CHAPITRE PREMIER
définitive le séjour prolongé de Jacques Androuet père, à Rome, au début même de sa carrière.
Voici quels sont ces documents :
Au début de l’année 1884, M. G. Meyer, secrétaire de la Bibliothèque Royale de Munich, nous écrivait pour nous demander si nous pouvions l'aider à découvrir Fauteur d’un certain nombre de dessins tracés par un architecte français du xvie siècle, dont il avait réuni graduellement quatorze feuillets, contenant des relevés de parties, parfois inconnues, d’édifices construits à Rome par Bramante, Raphaël, Antonio da Sangallo, ainsi que des dessins de quelques projets pour Saint-Pierre de Rome, qui, au dire du professeur Thiersch, ne figuraient pas parmi ceux que nous avions publiés jusqu’ici. Sur notre demande, la Bibliothèque Royale consentit à envoyer ces documents au Cabinet des Estampes de Paris, nous autorisant même à retirer de cet établissement successivement un ou deux des feuillets afin de mieux établir des comparaisons avec des pièces que pourraient contenir des collections particulières. Nous avons pu faire ainsi toutes les confrontations voulues. Si toutefois, comme nous nous faisons un devoir de le déclarer, il nous a été possible d’établir dès la première inspection l’auteur de ces dessins, et de répondre ainsi à la question qui nous était posée, cela tient uniquement à la circonstance heureuse que cet auteur n’est autre que Jacques Androuet père. En effet, en regard d'une trentaine de mille de dessins d’architecture et d’ornements italiens que nous avons pu examiner depuis plus de vingt ans, c’est à peine si nous pouvons leur opposer jusqu'ici quelques centaines de dessins français de la première moitié du xvie siècle, se répartissant entre une douzaine d’auteurs différents, parmi lesquels il nous a été à peu près impossible jusqu’ici de fixer un seul nom d’une manière certaine.
Preuves que les quatorze feuillets de la Bibliothèque de Munich ont été dessinés par Jacques Androuet père. — Si les études qui couvrent les deux côtés de ces feuillets avaient consisté uniquement en relevés de plans, ou même d’élévations et de perspectives d’ensemble, il nous
eût été impossible d’arriver à une conviction absolue sur l'auteur de ces dessins. Le caractère de l'écriture à cette époque, n'étant généralement pas encore assez personnel, n’aurait pas permis non plus d'atteindre ce but par les seules annotations manuscrites qui accompagnent plusieurs des dessins. Heureusement, parmi ces derniers, plusieurs détails représentaient des ornements dessinés à une échelle assez grande pour que l'auteur, tout en copiant des modèles italiens, eût déposé, dans la manière de les reproduire, un nombre suffisant de ces traits absolument individuels qui, parfois, sont plus convaincants qu’une signature sur un acte notarié.
Après que la comparaison de ces dessins avec des documents dont l’authenticité se trouve placée au-dessus de toute contestation nous eût fourni un certain nombre de rapprochements probants, nous tenions à contrôler notre opinion par celle de connaisseurs dont l’autorité en pareille matière fût reconnue. M. le vicomte Delaborde, alors conservateur du Département des Estampes, et dont le jugement éclairé est à l’abri de tout entraînement, demeura aussitôt convaincu. M. Eugène Piot, à la compétence exceptionnelle duquel nous nous plaisons à rendre hommage, ayant vu l’original de la figure i, sans être prévenu du résultat auquel nous étions arrivé, prononça presque immédiatement le nom de Du Cerceau comme étant à peu près le seul auquel la finesse d’exécution des rinceaux entourant les armes de Raffaello Riario pût faire songer. Enfin, M. Destailleur, qui connaît si bien tout ce qui concerne les Du Cerceau, prié par nous d’examiner les documents déposés au Cabinet des Estampes, ne vit aucune objection à opposer à nos rapprochements. Depuis lors cette attribution n’a pu être que confirmée, grâce à une étude approfondie et renouvelée des dessins d’Androuet, dont la presque totalité, par suite des acquisitions récentes de M. Destailleur, se trouve réunie actuellement à Paris, où nous avons pu examiner aussi l’intéressant volume appartenant à M. Dutuit, de Rouen.
Nous allons signaler quelques-unes de ces preuves les plus convaincantes, dont plusieurs pourront être contrôlées dans une certaine mesure, du moins, par les dessins reproduits ci-contre.
Dessin de J. A. Du Cerceau l'Ancien. (Bibliothèque Royale de Munich. — Recueil A.)
Enroulements autour de l’écusson du cardinal Raphaël Riario. (Fig. 2.) 1
Pour l’exécution des feuilles d’acanthe décorant le talon de la moulure extérieure de l'encadrement, voyez le pointillage qui se rencontre dans beaucoup d'estampes de la première manière de Du Cerceau (fig. 19, de l'année 1 534), tandis que, dans sa seconde manière, le trait est si continu qu'il rappelle certains dessins de calligraphes. Voyez les feuilles d’angles dans les moulures de la porte. (Fig. 1.)
La console de gauche (fig. 2) révèle la même main que celle du même recueil N, feuille 20, la porte à gauche. Ou encore, recueil M, feuille 16, la frise avec consoles, feuille 58, etc., bien que ces dessins appartiennent à la deuxième et à la troisième manière de Jacques Androuet.
Les doubles entrelacs décorant le dessous des poutres, entre les caissons, ornement dont le motif revient souvent dans les dessins de Du Cerceau. Ils ne sont, il est vrai, composés que d’éléments géométriques, mais les petites irrégularités d’exécution de cet ornement si régulier en lui-même fournissent au dessinateur l’occasion de révéler sa touche, la manière habituelle qu'il s’est faite pour représenter cette forme assez ennuyeuse à dessiner. Ceux de nos lecteurs qui savent dessiner, et spécialement les architectes, comprendront’ ce que nous voulons dire. Eh bien, les particularités de ces entrelacs sont telles que l'on demeure convaincu qu’elles sont sorties de la même plume qui a dessiné' celles du recueil M, feuilles 93, 140 et iq3, et celles
des bases de colonnes du recueil de M. Dutuit, feuilles 1, 7, 8 (voyez plus loin, fig. 6), 9 et 12.
Têtes de lion (fig. 1), parmi les emblèmes de Léon X dans les
1. a) Pour les petites branches de feuillages, voyez au Cabinet des Estampes (vol. Ed. 2 p. réserve), dans le recueil N, ayant appartenu à Callet père, les feuilles 1 et 16, et, dans le recueil M (la seconde série) du même volume, feuille 14, la frise à gauche, feuille 16, la frise à droite, enfin la feuille 94.
b\ Pour les roses, voyez feuille 16, la frise à droite.
c) Pour les doubles boutons de roses allongés aux angles, voir recueil N, feuille 14, sur les œilsde-bœuf, et feuille i5, dans les pendentifs; enfin, dans la grande frise de notre figure 19, des formes et une exécution identiques.
d1 Pour le sentiment général de l’enroulement, voyez aussi la cimaise et le larmier gravés par Du Cerceau, figure 66, bien que postérieurs de trente ans environ, et la colonne à gauche de la figure 64.