LE GOUTTEUX
Air : Contentons-nous d'une simple bouteille.
Je suis goutteux, je ne puis m’en dédire,
Me voilà donc pour un mois enchaîné l
Plus de bordeaux, encor moins de Tliémire; Il faut jurer, pester comme un damné.
Mon médecin prétend que ma souffrance Est le brevet d’une lointaine fin;
Eh! que m’importe une longue existence,
S’il me faut fuir et l’amour et le vin I
« A certains jeux, quoi! dit ma ménagère,
« Barbon, tu veux être encor triomphant?
« Crains les effets d’une humeur si légère,
« Fuis les plaisirs que ton âge défend. »
Tant qu'elle veut, la vieille m’en débite; Mais, si je ris de son triste sermon,
Pour m’en punir, une douleur subite M’apprend que Marthe a quelquefois raison.
Quand je marchais, quand j’avais bon visage, Tous mes amis entouraient mon fauteuil; Mais à présent jeûner est mon partage : Aucun d’ici n’ose franchir le seuil.
La goutte au moins me sert à vous connaître. Amis ingrats!... je saurai me venger!
D’être guéri le jour viendra peut-être...
Je boirai seul, pour vous faire enrager.
J’ai cinquante ans, ma maîtresse est jolie, Mais la volage aime le fruit nouveau....
Je crains de plus, outre ma jalousie,
Que mons Picard n’attaque mon caveau.
Rien pour mon or, chez moi que je redoute.
Du calme enfin mon âme jouirait
Si, comme moi, Thémire avait la goutte.
Si je savais plus sobre mon valet.
Si tant de mal encor longtemps m’obsède.
Je ne veux plus voir aucun médecin.
Et ne prendrai, pour unique remède.
Que du champagne et du vieux chambertini
Du froid docteur qui tâtonne, qui doute, Pauvres goutteux repoussez l’élixir; Lorsque l’Amour vous a donné la goutte, C’est à Bacchus, morbleu ! de la guérir !
M. L. T. Gilbert.