CHAPITRE VI
original, mais d’un degré moins fin que les deux monuments de Tonnerre, est aussi, comme disposition, peut-être plus milanais que français. La grandeur extrême des trois fenêtres du collatéral derrière le rondpoint produit le même effet d’exagération et d’absence d’échelle que l’on ressent en présence de la disposition semblable dans la cathédrale de Milan, impression augmentée encore par la largeur moindre du collatéral comparée à celle de la nef principale. Ensuite, le passage du carré du rez-de-chaussée à l’octogone, au-dessus des chapelles, montre aussi une disposition dont, à ma connaissance, il ne se présente pas d’exemple en France; c’est le même passage que dans le groupe des églises milanaises de Canepanuova et de la cathédrale, à Pavie, de Busto Arsizio, de Legnano, disposition empruntée à son tour à celle de l'antique église de San Lorenzo, à Milan.
Répondant maintenant à la question qui nous avait conduit à Montargis, nous devons avouer franchement que cet édifice ne renferme aucune des dispositions caractéristiques rencontrées par nous dans les oeuvres dessinées ou gravées de Du Cerceau, et qui, par suite, nous auraient fait songer à lui plus qu’à tout autre architecte français de cette époque. Il n’en est plus de même de l’intéressant projet de façade pour l’église de Saint-Eustache, à Paris, dont il sera question plus loin, bien qu’ici Du Cerceau ait employé le même style que l’on voit à Montargis. Les études milanaises que nous avons signalées chez Du Cerceau, à l’occasion de la Chartreuse de Pavie et de l’orfèvrerie d’église, ne constituent aucun indice caractéristique, parce que toute la Renaissance française sous Louis XII et sous François Ier est pleine d’impressions milanaises et procède de la Lombardie. Il y a toutefois une particularité de style dans l’église de Montargis qui, à nos yeux, crée une présomption en faveur de Du Cerceau — c’est la grande originalité de la disposition en plan et en élévation, originalité très conforme à la fantaisie extrême, parfois démesurée, que l’on rencontre dans les œuvres d’Androuet l’Ancien, et par laquelle il dépasse, croyons-nous, la plupart de ses contemporains. Il ne nous vient pas à l’esprit, en ce moment, d’exemple d’église française de la Renaissance qui, comme le chœur de Montargis, puisse présenter le type de trois
Attribuée à Du Cerceau.
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FIG. 37. — PROJET DE DU CERCEAU POUR LA FAÇADE DE L’ÉGLISE SAINT-EUSTACHE, A PARIS.
Dessin original appartenant à M. Destailleur.
nefs ayant la même hauteur h Comme logique, par la gradation des nefs et par l’équilibre des parties, la disposition française ordinaire nous paraît bien supérieure; toutefois, comme effet de lumière, et au point de vue de la fantaisie et de l’originalité de l'impression, le chœur de l’église de Montargis a une valeur très réelle, et nous protestons contre l’expression de « triste édifice » employée par M. Berty, qui, nous serions tenté de le croire, ne l’avait pas vu lui-même. A l’extérieur, sans compter le détail dont nous avons fait l'éloge, la disposition intelligente à la fois et originale des arcs-boutants contribue à donner à ce chœur vu depuis la « Place Du Cerceau » un effet attrayant. Vu de plus loin, les toits isolés avec faîtes disposés normalement à l’axe de l’édifice, qui recouvrent chaque travée du collatéral, noient l’effet du toit central, et produisent un effet un peu étrange et même un peu lourd, nous en convenons — mais qui ne détruit pas les autres qualités de cette construction si intéressante et si digne d’être visitée par les personnes de goût.
Grâce aux nombreuses dates inscrites en divers endroits aux voûtes du temple, nous sommes à même de rectifier sur un point l’assertion de Guillaume Morin. Les voici : dernière chapelle à droite, i5q5, en a; collatéral, travée dans l’axe, en b : 1 5 86 ; à gauche, deuxième chapelle en c : 1 57 1 ; première, en d : 1572. Au-dessus de l’arc ouvrant de cette chapelle dans le transept : 1 567 ; au-dessus de l'arc de la nef dans le transept : 1 D76 2 .
Nous voyons d’après ces dates que ce n'est pas du temps de Madame Renée de France que les bourgeois de Montargis se cotisèrent pour construire leur chœur, car celui-ci a dû être commencé vers 1540, ni même sous Henri II, qui régna de 1548 à 1559. Peut-être les travaux, qui marchèrent lentement, furent-ils interrompus quelque temps, puis repris vers iêyo, et la mention de Guillaume Morin se rapporte-t-elle
1. Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire, article Cathédrale, pages 369-370, dit que ce type est fréquent dans les églises romanes du Poitou, du Limousin, de la Saintonge, de la Vendée et même du Berry. 11 l'est aussi en Allemagne aux xiv8 et xv8 siècles, où on le désigne sous le nom de « Hallenkirche ». En Italie, nous pouvons citer trois exemples, le premier du Moyen-Age : San Fortunato, à Todi, et deux de la Renaissance : Santa Maria dell’ Anima, à Rome, et la cathédrale de Picnza.
a. Enfin, dans la voûte du rond-point, nous avons cru lire 1860, ce qui peut être la date d’une restauration.