MADAME RENEE DE FRANCE
DVCHESSE DE FERRARE,
ET DE CHARTRES, &c.
« SI DIEV m’eust donné telle cômodité de pouvoir, comme il a mis en moy le bon vouloir, et affection en vostre endroit (Madame) je n’eusse estési longtemps sans recreer rostre esprit de quelques liures de mon art et labeur. Entre autres, je vous eusse présenté celuy des bastimens singuliers de France : œuure digne d’estre mise en auant, pour le grand plaisir et de le Etatiô, que pourroient prédre tous les gras seigneurs, et amateurs de l’art d’Architecture. Ce que j’auois de libéré faire et mettre en lumière soub% le bon vouloir du Roy , duquel j’ay la permission : ayant de libéré (Dieu aidant) mettre en iceluy, non seullement les plans, commodités, et élévations desdits bastimens : mais auec ce, faire quelque discours sur la situation d’iceux, et en quel temps, et soubs quels Roys ils ont esté construicts, avec déclarations d’iceux : ce qui eustraui aux hommes quelques heures pour y entremesler leurs esprits. Mais d’autant que tel œuvre ne se peut faire sans grans frais, peine et travail : attendu aussi que cela requiert soy transporter sur les lieux , ou il y va du temps et depése, je n’ay peu y satisfaire, Madame : pour ce que lorsque festoye acheminé pour aller visiter les dicts bastimens , et commencer le dict œuvre, les misérables troubles survindrent en ce Royaume, qui me causèrent si grandes pertes et dommaiges, et à toute ma famille , que je n’ay eu depuis moyen, ne pouvoir de poursuivre mon desseing. Et maintenant qu’il a pieu à vostre bonté me retirer à vostre service , j’ay dérobé quelques heures du jour, et de la nuict pour ramasser un liuure de grotesques, d’inuentions diverses, de laquelle œuure, vostre excellence, pourra prédre plaisir pour la variété des choses comprinces : parties desquelles j'ay tiré de Monceaux , lieu fort notable, aucunes de Fontenebleau , autres sont de mon invention, ce que j’ay fait attendant le moyen que Dieu me donnera de poursuivre le dict liuure des bastimens de France , et espere aussi faire autres œuvres, qui vous seront (Madame) délectables, et a toutes personnes d’esprit récréatives lesquelles pareillement serôt utiles et proufitables à gens qui se plaisent à l’architecture. Cependant cette mienne petite œuvre de Grotesques pourra servir aux orfèvres , paintres , tailleurs de pierres , menuisiers et autres artisans . pour esueiller leurs esprits , et appliquer
chacü en son art , ce qu’il y trouvera propre , pour le contentement des Seigneurs, pour lesquels ils seront emploiez. Vous suppliant très humblement (Madame) prendre à gré ce mien petit labeur, et m’excuser si je prens la hardiesse de dedier, à vostre grandeur, chose de si petite importance : mais plustost aurez esgard à vostre très affectionné serviteur, lequel souhaite à jamais s’emploier à vostre service , en priât Dieu vous maintenir (Madame) en santé et donner longue et heureuse vie.
Vostre très humble et très affectionné serviteur,
Iacques Androuet du Cerceau. »