‹ Les drôleries médicalesChapitre 59 sur 133 · LE MAL SANS REMÈDE · texte numérisé non relu

LE MAL SANS REMÈDE

L’expérience que l’on fait de certaines choses est sans doute au-dessus de tous les raisonnements des meilleurs philosophes. En effet, Aristote et Platon auraient travaillé en vain à me prouver par des arguments en forme, que le plus grand plaisir de la vie était celui de bien faire ses affaires dans le besoin, toute leur philosophie n’aurait pu me le persuader, et les meilleures raisons de ces grands hommes auraient très inutilesiaour m’en convaincre; cependant

rexpérience que j’en viens de faire ne me permet plus d’en douter.

Il y a quelque temps que, me trouvant en compagnie de très aimables dames, dont les manières galantes et la conversation spirituelle m’avaient convaincu qu’on ne pouvait goûter ailleurs un plus parfait plaisir, lorsque tout d’un coup il me prit une douleur de ventre qui fut suivie de plusieurs tranchées si violentes qu’elles me permirent à peine de me retirer en bon ordre ; je n’étais pas à deux pas de cette maison, que désespérant de gagner la mienne, je voulus me mettre à mon aise au coin d’une rue : ce qui ne put me réussir, tant à cause des lanternes qui étaient déjà allumées, que parce qu’il passa dans ce moment du monde qui me fit rengainer fort mal à propos. Dans cette malheureuse conjoncture, j’eus recours à mes pieds, et me mis à courir de toute ma force ; mais, hélas ! que l’on court mal quand on est chargé d’un si pesant fardeau 1 les tranchées augmentèrent et étant obligé de m’arrêter pour serrer les jambes et toutes les autres parties de mon corps, crainte d’accident, je résistai dans cette posture au torrent qui menaçait de rompre la digue, et dis :

Hélas! je n’en puis plus, quelle douleur extrême!

Ne puis-je en ce besoin me secourir moi-même?

Sort, fortune, destin, n’oserais-je espérer.

Que mon derrière au moins aurait à me céder?

Que ne m’es-tu propice une fois en ma vie?

Ou plutôt que n’es-tu contraire à mon envie?

Cet accès s’étanl un peu modéré, je remis à la voile de mon mieux^ pour me rendre chez moi avant l’orage, mais ces tranchées qui venaient de me quitter revinrent plus fort que jamais, et m’obligèrent de m’arrêter encore pour reprendre la même posture :

Ce fut dans ce moment que perdant l’espérance, J’eus besoin du secours de toute ma constance,

Je vis le point fatal que j’allais succomber,

Et que mon ventre ingrat refusait d’écouter.

Ce fut en effet' dans ce redoublement que je pensai céder à la violence de mes maux, qui m’auraient fait faire innocemment une très vilaine action ; je surmontai encore une fois la difficulté, en reprenant toujours une posture qui me mît en garde aux assauts de mon ventre, et j’arrivai enfin heureusement au logis dans le temps qu’il m’eût été impossible de ne point succomber à la tentation ; je ne fus pas plus tôt assis en lieu convenable, que m’abandonnant de corps et d’esprit à tout ce que la colique demandait de moi, je goûtai un plaisir si sensible, que je fus transporté hors de moi-même; tout ce que l’amour a inspiré de plus tendre à un coeur véritablement amoureux ne peut donner qu’une idée grossière de ceux que je trouvai à me voir à mon aise.

Q.u’on ne me vante plus les doux plaisirs delà vie, tous ces plaisirs ne seront qu’une ombre très imparfaite de celui qu’on a de faire an besoin ses pelites af aires. {Amusements sérieux et comig?MS.')

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