LE BARON AVEUGLE
Un vieux baron s’était fait usurier :
Pour un baron c’est un vilain métier.
Quoi qu’il en soit, à forcer de lésine, Couchant sans draps, faisant seul sa cuisine, A soixante ans il était parvenu A quadrupler son petit revenu.
31 continue: il boit à la fontaine;
Le vin est bon, l’eau lui paraît plus saine;
31 prête à gage; il achète à l’encan De vieux souliers, un frac de bouracan,
Des bas troués, un gras pourpoint de laine. Accumulant sa petite semaine.
Vingt mille écus composaient son trésor,
Et chaque jour il augmentait encor.
Notre baron, en comptant sa monnoie,
A cet aspect ne se sent pas de joie.
Un soir pourtant, repassant ses écus,
31 s’aperçoit qu’il n’y voit quasi plus.
Dans sa surprise il se lamente, il beugle : tt Je perds la vue! ah! je deviens aveuglel Je suis d’avis de consulter Gendron. »
31 part après ; il emprunte un bâton ;
Et le cœur gros, la contenance triste.
Bronchant, clochant, va trouver l’oculiste.
« Combien, monsieur, m’en pourra-t-il coûter Pour me guérir? je viens vous consulter.
— Monsieur, je vois, c’est une cataracte.
Mais avec vous je ne fais point de pacte; Vous me paîrez quand vous serez guéri.
— Pardon, monsieur, je suis de Chambéri; Un Savoyard connaît peu l’opulence;
Je sais, par jour, à quoi va ma dépense.
Que vous faut-il? — Eh bien, fesse-mathieu, Fais-toi guérir gratis à l’Hôtel-Dieu. »
Gendron savait que notre homme était riche ; Certain voisin, pour lui faire une niche,
Avait trahi le secret du baron, j
En le peignant plus ladre que Caron.
— Vous voulez donc, monsieur, que je m’explique? Deux cents écus. — Cela fait six cents francs 1 C’est trop payé pour voir cinq ou six ans. O Monsieur Gendron, vous êtes honnête homme : C’est bien assez de moitié de la somme.
J’ai les yeux clos pendant toute la nuit;
Je ne veux voir que quand le soleil luit.
Pendant la nuit personne ne voit goutte :
Pour un temps mort voulez-vous qu’il m’en coûte?
— Pour six cents francs je vous rends vos deux yeux, Entendez-vous? — Mais, monsieur, faisons mieux : Un me suffit, et pourvu que je lorgne...
Soit, cent écus, je consens d’être borgne.
De la CoNDAMlNE.