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de torpeur dans laquelle on tombe au milieu de ces recherches. A la fin de la journée l'esprit suit avec peine les yeux, il les abandonne à leur incertitude, et la transcription s'en ressent. Puis, de retour à Paris, j'ai préféré conserver une erreur, qui pouvait n'être pas de mon fait, plutôt que d'introduire une correction qui, pour être motivée, demandait à être discutée.
Les professions ont formé les noms des individus, aussitôt qu'il y eut des professions, et ces noms sont devenus ensuite des noms de famille. Ce serait se tromper lourdement que de prendre pour des orfèvres ou des gens d'autres métiers tous les Jacques et les Pierre dont les noms de baptême sont suivis de pareilles désignations. Travaillant sur les documents originaux , j'ai évité soigneusement cette faute qui dépare plus d'une compilation et devient la source de nouvelles erreurs. On peut donc être assuré que je n'ai fait entrer dans mes listes d'autres artistes que ceux dont les noms étaient accompagnés de détails précis qui fixent leur caractère1. Et, en effet , il s'a-
1 Les qualifications étaient devenues de bien bonne heure des noms propres. Je trouve dans l'inventaire après décès de maistre Jehan de Rochefort, ancien chanoine de l'église de Beauvais, du 27 septembre 1397 (copié par M. Quesnet dans les archives judiciaires de Beauvais, fonds du chapitre) : « Franchois l'orfèvre, chaussier, demourant a » Paris, confesse devoir au défunt x livres tournois » et en avoir « payé » xxu sols en chausses. » Dans ce même inventaire, qui n'a pas d'importance, on lit cet article : « Item, une autre houppelande longue, de » couleur de merde de aulx, fourrée d'escureus viex , avec le chappe- » ron de meisme lxxij s. »
Dans le V» livre des Mémoriaux , côté E, commençant le 16 septembre 1391 et ûnissant en 1394, Gaignières a lu ; « Die 2 sept. 1382,
INTRODUCTION. XXXIX
git bien moins d'allonger la liste des artistes du moyen âge que d'en offrir un catalogue authentique, et c'est ce qui explique ma réserve en face même des témoignages les plus imposants. Ainsi, quand j'ai lu dans les recherches d'un savant , qui est pour moi une autorité , La Curne de Sainte-Palaye : On peut conjecturer d'un passage des poésies de Froissart que son père qui s'appelait Thomas estoit peintre d'armoiries; j'ai voulu contrôler son témoignage : après avoir relu cette pastourelle , j'ai recherché les autres détails biographiques que Froissart donne lui-même, dans ses vers, sur son origine très-obscure et sur sa vie nomade, mais n'ayant pu me créer une certitude , j'ai rejeté , bien à regret , le Thomas Froissart qui s'était déjà introduit dans mes catalogues.
Mes transcriptions, scrupuleuses jusqu'au nonsens , ont donné lieu à quelques reproches injustes et à des critiques un peu tranchantes, que je ne relèverai pas. M. Douetd'Arcqn'a-t-il pas prétendu que j'aurais dû transcrire un cheval roncin et non pas un cheval Rouen ; car, qu'est-ce qu'un cheval Rouen? Voici ma réponse : Lorsque Louis XII fit son entrée dans la capitale de la Normandie, on le figura dans un des carrefours en grande majesté royale, sur un cheval rouen, et, dit le narrateur de cette grande entrée , avec l'intention de faire allusion par la couleur de son poil à la ville de Rouen. La faute n'est donc
magister Petnis Aurifabri, advocatus in plalo. » — Ce n'est pas nn orfèvre-
pas de mon fait, elle incombe au critique, mais ce sont de ces erreurs qui échappent au plus habile. M. Douet d'Arcq, dans ses excellents travaux, avait vu vingt fois cette expression employée pour désigner la robe fauve d'un cheval : seulement , au moment où il écrivait sa récension , la petite chambrette où il case dans sa mémoire les couleurs des chevaux s'était fermée, et il aura été tout étonné , en se relisant, d'avoir pu oublier si complètement ce qu'il savait si bien. Ma mémoire m'a joué un tour pareil , lorsqu'elle a laissé mon esprit chercher un peintre dans Jean Vandetar, le serviteur du roi Charles V et l'allié d'une nombreuse famille bourgeoise de Paris; mais j'espère que les érudits feront la part des difficultés de ces travaux, qui demanderaient le recueillement du cloître ou de l'abbaye bénédictine, tant ils se compliquent de détails et de minuties.
Dois-je enfin parler des fautes d'impression ? J'aurais beaucoup à dire , car de même que je fais moimême extraits et copies, je corrige moi seul mes épreuves, et je suis, je le sais, un pauvre correcteur. Il y a toutefois des fautes qui se corrigent d'ellesmêmes ; il y en a d'autres qui ne sont pas de mon fait : telles sont, par exemple, ces manières différentes, contraires même, d'écrire dans la même page, non pas seulement le même nom, mais le même mot. J'ai suivi aveuglément le copiste. Il y a d'autres fautes qu'il est indispensable de corriger. Ainsi, lorsque j'ai extrait du compte de Gautier Pou-
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lain, l'article 1372, mon intention était de montrer que le nom de van Eyck n'était pas aussi rare qu'on le disait, et qu'il se rencontrait, parmi les officiers domestiques, à la cour même du duc. Henry van Eyck était son espriveteur dans le nombreux personnel de sa fauconnerie , et le compositeur en a fait esprincteur, mot dépourvu de sens et qui fait songer involontairement , mais à tort ici , au mot princter, imprimeur, et aux origines typographiques. L'article 774 mentionne ung mireoir et deux granoirs d'ivoire : le lecteur a déjà retourné Yn et trouvé deux gravoirs, instruments si nécessaires et si souvent employés dans la calligraphie sur parchemin. Au n° \ 1 1 8 le cornet d'ivoire avec lequel on réclame Fépervier a été mal à propos imprimé cornet à réclamer. Quant aux substitutions du c au t et vice versâ , chacun sait que ces deux lettres se confondent dans l'orthographe du xve siècle ; il sera donc facile de changer estusson en escusson 1 , de mettre mouthon à la place de mouchons2 qui ne signifie rien, estarmucheux au lieu de escarmucheux 3 et ainsi de plusieurs autres.
Je pourrais, après ces remarques, ouvrir ici un long chapitre des omissions , s'il me fallait citer tous les ouvrages remarquables dont je n'ai pas parlé ; mais je réserve ces appréciations pour mon texte,
ne donnant place dans ces volumes de preuves qu'aux documents inédits puisés aux sources originales. J'ai cité, il est vrai, l'Histoire de Bruxelles de M. Wauters, mais je la considérais comme un résumé des archives municipales de cette ville, et, n'ayant alors à ma disposition que les fragments insérés dans le Messager de Gand , je n'en ai pas tiré tout le parti désirable. L'indifférence de nos bibliothécaires et les difficultés opposées par nos douanes à l'imprimerie belge , nous laissent plus étrangers aux livres qui paraissent chez nos voisins qu'à tout ce qui se publie à New-York ou à Calcutta. Je n'avais donc pu me procurer l'ouvrage de M. Wauters ni dans nos bibliothèques publiques, ni dans nos principales librairies; depuis lors j'ai fait venir les trois gros volumes dont se compose cette monographie, et je puis combler quelques lacunes en insérant ici plusieurs noms d'artistes qui déjà auraient dû prendre place dans mes premières listes.
Dans le compte communal de Bruxelles du mois d'octobre 1405 on voit que les architectes, maîtres Jacques van Thienen et Jehan Bornoy, dirigeaient les travaux de construction de l'Hôtel de Ville.
En 1 430 Boucquet de Lalre était maître de toutes les œuvres du duc Philippe à Bruxelles, et il construisait la nouvelle enceinte de son parc agrandi.
Dans les registres, où sont inscrits les cens et rentes du domaine de Bruxelles, on lit les noms des maîtres Gilles Joes, Henri de Mol f Jean van Ruys-
INTRODUCTION. XLUI
broeck et Jean van des Eycken, tous qualifiés de maistres de la maçonnerye de Sainte-Gudule : Meester werckman van Sinte- Goedelen kercke. Gilles de Joes mourut le 10 février 4460. Henri de Mol portait aussi le nom de Cooman , il fut conseiller municipal de 1448 à 1461, et bourgmestre en 1468. Jean van des Eycken paraît dans les comptes de la fabrique de Sainte-Gudule comme ne recevant plus de paye en 1 491 .
En 1452, Guillaume de Vogel fut chargé de construire, dans le palais du duc, une grande salle, aux frais de la ville.
En 1463, un contrat fut passé, le 5 septembre, entre la ville et Guillaume d'Oyenbrugghe, architecte, pour la reconstruction de la porte de la rue de Flandre.
Au nombre des ymagiers sculpteurs il faut compter Jean van Routsvoort, qui travailla aux ornements de l'Hôtel de Ville de Bruxelles en 1405 ; on voit que Jacques de Germes portait le sobriquet de de Coperslaeger, le batteur de cuivre, et habitait la rue de Rollebeeck. Martin van Rode se charge, en 1 455, de fondre la statue de Saint-Michel, qu'on plaça à l'Hôtel de Ville.
Walter van Pede entreprend, en 1 41 1 , les quatre fenêtres de la chambre des damoiseaux de Brabant. Il les orna d ecussons aux armes de Philippe le Hardi.
Tous ces artistes rentrent dans mon cadre , mais ils appartiennent aux recherches réservées à la Belgique; les tableaux de Jean van Eyck et ceux qui
ornaient les appartements de Marguerite d'Autriche sont, au contraire, du domaine des dépôts littéraires de Paris, depuis que j'ai trouvé, à la bibliothèque nationale, une rédaction de l'inventaire des meubles de cette princesse d'une autre main et d'une date plus récente 1 que la copie publiée par M. Le Glay 2. On y voit enregistrés les mêmes tableaux de Jean van Eyck , de Roger Vander Weyden 3 , de Hemling et de Dierick Stuerbout4, mais ils sont
1 J'ai publié des extraits de cet inventaire dans la Revue archéologique de Leleux, numéro du 15 avril 1850.
2 J'en parle tome I , page xliv.
3 Voir l'épigramme de Robertet. Le peintre Rogîer de Saint-Lo qu'il prend à partie n'a aucun rapport avec le grand peintre , élève de J. Van Eyck.
4 Quelle liaison a-t-il existé entre ce Dierick et un peintre de Saint- Orner également nommé Dyrick, qui exécutait de grands tableaux aux environs des années 1500-1528 ? Voici l'extrait d'un registre de compte de l'abbaye de Saint-Omer :
Les tableaux de l'abbé.
En 1525, nous voyons figurer au logis abbatial un tableau fait à Bruges et acheté lxiiijs., puis un autre en platte paincture, vendu xv liv.
L'année précédente, sire Salmon avait reçu x s. pour avoir enluminé m ymages mis en i tabelet. En 1528 on allouait encore x s. à Deryck le paintre, qui avoit recollé et repainct de noire une ronde tablette, estant en la sallette hault, près de la chambre de MS; en 1530 ce même artiste faisait payer v liv. ung grand tableau , en platte painture, où y a ung Dieu de pitié, nostre Dame, sainct Jehan, et demandait 4 s. pour les deux foeulletz faicts depuis audit tableau , auxquels a paint en toille les armes de l'église et de MS.
Je n'ai pas fait moi-même cet extrait, j'ai pris ce passage dans la copie qui a été envoyée au ministère de l'instruction publique par l'un des correspondants du comité des arts et des monuments , mais je me réserve une recherche particulière dans ce qui reste des archives de la célèbre abbaye de Saint-Omer. On a fouillé à plusieurs reprises dans ce dépôt avec plus d'ardeur que de méthode, et j'espère encore, d'un travail suivi , des résultats significatifs. Je n'aurai de repos que lorsque
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accompagnés cette fois de beaucoup d'autres, que la gouvernante des Pays-Bas avait acquis depuis 1 51 6, date de son premier inventaire, jusqu'à 1 530, époque de sa mort. On retrouvera ces mêmes tableaux ou partie de ces tableaux dans les inventaires très-curieux de Charles-Quint et des archiducs , que j'ai découverts aussi , et dont je prépare la publication.
Ces additions me conduiraient à des rectifications, si je ne devais pas ajourner, jusqu'à la publication de mon texte, tout ce qui sent la discussion. Mais qu'il me soit permis de remarquer qu'une de mes suppositions s'est déjà confirmée. Le copiste de l'inventaire des biens du duc de Berry avait écrit le nom de son peintre en titre d'office : Jaquemart de Qdin, et je soupçonnais une erreur. Je trouve dans un fragment de compte de l'argenterie cet article qui me donne raison : Jaquemart de Esdin, pintre de monseigneur Jehan, pour don à lui fait par
je retrouverai la date , le prix et le nom du peintre de ce tableau en deux parties, qui, de l'abbaye, a été prendre place dans la galerie du roi de Hollande (nos 6 et 7 du catalogue). A quel homme de talent doit-on ces deux pages délicieuses? Est-ce Hemling dans une phase particulière de son talent, peignant d'une manière différente et à quelques égards moins précise qu'à Bruges? Est-ce un rival? Est-ce un élève? Si ce tableau est d'Hemling, il n'ajoute rien à sa gloire et fort peu de chose à l'histoire de l'art. S'il est d'une autre main, il faudra compter avec elle comme avec l'une des plus habiles , et quand on voudra citer les merveilles de la peinture, on mentionnera dans le nombre les deux tableaux de Saint Bertin, et plus particulièrement les deux scènes de la vie du saint, qui se détachent sur un fond de cloître , dont les murs ornés de peintures représentent une délicieuse danse des morts. Un élégant page, conduit par le frère-cicerone , admire attentivement cette décoration originale, et on l'admire avec lui.
XLVl LES DUCS DE BOURGOGNE.
mondit seigneur, tant pour soy vestir en river, comme pour luy dejfraier d'aucuns despens que luy et sa femme firent, en la ville de Bourges, avant qu'il preist aucuns gaiges ou salaire de monseigneur. Par cy , par mandement donné xxviue jour de novembre mil ccciiij " et quatre.
Les documents deviennent plus rares, ils sont aussi moins nécessaires, à mesure qu'on avance dans Thistoire de cette brillante maison de Bourgogne. Les mémoires du temps, les récits contemporains et une foule de traditions locales suppléent, avec une autorité suffisante , à l'absence des pièces officielles, conséquence du désordre de ces temps agités. Je ferai usage, dans mon récit, de tous ces moyens d'information ; j'y ajouterai la recherche assidue de tout ce qui nous reste de monuments au milieu des ruines faites par nos révolutionnaires de toutes les époques. Nancy, comme on sait, recueillit la dépouille mortelle, restes glorieux pour tous, vainqueurs et vaincus, de Charles le Téméraire. Le duc René fit élever à sa victime un tombeau qui se donnait des airs généreux , tandis qu'il était en réalité le trophée de sa victoire, comme les nombreuses fondations pieuses instituées à l'occasion de cette mort sont le témoignage de la terreur inspirée par ce redoutable ennemi.
Du tombeau il ne reste qu'un dessin dans la partie de la collection Gaignières , qu'une fatalité inexpliquée a ravi à la France ; mais voici une
INTRODUCTION. XLV11
lettre 1 qui se rapporte à la translation des ossements du duc de Bourgogne à Bruges, c'est le lien naturel et touchant entre le tombeau de Nancy et le tombeau de Bruges. La lettre a été écrite par Marie d'Autriche, la gouvernante des Pays-Pas sous Charles-Quint, qui n'est comparable pour la fermeté du caractère et l'esprit politique qu'à Marguerite d'Autriche, sa devancière, et la première gouvernante de ces mêmes provinces pendant le règne de l'empereur Maximiiien; l'une fille, l'autre petitefille de Marie de Bourgogne, deux femmes fortes. Marie écrit à sa nièce, en Lorraine :
Ma bonne niepce. Conforme à mes précédentes fay fait depescher le suffragan de Cambray , avec le justicier des nobles de Luxembourg, pour aller en Loraine quérir le corps et ossemens de feu, de très recommandée mémoire , le duc Charles de Bourgogne , que Dieu absoille, suyvant à l'accord et consentement sur ce fait. Chargez le faire sans bruyt , ou grant pompe, comme d'eulx entendrez, vous requérant bien acertés les croire et en Vexécucion de leur charge donner toute deue et favorable adresse , afin que tosl ils soient de retour , comme ne doupte saurez bien faire et sur ce , ma bonne niepce, prie le créateur vous donner sa grâce. Escript à Bruxelles le xxvj d'aoust 1550.
Vostre bonne tante ,
Marie.
* Bibliothèque nationale. Collection dite de Lorraine, formée de près de 900 volumes de pièces, actes et copies de documents.
XLVJ1I LES DUCS DE BOUKGOGNE.
On voit, dans une autre lettre, que cette demande avait souffert des retards et des difficultés ; puis par un rapport rédigé à Nancy, le 20 septembre, comment l'opération s'effectua : après la grande messe avons faict faire à leur requeste (celle des commissaires) V ouverture et assisté lesdits envoyés jusqu'à ce que lesdits ossemens ont esté trouvés, joingnant la sépulture dudit feu seigneur duc et trouvés à la profondeur de cinq ou six pieds dans terre, lesquels ils ont , en grande révérence, pris et mis en ung linge blanc et posé en ung cerceuil qu'ils ont fait faire.
Les œuvres éparses des peintres et des sculpteurs de cette époque continuent à être l'objet de mon attention et de mes poursuites. Je n'ai pas voulu que la collection du roi de Hollande se dispersât avant que je lui eusse consacré une nouvelle étude ; et puisqu'un roi, contraint par les circonstances, la vendait ; puisqu'un pays si riche reculait, sans pudeur, devant le sacrifice de deux millions pour conserver ce trophée de gloire formé par les efforts séculaires du génie de ses enfants, j'ai voulu lui faire mes adieux et vivre., encore un instant, dans cette douce société avant sa brutale dispersion. De ce voyage et de plusieurs excursions dans le pays , j'ai rapporté une série d'observations qui toutes tendent à confirmer l'importance que je donne, dans l'histoire de l'art, à l'école primitive de la Flandre. Je les réserve pour mon texte, il sera temps alors d'examiner si les acquisitions faites par le musée du Louvre, à cette
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mémorable vente, ont répondu à l'attente des hommes d'étude, et de discuter l'authenticité de plusieurs tableaux que des recherches persévérantes, entreprises de côtés et d'autres, ont mis en lumière1.
Que M. Reiset, portant son goût critique et son esprit méthodique dans les 50,000 dessins du Louvre, dont il a la conservation , y trouve une esquisse à la mine de plomb de la figure d'Adam qui surmontait le célèbre tableau de l'Agneau Pascal, cela n'a rien d'étonnant, et ce dessin, exposé publiquement, sera une consolation pour les amateurs qui n'obtiennent pas la faveur de pénétrer dans le grenier où Mgr l'évêque de Gand relègue 'et laisse se détruire les tableaux originaux de Jean van Eyck ; mais qui
1 Un fort curieux tableau est venu , à I'improviste, s'offrir aux amateurs. On lisait dans le Catalogue d'une jolie collection de tableaux anciens des écoles italienne , flamande et française, provenant du cabinet de M. B*** dont la vente aura lieu le samedi 15 décembre 1849 , les deux articles suivants :
« MEMMI (Guglielme-Simone, peintre du xm« siècle).
» 1. — Le Martyre de saint Denis, peinture sur fond d'or. Les figures, groupées avec art, sont d'une grande finesse d'exécution; tableau d'une parfaite conservation.
» 2. — Pendant du précédent, attribué à Durer (Albert), né en 1470.
» Le Christ en croix. Au bas de laquelle sont les saintes femmes; saint Michel terrasse le démon, et un chevalier, couvert d'une cuirasse , est décapité. L'ensemble de cette composition offre trois sujets différents.
» Ce dernier, ainsi que le précédent, décorait autrefois la chapelle des anciens ducs de Bourgogne. »
La collection n'était nullement jolie et l'attribution de Memmi est aussi juste pour l'une de ces peintures que celle de Durer pour l'autre, mais de ces deux tableaux , que l'administration du Louvre aurait dû payer cher, et qu'elle pouvait acquérir pour quelques francs, l'un, le plus important, a été conservé à la France par M. Reiset, et nous en parlerons avec tout le soin qu'il mérite.
IIe part. — TOM. il. d
s'attendait à trouver dans un village , aux environs de Nantes , un tableau d'autel 1 du même maître , un tableau délicieux? Personne, sans doute, pas même son heureux propriétaire qui Ta payé dixsept francs. Comment cette perle est -elle venue en Bretagne ? Quel est le duc ou le seigneur du pays qui l'a commandé en Flandre ou qui l'a acquis de ces grands marchands, dont le métier ambulant servait de lien artistique et industriel entre les pays les plus éloignés ? Car il faut bien se persuader que les tapisseries d'Arras, les tableaux de Bruges , de Gand et de Bruxelles , les joyaux et les étoffes des Flandres étaient autant de marchandises que ces pays industrieux expédièrent à l'étranger , sans interruption, depuis \ 350 jusqu'en 1550. Souvent aussi les artistes flamands émigraient , et nos artistes, ceux de l'Allemagne et d'ailleurs, allaient en Flandre et rapportaient de cet actif foyer , avec le talent qu'ils y avaient porté, des méthodes heureuses et des procédés perfectionnés. De ces impor-
1 II est peint sur bois, et parfaitement conservé dans son cadre primitif. La Vierge tenant l'enfant Jésus sur son bras droit, est debout dans la nef principale d'une église dont on aperçoit le chœur fermé par un jubé. La Vierge, vêtue d'une robe de couleur rouge, enveloppée dans un grand manteau bleu (il a poussé au vert), a la tête ceinte d'une couronne chargée de brillantes pierreries. 11 est inutile de décrire plus en détail et les délicieuses figures du fond et le charme mystérieux de cet intérieur d'église; il suffira de dire qu'il présente tous les caractères, toutes les qualités du talent de Jean Van Eyck , et que la miniature du double diptyque du musée Van Ertborn (n° 28) est une copie de ce tableau. Cette assertion , fondée sur un examen attentif, demande une démonstration en règle pour laquelle l'espace me manque ici. J'y reviendrai ailleurs.
INTRODUCTION. LI
tations continues, de ces imitations, devenues générales, il est resté, après les actes de vandalisme des révolutionnaires ( les protestants compris ) , quelque chose, beaucoup de choses. Chaque jour, de nouvelles découvertes témoignent de ce fait et j'en citerai une en exemple, parce que la signature d'un tableau de cette époque est aussi un document. Vieure est un petit village situé à quelques lieues de Moulins (Allier). Son église délabrée possède quelques tableaux aussi maltraités par les intempéries que l'église elle même. L'un d'eux 1 représente l'évangéliste saint Luc peignant la Vierge , composition populaire rendue ici conformément aux traditions de l'école. On lit sur la bordure du manteau de la Vierge : Colin de Coter — pingit me in Brabancia — Bruselle VIL... Voilà donc un artiste de talent, recherché au xve siècle , probablement par les ducs de Bourbonnais , dont le château de La Chaussière est voisin de Vieure , et qui nous est parfaitement inconnu. Il a suffi d'un coup d'éponge pour l'amener à la lumière. Remercions M. A. d'Auvergne de sa découverte, donnons-la en exemple aux archéologues de tous les pays. Des recherche attentives de ce genre nous procureront , non pas seulement de nouveaux
1 Ce tableau a en hauteur 1 mètre 35 c. , en largeur 1 m. 08 c. Il est formé de quatre planches assemblées dans un cadre et une traverse au centre. 11 était recouvert autrefois par des volets. La trace des charnières existe encore. Il a été malheureusement restauré et repeint, il y a une trentaine d'années. La tête du saint Luc et la moitié de celle de la Vierge, ainsi que ses vêtements, sont intacts. La robe de la Mère de Dieu est de couleur violette, son manteau de couleur verte.
noms d'artistes , conquête assez puérile, mais des noms appliqués à leurs œuvres1, et par conséquent le moyen de reconnaître les œuvres non signées et de classer dans nos musées la foule des anonymes.
Il faut, en effet, à tout prix, secouer le système des conjectures et des appréciations vagues ; assez longtemps on s'en est contenté, on a écrit force livres et on n'a pas fait faire un pas à l'histoire. Dans tous les arts, dans tous les styles, les yeux ne rencontrent d'abord qu'uniformité. Pour distinguer l'œuvre de mérite du faire banal et de pacotille, il faut une étude sérieuse, aussi bien devant l'art ingénieux des Chinois, en face des productions si variées des Égyptiens et des chefs-d'œuvre de la Grèce, que devant les innombrables créations du moyen âge. Mais l'élude, appuyée uniquement sur le goût , peut bien former des convictions intimes, elle ne crée pas, à elle seule, des certitudes historiques. Je sens devant deux statues, en face de deux monuments, qu'un même génie , qu'une seule main a pu les diriger et les exécuter, mais il me manque une preuve , non pas pour
1 De quel intérêt serait pour nous le nom de Jean de Cologne inscrit au bas d'un tableau, lui que nous connaissons pat une courte notice perdue et retrouvée dans les mémoriaux de Zwoll, à la date de 1478 : « Eodem tempore aderat quidam devotissimus juvenis, dictus Johannis » de Colonia, qui, dum esset in seculo, pictor fuitoptimuset aurifaber! » (Archiv voor Kerkelijke geschiedenis inzonderheid van Nederland. Te Leyden, 1835, tome II, p. 296.) — M. Passavant voudrait retrouver le nom de ce peintre-orfèvre dans les lettres I. M. de Zwoll suivies de la navette, et serait disposé par conséquent à lui attribuer cette série de plancbes si bien empreintes des tendances de Bruges. Quelque découverte inattendue peut confirmer un jour ces ingénieuses conjectures.
INTRODUCTION. LUI
me convaincre , mais pour faire passer dans l'esprit des autres ma conviction ; alors j'ai recours aux do~ cuments écrits. Ainsi , dans le transept de la cathédrale de Rouen , j'admire l'escalier de la librairie et la clôture de la sacristie; avais-je besoin des registres capitulaires et des comptes de la fabrique pour reconnaître là une analogie de pensée et d'exécution? Non sans doute, mais armé de preuves écrites, au lieu de soumettre humblement mes conjectures, je les érige en doctrine et je fixe uu caractère propre aux œuvres de l'architecte Guillaume Pontifz1 (1 461-95). Dans la peinture , me fallait-il un document authentique pour reconnaître dans le maître d'Albert Durer Télève de la grande école des van Eyck et plus particulièrement Témule de l'atelier de Roger van der Weyden?Non sans doute, mais mon opinion, fûtelle habilement déduite, n'avait jamais que la valeur d'une opinion, tandis qu'une lettre de Lambert Lombart tranche la question. On sait que Vasari écrivit sa biographie des peintres cent ans après la mort de Jean van Eyck; ce qu'il dit de l'école primitive des Pays-Bas, il l'apprit dans ses conversations avec quelques peintres flamands qui venaient en Italie secouer les traditions de l'école maternelle , mais il avait en outre, dans la Flandre, un correspondant, peintre de moyen mérite ainsi que lui, mais amateur comme
1 Voir dans le troisième volume de mon ouvrage intitulé La renaissance des arts à la cour de France le dépouillement des archives de la Seine-Inférieure, et, à la date de 1461, les travaux de cet architecte.
lui de ces vues rétrospectives sur les peintres anciens et sur leurs œuvres. Lambert Lombart écrit à Vasari le 27 avril 1565 : Mi ricordo aver visto in Italia le cose fatle al tempo di 1400 , molto dispiacevoli al occhioper non esser ne secche, nè tampoco grasse, nè di bella maniera, et parmi (perdonate mi s'io erro) V opère delli maestri che furono tra il Giotto et Donatello riescono goffe et cosi ghene in paesi nostri et per tutta la Germania da quel tempo fin'' a maestro Rogiero et Joan di Br uggia , cJiaperse li occhi alli coloriti, iqualiimitando la maniera sua et non penzando piu inanzi , hanno lasciate le nostre chiese piene di cose che non simigliano aile bone et naturali, ma solamente vestite di bellicolori. In G er mania si levo poi un Bel Martino , tagliatore in rame, il quale non abandonb la maniera di Rogiero, suo maestro , ma non arrivo pero alla bontà del suo colorire, che haveva Rogiero , per esser piit usato ail' intaglio délie sue stampe , che parevano miraculose in quel tempo et hogi sono anchora in bona reputatione tra % nostri mansueti artefici , perche anchora che le cose sue siano secche pero hanno qualche bon garbo. Da questo Bel Martino sono venuti tutti li famosi artefici in Germania , il primo quel absoluto amorevole Alberto Durero, discepolb diesso Bel Martino , seguito la maniera del maestro , accommodando assai piu al naturale1.
1 Cette lettre fort précieuse que Gaye a fait connaître, et qui est conservée dans les manuscrits délia galleria degli Ufizi, est adressée: AlV eccelente artefice et istorico Sr Giorgio Vasari d'Arczzo , pif tore di Fiorenza, in Fiorenm.
INTRODUCTION. LV
Comme ces échappées de jour qu'on rencontre dans une forêt et qui, tout à coup, révèlent le lieu où Ton est, la direction que Ton cherche, un document met sur la voie d'une longue série de déductions, qui empruntent à son authenticité la force qui manquait à des conjectures sans base historique. Cette lettre en est la preuve, les archives en donnent de pareilles par centaines, mais ces dépôts laisseront un vaste champ à l'investigation , tant que n'aura pas été exploré à fond le domaine des comptes , des inventaires et des pièces comptables. Il est facile, en effet, de prendre un registre de l'argenterie et de chercher ce qui peut concerner les arts dans les \ 5 ou 20 feuillets consacrés par le comptable au chapitre dè l'achat de drap d'or, d'argent et de soye, pelleterye, tappisserie et aultres choses , puis on ferme le registre comme si toute recherche devait être dorénavant vaine et infructueuse. Arrive un investigateur plus consciencieux et il cherchera dans les chapitres de joyaux, vaisselles d'or et d'argent, puis un troisième lira le compte en entier et celui-ci trouvera, dans les dépenses les plus étrangères aux arts, les renseigne ments les plus importants sur les artistes. Et ce ne sera pas assez d'avoir dépouillé, comme je l'ai fait, la recette générale, il faudra appliquer le même zèle aux comptes de toute nature , recéleurs trop discrets de dépenses de toutes sortes. Cela se conçoit facilement. Les souverains, au moyen âge, et les ducs de Bourgogne, particulièrement, tenaient rarement en équi-
libre leurs dépenses et leurs recettes. C'étaient de grands enfants, je l'ai dit, entraînés, au premier souffle du désir, à des acquisitions dont ils calculaient mal la portée. La caisse de l'argenterie ou de l'hôtel étant vide, on s'adressait aux autres caisses et l'on mandatait sur un comptable telle dépense qu'il n'était pas dans l'habitude de solder. J'insérerai 1 , dans cette introduction, un exemple curieux d'un renseignement intéressant perdu ainsi dans une série de comptes négligés jusqu'ici, et qu'il faudra bien dépouiller régulièrement un jour ou l'autre : A Josse le Venter demourant à Mons , pour, le ve jour d'octobre, porter à Monseigneur le Ducq , à Lille , sur ung cheval, le tierche partie des Cronicques des Belges et le quarte partie des Cronicques de Frouissart que Monseigneur avoit fait faire à Mons par feu maistre Jehan Wauquelin. Se avoit mandé que lesdits livres on l'y menaist et lesquelz contenoient nu xx xj quayers qui pesoient fort 2.
Il faut donc tout lire pour pouvoir affirmer qu'on n'a rien omis, et l'entreprise est immense. Sûr de ma persévérance, je ne demande à Dieu que des jours tranquilles pour accomplir ma tâche.
1 Je dois cette communication à M. Gachard, le savant et zélé garde général des archives du royaume belge.
7 Compte du grand bailliage de Hainaut, de l'aimée 1453, folio 34 verso.