ÉLOGE DES EAUX DE VICHY
PAR UN I.NDIGÈNE
Air : V'ia c’ que cest qii d'aller au hais.
Chez nous c’est bien avec raison
Q.ue tant d’ gens vienn’nt faire un’ saison,
Car 011 peut ici d’ l’hépatite,
On peut d’ la gastrite,
D’ vingt aut’ maux en ite,
En moins d’un mois s’ voir affranchi;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
D’puis que’qu’ temps même un brav’ méd’cin D’ goutteux nous fait v’nir un essaim; Suivant c’ docteur qui jamais n’ boude,
Un’ jointur’ qui s’ soude
N’a b’soin qu’ d’un peu d’ soude,
On n’en trouv’ null’ part plus qu’ ici;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
Aussi voyez tous les matins A l’hôpital, aux Célestins,
Ces dign’s amateurs de bonii’ chère Boir’ régim’ sévère.
L’eau qui dans leur verre Remplac’ le Bourgogne et l’Aï;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
Il est vrai qu’un autre docteur '
De c’ trait’ment là grand détracteur,
Prétend d’ son côté qu’à la goutte L’ premier n’ connaît goutte Et qu’ c’lui qui l’écoute N’ tarde pas à mourir guéri ;
Y’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
Dans cett’ guerr’ chacun prend parti :
L’un fait l’élog’ du grand Petit,
L’autre, prêt à lui chercher qu’relie,
Vrai malad’ modèle,
Soutient qu’ sans prunelle On n’ voit pas clair en plein midi;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
Ces pauvres baigneurs, vraiment j’ les plains Quand les appartements sont pleins :
J’ai vu de rich’s propriétaires.
De vieux militaires.
Jusqu’à des notaires.
Au premier loger en garni ;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
Nos hôtels mêm’ les plus brillants N’ sont pas sans inconvénients :
Autour d’ la table on vous entasse Et quand un plat passe,
Souvent, faut’ d’espace,
Vous n’avez qu’ l’odeur du rôti ;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
Et puis par un’ chaleur d’enfer.
On vous met dans un courant d’air Qui bientôt chez vous détermine Ophtalmie , angine Ou rhum’ de poitrine,
Chacun tousse et s’ plaint à l’envi:
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
Vot* docteur, très innocemment,
De ces maux vous fait compliment :
Lui qui n’en soupçon n’ pas la cause N’y voit qu’un’ boun’ cbos“
Et tout d’ suit’ suppose Que sur vous les eaux ont agi ;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
Encor n’est-on pas bien certain D’ pouvoir approcher du méd’cin.
Et pour obtenir un’ baignoire,
Seul’ment provisoire,
11 faut, sans vain’ gloire,
Faire la cour à monsieur Jarry;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
On s’occup’ beaucoup de c’ qu’on prend. On n’ s’occup’ pas moins de c’ qu’on rend; On se racont’ sans nul mystère.
Comment on digère.
Comment l’gaz opère.
Comment on s’ trouv’ de l’alcali ;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
Mais c’ n’est pas 1’ tout que d’ se baigner,
D’ s’écouter vivre et d’ se saigner;
11 faut à nos pauvres malades Concerts, promenades,
Bals et cavalcades.
Où d’ leurs maux ils cherchent l’oubli;
V’ià c’ que c’est -que les eaux d’ Vichy.
Monsieur Strauss et son violon Font les délic’s du grand salon;
Tous les soirs on a d’ la musique.
Et cet homme unique En plein’ République Fait danser 1’ dimanche et 1’ jeudi;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy,
On peut bien dir’ qn’ l’égnlité Dans ces bals est un’ vérité :
La grand’ dame, à Paris si Itère,
Dans’ vive et légère,
Près d’ sa couturière,
Avec un traiteur enrichi;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Viclî}^
Au parc on admire en s’ prom’nant Des messieurs d’un genre étonnant;
A les voir couchés sur troia chaises Prendr’ si bien leurs aises Pour dir’ des fadaises.
On s’ croirait devant Tortoni;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy.
Par malheur — c’est un fait trop clair — Le métier d’ lion coût’ fort cher;
Aussi plus d’un d’ ces fils d’ famille Q.ui tout l’été brille.
Après la Grand’Grille Verra l’hiver celi’ de Clichy;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy,
Là j’aperçois un r’présentant Personnage fort important,
Q.ui s’ trouvant la langue affilée Dans la grande allée Mieux qu’à l’Assemblée,
S’ donne des airs de mamamouchi;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d* Vichy.
Jusqu’à la fin pour sa santé On tcdch’ de s’maintenir en gaité;
L’art vient en aide à la nature.
Et chacun, )’ vous jure,
Part après sa cure,
La poch’ vid’ mais 1’ teint rafraîchi;
V’ià c’ que c’est qu’ les eaux d’ Vichy,
Juillet 1850,