‹ Les drôleries médicalesChapitre 65 sur 133 · UN POISSON D’AVRIL · texte numérisé non relu

UN POISSON D’AVRIL

Isidore Fistuleux était un honnête garçon pharmacien dont le cœur n’avait pas encore battu. Il était blond filasse, et ses gros yeux bley faïence semblaient avoir été ravis à une paire de vases Lesueur. Avec cela une carrure d’Hercule et un nez qui eût pu passer pour la trompe d’un éléphant à la mamelle.

Il vivait heureux comme le poisson dans l’aquarium, ne croyant pas qu’il pût y avoir de

plus douces occupations que de piler du bromure ou d’empaqueter de la rhubarbe, quand un jour — jour néfaste ! — son patron renvo}^a porter une pâte d’amandes composée, chez la vicomtesse de Sainte-Elastique, rue Pigalle. 0 '

On introduisit Isidore dans un luxueux boudoir sentant tout autre chose que la pharmacie, où il se trouva en face d’une exubérante jeune femme succinctement vêtue — elle sortait du bain 1 — laquelle le pria de lui montrer a étendre la pâte en question, offrant un bras de neige à l’expérience.

Isidore, esclave du devoir professionnel, commença la troublante opération, mais au bout de cinq minutes, et comme il arrivait à l’épaule, il rougit, pâlit, tressaillit, ses doigts se détendirent, et il tomba en syncope aux pieds de la vicomtesse.

AT. B. — Ceci se passait le 20 mars, premier jour du printemps, si l’on en croit Mathieu (de la Drôme).

Dès lors, Isidore ne fut plus le même. La pharmacie n’eut plus de charmes, le Codex plus d’appas.

Il travaillait sans goût et sans attention, versant de l’arsenic dans les loochs et râpant du gingembre dans la réglisse. Eniin, un soir, il consulta sur son état moral son camarade d’officine, lepotard Dubéleuil, un noceur enragé.

Le potard Dubéleuil écouta le récit de l’aventure de la rue Pigalle et l’aveu des symptômes qui se m.ani lestèrent à la suite, et sans hésiter porta ce diagnostic: « Fistüleux, mon bon ami, tu es amoureux fou ! » A Faudition de ces paroles, Isidore eut une nouvelle syncope.

Pourtant, ^la^ vicomtesse de Sainte-Elastique n’avait pas été insensible à l’hommage spontané que la nature avait amené Isidore à lui rendre.

Elle avait contemplé longuement le jeune homme évanoui, avait bâti des hypothèses à la Cuvier sur les données que lui fournissaient la luxuriance de sa végétation capillaire, l’épanouissement de son cartilage nasal, l’amplitude de sa cavité thoracique, et avait rêvé de lui les nuits suivantes, non sans plaisir.

Mais, retenue par la pudeur féminine, elle avait attendu que l’entrée en matière vînt de lui.

Hélas, vainement î La timidité était chez Isidore à la hauteur de l’innocence.

Au bout de dix jours bien comptés, la vicomtesse, ne voyant rien venir, prit une grande ' résolution.

Et le lendemain Isidore recevait à la pharmacie une lettre rose, sentant bon, signée Louisa de Sainte -Elastique et lui demandant, avec des termes câlins, de « renouveler la séance et d’apporter beaucoup de pâte. »

S’il n’eût été soutenu par Dubéleuil, Isidore se fût afiaibli de reciief, tant il était stupéfié par un tel bonheur.

Pourtant, grâce à un énergique effort de volonté, il se trouva, le jour suivant, prêt à partir à l’heure indiquée. Mais le potard Dubéleuil, qui ne voyait pas sans jalousie la bonne fortune de son collègue, eut une idée satanique:

cc — Ah! ça, dit-il, tu prends la chose au sérieux?... Mais, nigaud, regarde donc le calendrier! Nous sommes aujourd’hui le avril... Cest une farce!... »

Cette fois, Isidore chut parmi les bocaux.

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