sur lequel il redoute tant de poser les pieds. Ce manège commence déjà à m’agacer. Je ne suis pourtant pas au bout. Cet homme a mal à une jambe. Je désire naturellement la voir. Il met à la développer une maladresse et une lenteur qui me font bouillir. Après examen de la plaie, je l’engage à se panser pendant que je lui formule sa prescription; une fois écrite, je le croyais prêt, quand je le trouve dans la même position. Pour en finir, je prends le parti de faire le pansement, puis je lui lis son ordonnance en lui expliquant bien tous les détails.

— Vous comprenez bien, n’est-ce pas?

— Oui, monsieur; ainsi, c’est pour boire?

— Mais non, c’est pour mettre sur votre

plaie. Vous n’avez donc pas compris?

— C’est écrit, n’est-ce pas, ce que vous m’avez dit?

— Oui.

— Eh bien, le pharmacien va me l’expliquer. Faut que je vous paye.

Je lui demande un petit écu . Il tire péniblement des profondeurs de sa poche une bourse en cuir qu’il ouvre en poussant un soupir

elle -renferme plusieurs pièces de cinq francs et quelques sous.

, — Je dois pourtant avoir de la monnaie !

Après avoir cherché pendant un quart d’heure, il finit par trouver une pièce de deux francs.

— Mais dépêchez-vous, je vous prie, donnezmoi une pièce de cinq francs, et je vais vous rendre.

— Ah! je savais bien; tenez, voilà une pièce de dix sous; je dois pourtant en avoir une autre, je ne la retrouve pas; mais j’ai des sous, si ça ne vous fait rien.

— Donnez et finissons-en.

Il me compte un à un ses sous, mais il n’y en avait que neuf.

— Ah bien! ça fera tout de même l’affaire.

Et il reficelle sa bourse sans se presser; puis, après avoir encore regardé successivement dans toutes ses poches pour s’assurer qu’il y avait mis mon ordonnance, il sort comme il est rentré, sans mettre le pied sur le tapis. Ouf!

A ce rustre succède un homme qui me raconte qu’il vient me consulter pour une chute sur le genou. Il y a, en effet, du gonflement, de la douleur, etc.; bref, je lui formule une prescription, et la lui remets.

— Maintenant, monsieur, j’ai depuis longtemps une maladie de l’estomac. Que faut-il faire?

L’examen auquel je me livre me montre, en effet, qu’il est atteint d’une gastralgie intense. Je lui écris son traitement. Mais oui!

— J’ai encore à vous consulter pour mon oeü gauche, dont je ne vois plus depuis un mois.

— Finissons-en. Avez- vous encore d’autres maladies? Au pied, à la main, que sais-je? sur la peau ? Est-ce tout ?

— Oui, monsieur, me répond-il avec son flegme de Normand, étonné que j’aie manifesté un mouvement d’impatience.

C’est vraiment heureux que chacun n’en fasse pas autant !

En congédiant cet homme à surprises, je trouve dans le corridor mon paysan de tout à l’heure.

— Comment, encore vous !

— Oui, monsieur, je ne sais pas si je ne me suis pas trompé en vous payant tout à l’heure, et si je ne vous ai pas donné un louis.

— Ma foi, j’en serais surpris, car la manière dont vous m’avez compté vos sous ne prêtait guère à l’erreur. La vérification, du reste, sera facile.

En province, à la consultation, les louis ne pleuvent pas tous les jours dans la poche du médecin; j’y plonge ma main et j’en retire ce qu’elle contenait.

— Tenez, voyez, voilà vos sous, de la monnaie et quelques pièces' de 5 francs, pas de louis.

— Ah! j’y repense, je crois ben que c’est ma femme qui l’a serré.

— C’est bon, mais de grâce... laissez-moi tranquille...

Et je le pousse deliors.

^ Cest maintenant au tour d’un monsieur, mis avec une certaine élégance. Son aplomb, son air satisfait et obséquieux, sa désinvolture, la coupe de son vêtement au dernier goût du jour, mais d’un style un peu flamboyant, me font soupçonner tout d’abord un commis-voyageur. Le soupçon devient certitude au moment où, ôtant de dessus sa tête un superbe chapeau de soie noire, il le saisit entre l’index et le pouqe en étalant les autres doigts de la main en aile de pigeon, de façon à laisser voir un énorme camée qui couvre la première phalange de son petit doigt, agrémenté lui-même d’un ongle démesurément long et taillé en pointe.

Je lui avance un siège.

— Docteur, dit-il en s’asseyant, je suis représentant d’une des principales maisons de Reims, et je viens vous faire mes offres...

Il prenait bien son temps!]

Je ne lui laisse pas finir sa phrase. De mon fauteuil, je m’élance vers la porte.

— Pardon, monsieur, je regrette de ne pouvoir accepter vos offres de service ; mon frère est négociant et je ne puis lui faire d’infidélité.

Il veut insister, mais la porte est ouverte, et je lui fais comprendre que mon temps ne m’appartient pas. Débarrassé de ce fâcheux, j’ai le bonheur d’avoir affaire à une série de malades.

sinon tous intéressants, au moins tous ayant un mérite, celui de ne pas mettre ma patience à répreuve... Cette bonne fortune n^est pas de longue durée. Mon domestique me remet une carte : le Docteur X...

Un confrère! Faites entrer. Se présente alors un monsieur entre deux âges, tenue sévère, mais simple, de noir vêtu comme il convient à un médecin; teint bilieux, physionomie un peu mélancolique, mais au total bien taillé et d’apparence assez robuste. Que me veut-il? La visite d’un confrère inconnu a toujours quelque chose de flatteur, qu’il vienne vous demander une consultation pour lui-même ou pour un de ses clients; aussi est-il difficile de se défendre d’un petit sentiment de satisfaction. C’est donc avec le plus aimable sourire que je l’invite à s’asseoir.

Une fois bien installé comme un homme qui se sent à son aise et qui n’est pas près de déserter la place :

— J’habite, mon cher confrère, une petite ville à l’extrémité du département, et, quoique fort éloigné de vous, il y a bien longtemps que votre réputation est arrivée jusqu’à moi et que je vous connais de norn.

(Ici, au sentiment de satisfaction se mêle, pourquoi ne pas le dire? une pointe d’orgueil. Je m’incline cependant avec un air modeste.)

— Vous êtes un des heureux de la profession : ce n’est, du reste, que justice; mais tout le monde n’a pas la même bonne fortune. J’avais

une très belle clientèle. Ma santé m’a obligé de renoncer à l’exercice de la médecine, et pour utiliser mes loisirs, je me suis associé avec une maison de Bordeaux, fort recommandable, et je puis vous offrir des vins dans des conditions tout exceptionnelles. Heureux de cette occasion d’être utile à un confrère, j’espère que vous ne me refuserez pas.

Descente de mine de ma part. Je deviens froid, glacial, et je lui débite ma petite histoire de ce frère négociant en vins qui alimente mon caveau; mais il ne parah pas convaincu, et, au nom de la fraternité médicale, de la confraternité professionnelle, il veut à tout prix me colloquer une caisse de son vin. Je tiens bon, je résiste et nous nous séparons fort mécontents l’un de l’autre. Cependant, en me quittant, il me lance ce trait du Parthe :

— Je reviendrai dans six mois, et j’espère vous trouver plus accommodant.

Tout à l’heure, c’était du vin de Champagne, maintenant voilà le vin de Bordeaux. C’est la journée qui le veut, il ne me reste que le Bourgogne : faites-m’en grâce, ô mon Dieu !

Après plusieurs autres clients moins ennuyeux, je voyais ma consultation toucher à son terme et j’espérais pouvoir prendre le dernier train pour Trouville, où j’étais attendu par une parente qui avait besoin de mes soins, et chez laquelle je devais retrouver quelques amis, lorsqu’arrive une dame avec ses trois enfants et leur bonne.

J’examine la dame avec le plus grand soin; une fois qu’elle a sa consultation :

— Docteur, je voudrais bien que vous me disiez ce qu’a mon fils aîné. Il est souffrant depuis quelque temps.

Une fois le fils aîné consulté et prescription écrite :

— J’ai des craintes pour la taille du second; je vais vous le déshabiller.

La mère, rassurée sur ce point :

— Voyez un peu, je vous prie, la poitrine de mon dernier.

Après m’être exécuté de bonne grâce, quoique ce défilé m’agace horriblement les nerfs, je me levais pour clore cette longue séance, lorsque cette dame, s’enfonçant dans son fauteuil, s’adresse à sa bonne :

— Louise, pendant que vous êtes chez le doc« teur, j’exige que vous le consultiez.

Se retournaut vers moi :

— Cette hile est malade, elle ne mange pas. Je n’ai jamais pu obtenir qu’elle vînt vous voir. Cependant je le lui ai assez dit. Elle a un médecin qui ne m’inspire aucune confiance. Du reste, il ne la guérit pas.

Voilà une consultation qui va être agréable ï)our Louise, qui ne s’en soucie pas, et pour moi qui n’y tient pas du tout. Néanmoins j’examine Louise et je lui donne une ordonnance. Je croyais en avoir hni avec cette famille; mais la dame ;

— Louise, emmenez les enfants au jardin public, je vous y rejoindrai.

Et voilà cette dame me demandant ce que je pense de la santé de Louise, s’il n’y a pas à craindre pour celle de ses enfants, etc., etc. Ces divers sujets épuisés, elle se met à me parler de ma femme, de mon fils, de ce que je compte en faire. Je ne réponds que par monosyllabes. Je m’agite sur mon fauteuil ; je place mes mains sur chacun de ses bras, en commençant l’évolution du mouvement que l’on fait pour se lever. Vains efforts! Je jette sur ma pendule des regards désespérés. Mes yeux suivent avec anxiété l’aiguille qui marche toujours; rien n’arrête ma terrible parleuse. Enfin elle me quitte!

Mais l’heure du train est passée. Adieu ma bonne soirée de Trouville! Je prends mon parti. Mais c’est égal, quand de pareilles séances se renouvellent, et ce n’est pas rare, avouez, cher ami, qu’il faut chez le médecin de la patience. — Mais quand il n’en a pas? — Eh bien, il faut qu’il paraisse en avoir.

Dr Notta (de Lisieux).

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