‹ Les drôleries médicalesChapitre 60 sur 133 · LES DEUX VOITURES · texte numérisé non relu

LES DEUX VOITURES

La voiture noire n’est rien Auprès de la voiture verte.

Trois ou quatre messieurs très bien S’avancent d’un pas fort inerte, Précédant le corbillard noir Qui s’en va sous ses draperies, Avec un panache au bossoir Et des immortelles fleuries.

Les passants lui disent: Bonsoir!

Et plus loin on voit les figures Des bourgeoises et des bourgeois Encadrés comme des gravures Par les quatre morceaux de bois De la* portière des voitures.^

Et, processionnellement,

Des gens à pied causent affaires.

Par politesse ils ne rient guères,

Et c’est un bel enterrement.

11 s’en va par les avenues,

Ayant le pas sur les tramways.

Sous l’œil des gardiens de la paix, Parmi les foules mi-émues.

Dans les faubourgs tumultueux Au salut discret des cocottes,

Au signe de croix des dévotes.

Il s’avance majestueux.

L’enterrement n’est qu’une fétel Et l’on revient, l’esprit dispos.

De ce loitain champ de repos Avec une fringale prête.

Et de la soif pour plusieurs pots.

Bast ! c’est chose si triviale,

On en rencontre tant dehors De ces corbillards à croquemorts, Q.u’il faut être provinciale, Madame, pour perdre un moment A voir passer l’enterrement.

Mais ce qui m’effraie et me glace Et ce qui me cloue à ma place, Muet d’une indicible horreur,

C’est l’affreuse voiture verte.

Hermétiquement close, couverte, Et qui galope avec fureur.

Là-dedans le cheval emporte Une chose innomée et morte, Ancien cadavre déjeté,

Machabé démissionnaire Par lambeaux et déchiqueté?

Crânes rompus, jambes hachées, Têtes qu’on dirait ébauchées Par le crayon du cauchemar ;

Des os et des viandes puantes Collant leurs surfaces gluantes :

Le vomissement de Clamart.

Ils furent pourtant quelque chose, L’un poète, l’autre zingueur, L’autre, fille à la lèvre rose,

Ils eurent du sang dans le cœur.

Des passions dans la cervelle ; L’un aimait l’or, l’autre sa belle; L’autre les fleurs, l’autre le vin. Mais ils sont crevés à l’hospice ; Pas de famille à leur service,

Et personne qui se souvînt!

Fin du travail ou fin du vice !

Sans un soupir, sans un sanglot, Sans un salut du populot.

Comme une denrée importune.

Tout ça vers la fosse commune Au galop! au triple galop II

Et je rêve parfois, grisette,

Chère mignonne marquisette,

Doux yeux de ma gentille amour !

Seins fleuris de boutons de rose... . ^ Que le Destin, vieillard morose,

Peut bien nous réunir un jour.

Toi, belle fille de bohème,

Qui crois éterniser le bal.

Moi, poète de carnaval.

Qui songe parfois au carême.

Il peut nous réunir là-bas,

Crânes rompus, jambes et bras,

Résidu de matière inerte ^

Ça peut arriver, sais-tu bien ?

La voiture noire n’est rien Auprès de la voiture verte.

Émile Goudeaü.

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