LE PROFESSEUR
THOMAS LEVERTON DONALDSON
ANCIEN PRÉSIDENT DE L’iNSTITUT ROYAL DES ARCHITECTES BRITANNIQUES
MEMBRE ASSOCIÉ DE L’iNSTITUT DE FRANCE
PRÉFACE
’étude de la vie et de l'œuvre de Jacques Androuet Du Cerceau, travail qui occupe la majeure partie de ce volume, nous a forcé non seulement d’invoquer à tout instant le souvenir de l'Italie et de quelquesuns de ses grands artistes; elle a aussi mis en relief l’ardeur avec laquelle Du Cerceau s’efforça de propager dans sa patrie les formes de la Renaissance italienne, au travers desquelles le xvie siècle entrevoyait l’Antiquité classique ; elle a, en outre, révélé le plan arrêté d’après lequel procédait le célèbre architecte français. Ces résultats pourraient aisément exposer et l’entreprise de Du Cerceau et notre livre à une critique reposant sur un véritable malentendu et que nous voudrions désarmer d’avance.
Il s’est produit, en effet, dans ces dernières années un courant d’opinion en France, en Belgique, en Hollande, et sans doute ailleurs encore, de tout point hostile à cette ingérence de l’art italien au xvie siècle, comme ayant été funeste au développement des qualités de l’art national dans ces différents pays.
PREFACE
Nous sympathisons vivement avec les sentiments qui ont inspiré cette manière de voir ; nous admettons volontiers que ses représentants tracent peut-être à l'art contemporain la véritable voie à suivre ; nous déplorons toutes les manifestations d’une corruption qui ne régnait pas uniquement au sud des Alpes et à laquelle les oeuvres d’art postérieures à i520 durent avant tout leur cachet profane, au lieu de la beauté pure et radieuse, née de révélations célestes. Nous reconnaissons pleinement l'infériorité des monuments de la Renaissance française comparés aux monuments gothiques sous le rapport de la complète unité organique du style. Nous confessons enfin que l’ornementation, malgré un goût recherché et des aptitudes étonnantes, respire moins la fraîcheur printanière de la flore ornementale indigène de l’époque précédente en France, revêt moins de cette véritable beauté simple, mais complète, reflet de la perfection divine, apanage des meilleures œuvres de la Renaissance italienne.
Mais, ces concessions faites, nous sommes convaincu que l’introduction des formes, et en partie des principes de l’art italien, pouvait seule alors apporter les éléments nécessaires à un nouveau développement de l'art dans les pays gallo-germaniques, et nous croyons que, malgré toutes les imperfections signalées, cette introduction a eu son côté salutaire et indispensable.
Ne serait-ce pas à des effets latents de la première civilisation latine des Gallo-Romains, joints à des dispositions de race, que la France a
dû de mieux s’assimiler certains côtés de l’art italien et doit encore sa
supériorité dans la plupart des branches de l’Art ? Et, si tel est le cas, ne devient-il pas souverainement injuste de reprocher aux Du Cerceau, aux Pierre Lescot, aux Philibert Delorme et aux Jean Bullant leur enthousiasme pour l’art nouveau, leurs efforts pour mettre leur pays à même d'y exceller en s’appropriant l’esprit et les principes de leurs voisins. Bien mieux que nous, ces maîtres avaient l'instinct sûr de ce qui avait manqué à l’architecture et aux arts du Moyen-Age, le sentiment net de ce qui ne pouvait leur être apporté que du Midi, et d'un peuple qui avait ressuscité, en les animant d’une vie nouvelle et différente, les principes immortels de l’art antique. N’arrive-t-il pas
PREFACE
souvent dans l’histoire, et c’était le cas alors, que la continuité du progrès s’opère par l’alternance des influences ?
Après cette justification du rôle de Jacques Androuet Du Cerceau l’Ancien, justification qui me tenait à coeur, il me reste le devoir agréable d’exprimer ma gratitude la plus sincère aux artistes, aux savants et aux amateurs, sans le concours bienveillant desquels il m’eût été impossible d’accomplir ce travail.
Ce sont en première ligne deux architectes, MM. Destailleur et Lesoufaché, et un amateur distingué, M. Foule, à Paris, possesseurs des collections probablement les plus complètes de l’œuvre gravé et dessiné d’Androuet, qui, dans des conversations fréquentes et par la communication si libérale de leurs collections, m’ont fourni des renseignements et des documents inappréciables et m’ont permis d’enrichir ce volume d’un grand nombre de figures inédites. J’exprime également ma reconnaissance au Cabinet des Estampes, à Paris, dans la personne de mon oncle, le vicomte Henri Delaborde, puis dans celle de son successeur dans la conservation du département, M. Georges Duplessis, et de M. Raffet. Leur concours constant, les facilités qu'ils m’ont accordées ont grandement facilité mes recherches.
Sans la libéralité de la Bibliothèque royale de Munich, sans la prévenance de son secrétaire, M. Guillaume Meyer, actuellement professeur à Goettingue, mon travail aurait été privé d’éléments fondamentaux. Je remercie, aussi, M. Lichtwark, bibliothécaire du Musée des Arts décoratifs, à Berlin, des renseignements fournis sur le Recueil de Dessins L, et enfin M. le pasteur La Roche, conservateur du Cabinet des Estampes, à Bâle, d’avoir pu reproduire ici une pièce unique, la figure 5.
Si pour terminer je réclame l’indulgence du lecteur sur plus d’un point que j’aurais voulu préciser davantage, j’ose espérer du moins que les renseignements nouveaux sur un grand nombre de sujets, ainsi que la description entreprise, pour la première fois, de nombreux recueils de Dessins, donneront à cette étude un intérêt réel. Je souhaite également que la preuve définitive que Du Cerceau l'Ancien a été l’inventeur de projets considérables, que les renseignements
PREFACE
importants sur des monuments célèbres de l'art italien, que l'illustration enfin de ce volume, au moyen de nombreuses figures, en grande partie inédites, puissent devenir le point de départ d'autres découvertes concernant la grande époque de la Renaissance des arts au xve et au xvie siècle.
Henry de Geymüller.
Champitet-sous-Lausanne, 2 novembre 1886.