LES COMMANDEMENTS DU MÉDECIN
De la Douleur fais une épouse, Une maîtresse de ton cœur, Etouffe toute voix jalouse Qui la dispute à ton ardeur.
Va la chercher dans la chaumine.
Va la chercher dans les salons, Car elle est belle sous l’hermine.
Plus belle encor sous les haillons.
Qu’elle attaque le corps ou l’ame, Qu’elle dise ou taise son nom.
Qu’elle soit pure ou soit infâme, Dès qu’elle frappe à ta ni- isofi,
Ou dès qu’au loin sa voix t’appelle, Dans ta veille ou dans ton sommeil, Ouvre vite ou vole près d’elle,
Sous l’étoile ou sous le soleil.
Que tout soit doux dans ta personne.
L’oeil, le geste, ainsi que la voix; Que ta bonté partout rayonne,
Et tu soulageras deux fois.
Dans la bataille des épées.
Et des fusils et des canons,
A travers les plaines trempées Du sang tiède des légions,
Ou sous les flèches invisibles Qui sillonnent l’air empesté,
Creusant des blessures horribles Aux entrailles de la cité.
Toi, soldat de la bienfaisance,
Dans tous les périls fais-toi voir Avec l’arme de la science Et sous le drapeau du devoir.
Que ta conscience soit l’urne Où l’on met la cendre des morts.
Dépositaire taciturne Des maux, des fautes, des remord ,
Des chagrins que la maison cèle Sous le faux voile de la paix.
D’un sceau sacré qu’elle les cèle.
Pour les garder à tout jamais.
Dans toute famille qui livre Ses jours intimes à ta foi,
Où va désormais le saint livre Du foyer s’ouvrir devant toi,
Qu’aucun acte, en nulle rencontre.
Ne déshonore ton crédit;
Ne vois rien que ce qu’on te montre.
N’entends rien que ce qu’on te dit.
Lorsque ton pied des gynécées Franchit le seuil mystérieux,
Arme de pudeur tes pensées Comme tes lèvres et tes yeux.
Que tu sois juif ou catholique,
Même athée, écoute le vœu De qui réclame un viatique Des mains du prêtre de Dieu.
Des deux parts qui forment le monde,
La richesse et la pauvreté.
C’est bien souvent dans la seconde Que la fortune t’a jeté;
Mais riche ou pauvre, à l’indigence De tes soins réserve une part;
Et quand de ta noble science On te paiera, — fût-ce un peu tard.
Mesure le poids à l’épaule ;
Hier bon, sois juste aujourd’hui;
Tu trahirais ce double rôle Si tu permettais que celui
Dont le mal a fait la misère,
En payant un trop lourd tribut Retrouvvàt, par un sort contraire,
La misère dans son salut.
Lors, en ta vieillesse sereine,
Nul trésor ne vaudra le tien.
Si ton nom sur la bouche amène Ces simples mots : Homme de bien !
A. D. (Gazette hebdomadaire.')