TOUS MÉDECINS
Il faut croire que la médecine exerce une fascination bien puissante sur les gens, puisque tout le monde veut y toucher. Et vous-même, si vous faisiez scrupuleusement votre examen de conscience, vous trouveriez à votre passif quelques petits délits d’exercice illégal de la médecine.
Vous ne vous aviseriez pas, à moins d’être bachelier ès-pendules, de raccommioder la montre d’autrui, et pourtant vous n’hésitez pas dans l’occasion à porter vos mains profanes sur la mécanique humaine.
L’anecdote suivante, puisée dans Joubert, auteur du xv!® siècle, nous montre qu’il y a trois cents ans les choses se passaient tout comme aujourd’hui.
« Alphonse d’Est, duc de Ferrare, mit un jour en propos familier, de quel métier il y avait plus de gens. Gonelle, fameux bouffon, dit qu’il y avait plus de médecins que de tout autre sorte
de gens et gagea contre le duc, son maître, qu’il le prouverait avant vingt-quatre heures.
Le lendemain matin, il sort de son logis avec un. bonnet de nuit et un couvre-chef qui lui bandait le menton, puis un chapeau pardessus. En cet équipage, il se dirige vers le palais de Son Excellence. Le premier qu’il rencontre lui demande ce qu’il a, il répond : «Une douleur enra2:ée de dents. »
« Ah! mon ami, dit l’autre, je sais la meilleure recette contre ce mal, 55 et il la lui dit. Gonelle écrit son nom sur ses tablettes, en faisant semblant d’écrire sa recette. A un pas de là, il en trouve deux ou trois ensemble qui font semblable interrogation et chacun lui donne un remède; il écrit leur nom, comme du premier. Et ainsi poursuivant son chemin, il ne rencontre personne qui ne lui enseigne quelques recettes différentes l’une de Lautre, chacun lui disant que la sienne était bien éprouvée, certaine et infaillible. Il écrit le nom de tous. Quand il entre dans la chambre du duc. Son Excellence lui crie de loin : « Eh ! qu’as-tu donc, Gonelle?
« Il répond tout piteusement et marmiteux : « Le mal de dents le plus cruel qui fut jamais. » Or donc. Son Excellence lui dit :
Eh! Gonelle, je sais une chose qui te fera passer incontinent la douleur, encore que la dent fût gâtée. Brassavolo, mon médecin, n’en pratiqua jamais de meilleure. Fais ceci et cela et tu seras guéri. »
« Soudain, Gor.elle, jetant bas sa coiiTure et son attirail, s’écria : « Et vous aussi, monseigneur, êtes médecin !... Voyez- ci combien j’en ai trouvé depuis mon logis jusqu’au vôtre. Il y en a plus de deux cents, et je n’ai passé que par une rue. » « Trouvez-moi autant de personnes d’autre métier. »
JouLiN. (Les Causeries du Docteur.')
L’ESCHOLR DE SALERNE (*)
EN VERS BURLESaUES Par le sieur MARTIN, médecin.
ÉPISTRE DÉDICATOIRE AU ROY d’axGLETERRE
A VOUS, Roy de la Grand’Bretagne,
Jadis le païs de Cocagne;
L’eschole des Salernitains,
En corps, écrit ces vers latins.
(i) L’école médicale établie à Salerne, à une époque reculée dont on ne saurait indiquer rigoureusement la date précise, était déjà fort célèbre et jouissait d’une grande autorité dés le XI® siècle. Un des fils de Guillaume le Conquérant et l’héritier présomptif de la couronne d’Angleterre, Robert, en revenant du siège de Jérusalem où il avait été blessé au bras, se rendit à Salerne en iioi. pour y consulter la Faculté sur une fistule qui s’était formée dans sa plaie. Cette fistule, selon l'opinion des médecins consultés, ne pouvait être guérie que par une succion qui pourrait mettre en danger la vie de celui qui oserait l’effectuer. La générosité de Robert ne lui permettant pas de recourir à un remède si périllenv pour l’opérateur, sa temme
Latins? dira quelque critique :
Parbleu, vous êtes hérétique,
Ou je n’entends pas le françois.
Mais vois-tu bien, qui que tu sois, La réponse m’est fort aisée :
Ces vers étoient l’année passée En latin, et depuis un mois Je les ay tournez en françois.
Mais, pour revenir à mon compte, Ce me deust être une grand’honte, Et lourde faute ce seroit,
Si tout permis en vers n’étoit,
De laisser le roy d’Angleterre, Seigneur d’une si belle terre.
Si riche en prez et en brebis,
Pour quelque Raminagrobis.
Oyez donc, grand Roy, la manière D’avoir santé toujours entière.
Sans user de médicamens.
De bolus, ny de lavemens.
De sirops, juleps, apozêmes.
Qui rendent les personnes blêmes, De ventouses, de frictions,
Ny de scarihcations.
Et pour vivre longues années Sans médecines ny saignées; Laissant tout autre avant-propos Je vais l’écrire en peu de mots.
se chargea elle-même de ce soin et profita du sommeil de son mari pour sucer la plaie et tenter de la guérir, au risque de sa vie. Cet acte de dévouement conjugal obtint un double succès. Robert fut guéri et la courageuse épouse n’éprouva aucun fâcheux accident.
Les rapports nécessaires qui s’établirent alors entre le futur roi d’Angleterre et les médecins de l’Ecole de Salerne déterminèrent probablement ceux-ci à offrir au prince un résumé de leurs doctrines hygiéniques et médicales, rédigé en aphorismes, qui furent mis en vers latins par l’un d’eux, Jean de Milan. Telle est au moins l’opinion la plus généralement admise.