‹ Les drôleries médicalesChapitre 9 sur 133 · LE VENTRE PERDU · texte numérisé non relu

LE VENTRE PERDU

Air : ]* suis ne paillasse.

J’ai bien souffert dans ces temps-ci D’un affreux rhumatisme;

Mais c’est terminé, Dieu merci, Pour mon mince héroïsme.

Mes malheureux os Ont enfin du r’pos ;

Dans le calme je rentre.

Mais 1’ mal a du bon Mêm’ pour un barbon.

Car j’ai perdu mon ventre.

Ce rhumatism’ me happant,

M’a tenaillé l’épaule.

Broyant ma chair en la frappant De sa pesante gaule ; Comme un coutelas,

Me lardant le bras

De ses coups triste centre.

Mais r mal a du bon, Pour moi, j’en répond,

Car il m’a pris mon ventre.

Ma taiir fine avait pris l’aspect D’un poussah de la Chine;

Je d’vins pour sortir circonspect, De peur qu’on m’examine, j’ voyais chaqu’ passant D’vant moi s’efi’açant, Comm’ quand l’éléphant rentre.

Mais r mal a du bon, Puisque sans façon Il m’a ravi mon ventre.

A l'instar d’un grav’ magistrat.

Mon orgueilleus’ bedaine, Ainsi qu’un second Ararat S’avançait dans la plaine; Sans en avoir l’air,

J’ n’en étais pas fier;

V’ià qu’en soi-même ell’ rentre !

C’est un gros glaçon Au soleil qui s’ tond,

Et j’ai perdu mon ventre.

A présent je suis satisfait:

Dans nves effets je flotte;

J’ai fait rétrécir mon gilet, Rap’tisser ma culotte;

En m’apercevant.

On dit maintenant:

Dans sa jeunesse il rentre.

Oui, r mal a du bon.

Car d’un Apollon Il m’a donné le ventre.

Don Obèse,

UN DOCTEUR EN DÉCRET (i)

dU’UN BŒUF BLESSA SI FORT, QU’lL NE SAVOIT ' EN QUELLE JAMBE C’ÉTOIT.

Un docteur en la Faculté de décret, passant pour aller lire aux Écoles, rencontra une troupe de boeufs (ou la troupe de bœufs le rencontra), qu’un varlet de boucher menoit devant soi. L’un desquels quidam bœuf, comme M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un petit contre sa robe, dont il se print incontinent à crier :

« A l’aide! ô le méchant bœuf! il m’a tué! je suis mort ! »

A ce cri s’amassèrent force gens, car il étoit bien connu, parce qu’il y avoit trente ou quai ante ans qu’il ne bougeoit de Paris; lesquels, à l’ouïr crier, pensoicnt qu'il lut énormément blessé. L’un le soutenoit d’un côté, l’autre, d’un autre, de peur qu’il ne tombât de dessus sa mule. Et entre ses hauts cris, il dit à son famuïns, qui avait nom Corneille :

cc Viens çâ. Ehî mon Dieu! va-t’en aux Écoles, et leur dis que je suis mort, et qu’un bœuf m’a tué, et que je ne saurois aller faire ma lecture, et que ce sera pour une autre fois! »

Les Ecoles furent toutes troublées de ces nou- -

(i) Droit canon.

veiles, et aussi messieurs de la Faculté. Et incontinent l’allèrent voir quelques-uns d’entre eux, qui furent députés, qui le trouvèrent étendu sur un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux d’huiles, d’onguents, d’aubins d’œufs (i), et tous les ferrements, en tel cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort, qu’il ne pouvoit endurer qu’on le déchaussât; mais fallut incontinent découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu, il ne trouva point de lieu entamé, ne meurdri (2), ne aucune apparence de blessure, combien que toujours M. le docteur criât : « Je suis mort, mon ami, je suis mort! » Et quand le barbier y vouloir toucher de la main, il crioit encore plus haut : « Oh! vous me tuez! je suis mort! — Et où est-ce qu’il vous fait plus de mal, monsieur ? disoit le barbier. — Eh ! ne le voyez-vous pas bien ? disoit-il. Un bœuf m’a tué, et il me demande où c’est qu’il m’a blessé ! Eh ! je suis mort ! )) Le barbier lui demandoit : « Est-ce là, monsieur? — Nenni ! — Et là? — Nenni w Bref, il ne s’y trouvoit rien. « Eh! mon Dieu! qu’est ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver où j’ai mal : n’est-il point enflé? dit-il au barbier. — Nenni. — Il faut donc, dit M. le docteur, que ce soit en l’autre jambe; car je sais bien que le bœuf m’a heurté. » Il fallut déchausser cette autre jambe. Mais elle

(i) Blancs d’oeufs.

(2} Meumi,

se trouva blessée comme Tautre. « Bah 1 ce bar-bier-ci n’y entend rien : allez m’en quérir un autre. » On y va : il vient, il n’y trouve rien. « Eh ! mon Dieu ! dit M. le docteur, voici grand’chose; un bœuf m’auroit-il frappé sans me faire mal? Viens çà, Corneille; quand le bœuf m’a blessé, de quel côté venoit-il? N’étoit-ce pas devers la muraille? Oui, domine^ ce disoit le famulus. — C’est donc en cette jambe ici. Je leur ai bien dit dès le commencement ; mais il leur est avis que c’est se moquer. » Le barbier, voyant bien que le bon homme n’étoit malade que d’appréhension, pour le contenter y mit un appareil léger, et lui banda la jambe en lui disant que cela suffirait pour le premier appareil : « Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous aurez avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons quelque autre chose . »

(Les Contes et joyeux Devis.)

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