‹ Les Du CerceauChapitre 6 sur 230 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

guère préoccupé de savoir s'il y était allé ou non. Callet père, il est vrai, parle de deux périodes d’exil que Jacques aurait passées à Turin, à la fin de sa carrière, et va même jusqu’à le faire mourir dans cette ville1. Mais, sans compter ‘que les assertions de cet auteur ne méritent confiance que si elles sont confirmées par celles d'autres écrivains plus judicieux (ce qui n'a nullement lieu dans ce cas-ci), il y aurait une différence très considérable, au point de vue de l'influence exercée, entre un séjour en Italie au début ou dans la première moitié de la vie d'un artiste, et un séjour à la fin de sa carrière.

M. Destailleur aussi, et ce point est plus important, est disposé à admettre un séjour de Du Cerceau au delà des Alpes. Se fondant sur le témoignage d’un écrivain du siècle dernier et sur ses propres observations, il nous a confirmé à plusieurs reprises l’opinion qu’il avait émise à ce sujet quand il écrivait : « Le même auteur (d’Argenville2) dit positivement qu’Androuet fut au nombre des architectes français qui, à la faveur du cardinal d’Armagnac, allèrent en Italie se perfectionner par l'étude des antiquités; quoique d’Argenville ne cite aucune pièce à l’appui de son assertion, ce voyage paraît probable, car toutes les premières productions d’Androuet se rapportent aux monuments antiques restés encore debout à Rome3. »

De notre côté, le vif intérêt suscité en nous par les œuvres de Jacques Androuet père, dès que nous les eûmes entrevues, résulta de la conviction produite par elles, que nécessairement Du Cerceau avait eu connaissance de documents italiens de la plus haute importance, généralement considérés comme perdus et que nous recherchions depuis longtemps, sans avoir pu jusqu’ici retrouver autre chose que des fragments incomplets. Nous citerons tout particulièrement les projets de Bramante pour Saint-Pierre de Rome, ceux composés pour le Vatican peut-être, ou pour d’autres monuments importants dont avait été chargé ce maître incomparable et malgré tout encore si peu connu. Cette constatation seule toutefois ne nous obligeait pas nécessairement

1. Notice historique sur la vie artistique et les ouvrages de quelques architectes français, p. 90 et 97.

2. Vie des fameux architecte f; Paris, 1787, tome Ior, page 317.

3. Notices sur quelques artistes français, page 18; réimprimé dans le Recueil d'estampes relatives à l’ornementation des appartements, tome Ior, page G.

à admettre que Du Cerceau eut franchi en personne les Alpes. En effet, nos travaux sur les architectes italiens de la Renaissance nous avaient fourni bien des preuves de la fréquence des études que ceux-ci faisaient d’après les dessins, croquis, relevés ou modèles exécutés par leurs camarades, leurs maîtres, ou par des architectes d'une ou de plusieurs générations antérieures h Nous admettions donc que Du Cerceau ait pu avoir également connaissance des projets de Bramante, en France même, grâce à des fragments originaux apportés par les Serlio2, les Primatice, les Rosso et d'autres, ou grâce à des études faites par des artistes italiens ou français d’après ces originaux.

Le voyage de Du Cerceau en Italie, bien que très probable en luimême, demeurait donc problématique, et ce n’est que tout récemment que des documents inédits nous ont permis d’établir d’une manière

1. Nous avons cite plusieurs exemples de ces faits dans notre travail sur Quelques œuvres des Da Sangallo. ( Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, année i885, page 222.)

M. Destailleur abonde dans notre sens quand il écrit : « Avant 178g, nos artistes avaient des moyens d’étudier qui ne se trouvent plus aujourd’hui ; sans parler des monuments, des objets d’art, maintenant détruits ou dispersés, il existait beaucoup de familles d’artistes chez lesquelles se transmettaient, de père en fils, avec des traditions précieuses, des collections de dessins, de livres, qui leur permettaient d’étudier avec fruit les époques antérieures. » (Préface aux Notices sur quelques artistes français.) Ajoutons que, là où il n’y avait pas de famille pour recueillir les dessins du maître, plusieurs générations d’élèves s’acquittaient parfois de ce soin, aussi pieux qu’utile pour l’histoire de l’art. Lomazzo, par exemple, nous cite quelles sont les mains par lesquelles passa successivement le traité de Bramante sur le Cheval, dont nous aurons peut-être l’occasion de reparler.

2. Pour se rendre compte de la multiplicité des circonstances qui auraient pu faire connaître en F rance les compositions de Bramante, il suffit de songer aux suivantes :

On sait que Serlio avait hérité d’une partie des papiers de Baldassarre Peruzzi, qui, ainsi que nous l’avons démontré (les Projets primitifs pour Saint-Pierre de Rome, pages 157-160), avait été, dès le début, l’un des principaux dessinateurs de Bramante à « l’agence des Travaux de Saint-Pierre », comme l’on dirait aujourd’hui; qu’Antonio da Sangallo, le jeune, auquel Peruzzi fut adjoint plus tard dans la direction des travaux de la basilique Vaticane, était l’un des principaux élèves de Bramante et avait rempli auprès de lui des fonctions analogues à celles de Peruzzi. Tous deux, en outre, avant de succéder à Raphaël, avaient travaillé sous le Sanzio, qui fut non seulement l’élève et le fils adoptif en quelque sorte de Bramante, mais le continuateur et le successeur de son grand compatriote. Si l’on songe ensuite au nombre d’élèves de Raphaël, d’une part, et, de l'autre, au fait que, dans la première moitié du xvi* siècle, il n’y avait pas, pour ainsi dire, en Italie, un seul architecte marquant qui ne fût élève direct de Bramante ou qui ne se fût formé à l’étude des œuvres exécutées ou des modèles d’édifices projetés par lui, à Rome, de i5o3 à 1 5 1 4, on comprendra combien d’occasions il y avait, dès lors, pour que les compositions de celui que l’on regardait avec raison comme le plus grand architecte depuis 1 antiquité fussent répandues, non seulement en Italie, mais au dehors, en Espagne, en France et dans les Pays-Bas surtout. Et cela d’autant plus, qu’alors les architectes n’étaient pas les seuls à dessiner l’architecture. Les peintres, les sculpteurs, les orfèvres, compilaient, pour les besoins de leur profession, des séries de motifs d’architecture d’après les monuments antiques, auxquels ne tardèrent pas à se mêler les édifices de Bramante, qui, seuls, paraissaient dignes de leur être assimilés.

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