RUPTURE ENTRE LES VALOIS ET LES GUISES
Par la mort de Charles IX, Catherine de Médîci était investie d une autorité plus complète que celle d'aucun souverain depuis François ^^ Pas de puissance ^ui pût lutter contre sa volonté : son fils et son gendre étaient prisonniers au Louvre, leurs fenêtres garnies de barreaux de fer ; les Montmorencys n'osaient remuer, par crainte de faire tomber la léte de leur aîné, enfermé à Yincennes ; les huguenots étaient at~ terrés par la rapide défaite et par l'exécution de Montgomery, leur dernier général; Paris ne semblait pas encore un danger ; que redouter de l'influence de Henri de Guise, qu'elle avait connu petit enfant, qu'elle avait vu grandir, trembler devant ses fils? Elle le savait imprudent, bruyant, et le jugeait incapable d'oser entrer en lutte avec elle. Sans doute elle se défiait du cardinal de Lorraine ; elle lui reconnaissait les talents qu'elle avait le plus en estime, la fixité de vues, la fausseté, l'art de nouer plusieurs intrigues, mais elle le
LES DUCS DE GUISE. — 1574-1576. i99
voyait décrépit avant Tàge. Le cardinal, depuis son dernier voyage à Rome, se montrait irascil^le, hautain avec ses partisans, humble près de Catherine, dont il semblait reconnaître lui-même la supériorité.
Mais cette simplification du gouvernement ne plaisait pas à Catherine ; transmettre un paisible pouvoir à Henri III lui paraissait indigne de son génie ; elle aurait cru déchoir dans l'esprit de son fils, si elle n'avait pas pu se vanter devant lui de sa prévoyance à conserver les Guises, seuls intacts, en face de la royauté, comme un contre-poids préparé pour le jour où François de Valois et Henri de Navarre seraient remis en liberté. Ainsi que les princes italiens dont elle étudiait les vies, elle avalait d'avance le contrepoison, pour prévenir un cas d'empoisonnement, et elle ne se doutait pas que le remède était dangereux
Elle n'était entourée que des princes de la maison de Guise, lorsque à Lyon elle passa en revue six mille Suisses qu'elle avait fait lever pour donner au nouveau roi la force matérielle, dès son arrivée en France; elle était encore avec eux à Lyon quand arriva Henri III, qui s'était attardé plusieurs mois dans des fêtes à Venise et dans le Piémont.
Il rentrait mûri par une absence de deux ans. Ses défauts restaient les mêmes; il avait encore cette frivoh'té que n'avait pu lui ôter le commandement des armées, ce mépris des femmes qui lui inspirait de grossières plaisanteries , cette dépravation savante qui
lui faisait sacrifier à rintérét du moment toute bonne foi et toute honnêteté, mais il avait acquis, au milieu des avanies subies chez les princes protestants de l'Allemagne , dans le contact avec tant d'étrangers et le maniement des nobles de Pologne, à travers les émotions de sa fuite au galop sous des forêts inconnues, pour échapper aux sujets à demi sauvages qui le poursuivaient, une sorte d'indifférence politique qui le rendait aussi apte que sa mère à changer brusquement ses projets et ses partisans, à se conformer aux événements , à se tourner subitement du côté de ceux qu'il venait de combattre. Beau parleur, mais incapable de ces mots heureux ou de ces attentions délicates qui procuraient tant de partisans au duc de Guise, il avait, avant même de franchir la frontière, déjà mécontenté Montmorency-Damville, qui était accouru au devant de lui en Piémont, puis était rentré dans son Languedoc, prêt à la révolte.
Après Damville, Catherine elle-même ne tarda pas à reconnaître que le nouveau roi était cerné par les favoris qui avaient eu la constance de ne pas l'abandonner durant les ennuis de son séjour en Pologne ; les comtes du Guast et de Yillequier étaient les véritables souverains. Catherine se hâta de s'effacer., de dissimuler son importance, de ne parler à Henri 111 qu'avec des ménagements affectés'. Marguerite de
> Lorenzo Proili, Rttat, ven,, traduit par Bascoet, p. 505.
Valois, qui soutenait le parti de son mari et de son jeune frère, et qui était comme un lien entre eux , fut attaquée la première par les favoris , inquiets de cette coalition. Du Guast imcTgina dès son arrivée certains récits de galanteries qu'elle aurait eues à Lyon, espérant la brouiller avec son mari et séparer ainsi Henri de Navarre d'avec François de Valois, qui prendrait le parti de sa sœur. Il est probable que cette imputation était calomnieuse, ainsi que l'affirme Marguerite ' ; en tout cas, le mari refusa d'ajouter foi à l'accusation. Du Guast ne gagna à sa triste démarche que de s'être fait une ennemie de la jeune femme. Mais ces premières intrigues furent momentanément oubliées, lorsque l'on vit le Roi atteint tout à coup d'un chagrin assez exalté dans ses manifestations pour ressembler à de la démence.
Il venait d'apprendre à Lyon la mort de la princesse de Gondé, cette sœur de la duchesse de Guise dont il était épris depuis deux ans, et dont il avait voulu faire annuler le mariage afin de l'épouser. Il resta plusieurs jours sans manger; puis il ne voulut plus voir autour de lui que des vêtements noirs et des insignes de deuil; c'est à partir de ce moment que les petites têtes de mort en or, en corail, en cristal, devinrent le bijou à la mode. Toute sa vie, Henri III resta sous cette impression lugubre. On lui fit quitter
< Mabccebite, Mémoires.
202 LES t>nCS DE GUISE
Lyon : la cour descendit le Rhône jusqu'à Avig^non, la ville des processions, des pënitents, des cérémonies pieuses. A peine arrivé à Avignon, Henri III organisa une procession dans laquelle il figura, avec tous les seigneurs de sa suite, les pieds nus, les épaules nues, et des cordes pour se flageller. Le cardinal de Lorraine y prit froid. La nuit suivante il eut m une fiebvre symptomée d'un extrême mal de teste provenu du serein d'Avignon qui luy avoit offensé le cerveau à la procession des Battus, où il s'estoit trouvé avec le crucefix à la main, les pieds nus, et la teste peu couverte ' » . La maladie iîit courte : le cardinal, dans son délire, « n'avoit en la bousche que des villanies, et même ce vilain mot... » , ce qui faisait dire au jeune prélat, son neveu, désigné pour lui succéder à Tarchevéché de Reims, « en se riant, qu'il ne voioit rien en son oncle pour en désespérer, et qu'il avoit toutes ses paroles et actions naturelles » • Il mourut. — « Nous aurons à ceste heure la paix » , dit Catherine en se mettant à table *. Il n'avait pas cinquante ans. Il était haï des gens de cour, parce que, dans les prospérités, « il estoit fort insolent et aveugle, ne regardant guère les personnes et n'en faisant cas , mais en son adversité, le plus doux, courtois et gracieux qu'on eust sceu voir » , et également méprisé des gens d'église, qui le
» L*E8T01LE, t. I, p. 49.
2 Id,, ihU.
tenaient pour « fort brouillon , remuant et très-ambitieux, hypocrite de sa religion, en laquelle il s'aydoit pour sa grandeur » •
Il disparut au moment où, dans sa famille, se choisissait une nouvelle reine pour la France, et où il pouvait espérer le retour de la toute-puissance dont il jouissait au temps de Marie Stuart et de François II.
Henri III , en arrêtant sa pensée sur les souvenirs de la princesse de Condé, en tenant ses yeux constamment fixes sur son portrait, se rappela tout à coup avoir rencontré une jeune fille dont la ressemblance avec la morte l'avait frappé. Deux ans auparavant, lorsqu'il se rendait en Pologne , triste de quitter, avec les fêtes de la cour, la belle princesse dont il était épris et qu'il ne devait plus revoir, il remarqua à Nancy, parmi les suivantes de la femme d'un cadet de Lorraine, une jeune fille dont les cheveux à reflets d'or, la figure douce et mélancolique, le cou fin et blanc, attirèrent son attention et lui parurent le vivant portrait de la princesse dont il était séparé. Il demanda à madame de Vaudémont, qui semblait être la maîtresse de cette enfant, de la lui amener, et madame de Vaudémont dut avouer qu'elle était sa belle-fille, née d'un premier mariage de son mari , élevée parmi ses suivantes, et humiliée au profit des enfants du second mariage; cette princesse, accablée d'avanies dans sa propre fiimille , résignée , pieuse , plut au roi
de Pologne. On voit son portrait au château de ChenonceauXy avec ses meubles» son oratoire; on croit entrer encore dans la vie intime de cette femme sacrifiée, efFacée, charmante. Cette figure reparut dans la mémoire de Henri III dès qu'il voulut se représenter les traits de la morte. L'excès de la douleur lui inspira de l'amour; il s'imagina que, dans cette jeune Lorraine, reprenait vie ce qu'il pleurait.
Le duc de Guise fut transporté de joie à la nouvelle de cette fortune inespérée ; pour la seconde fois , une fille de sa maison montait sur le trône de France ; il se voyait déjà régent du royaume, en qualité d'oncle des princes qui naîtraient de ce mariage, capable d'écarter les Bourbons, d'hériter peut-être. Mais cette perspective d'une nouvelle Marie Stuart ne souriait pas également à Catherine. La Reine mère n'osa pas lutter contre une idée si nettement arrêtée chez son fils que « d'affection, de devoir, d'espérance et de crainte, elle idolastroit* »; elle se rassura d'ailleurs en pensant que la pauvre princesse était habituée à trembler devant madame de Yaudémont, la sujette de sa fille la duchesse Claude de Lorraine; sortie d'une situation si subalterne, la nouvelle . reine ne pouvait qu'être aussi docile pour la seconde belle^mère que pour la première. Catherine, cependant, prit deux précautions pour se garantir contre les velléités d'indé->
' Mabocbritb, Mémoires, p. 67.
pendance qui pourraient naître : elle stipula que mademoiselle de Chasteauneuf serait maintenue dans son rang auprès de son fils, et elle rechercha Talliance du faTori du Guast.
Ce fut précisément du Guast qui fut choisi par Henri III pour porter à Nancy la proposition de mariage. Le duc de Lorraine, averti du voyage sans en connaître le motif, était inquiet de cette mission et se préparait à prendre une attitude de réserve, quand il ^it du Guast lui demander, tout en arrivant, au milieu delà nuit, pour Henri III, la main de sa nièce Louise de Yaudémont. Le duc, sa femme Claude de France, qu'il fit éveiller avec la méchante comtesse de Yaudémont, ne pouvaient croire que la fille dédaignée allait être tout -à coup reine de France ; mais les lettres de Henri III étaient authentiques , du Guast était connu comme son confident, le doute n'était pas possible. Louise de Yaudémont n'assistait pas à cette scène ; le lendemain matin, en s'éveiUant, elle voit sa crueUe belle-mère debout près de son lit, se lève tremblante et commence à s'excuser, pensant que la comtesse vient la châtier pour s'être levée trop tard. Mais la belle-mère s'agenouille devant elle, et lui dit d'une Toix émue : — Madame, vous êtes reine de France! — La pauvre fille croit à une raillerie , elle recule sans répondre; la comtesse lui présente les lettres de Henri III ; bientôt entre sa souveraine, Claude, la fille de Catherine, qui vient lui baiser les mains ; puis sa
belle-mère la supplie a genoux de lui pardonner les mauvais traitements qu'elle lui a fiEiit subir, et implore sa protection pour les jeunes sœurs du second lit qui lui ont ëté préférées jusqu'à ce jour. Les femmes de sa belle-mère viennent la parer; elle reçoit du Guast^ elle est saluée comme reine de France par toute la noblesse de Lorraine y et après avoir joui de cette gloire durant quelques jours, elle part pour Reims, où l'attend Henri III, afin de célébrer à la fois les cérémonies du mariage et celles du sacre ' .
Reims était la ville des Guises. Dans les cérémonies de ce mariage, véritable triomphe pour leur famille, ils tinrent le premier rang. Le nouvel archevêque de Reims, Louis de Guise, n'avait que seize ans; son oncle, le cardinal de Guise, le remplaça pour cette occasion, malgré les protestations des évéques suffiragants. La vieille duchesse de Guise, Antoinette de Bourbon, qui était née sous le règne de Charles VIII, menait par la main sa petite-nièce, la nouvelle reine, et partageait les honneurs de Catherine de Médici. Le duc de Guise représentait, parmi les pairs symboliques du vieux cérémonial, le duc d'Aquitaine, et avait la préséance sur les princes de Bourbon; son beau-frère, le vieux duc de Montpensier, se résigna à cet affront.
Mais si la famille de Guise crut voir pour elle dans ce mariage une ère nouvelle de faveurs, de donations et de
1 Martha Fbebr, Henry 111 king of France, t. II, p. 7-10.
puissance, la pauvre Louise de Vaudémont ne put pas se (iaire longtemps illusion sur le bonheur qui lui était réserve. Le premier mot que dit Henri III à son sujet fut un outrage. Il venait, à Lyon, de chercher à faire croire au déshonneur de sa sœur Marguerite, et telle était sa brutalité de langage qu'à l'époque des pourparlers de son mariage avec la reine d'Angleterre, il avait employé, pour désigner Elisabeth, une expression qui a dû suffire pour faire rompre tout projet, et que l'historien anglais traduit par la périphrase nationale de « soupçons sur le caractère ' » . A peine l'humble Louise de Vaudémont est-elle arrivée à Reims, qu'au moment où il l'épouse , il feint de croire qu'elle a favorisé l'amour pour elle de François de Luxembourg, et dit avec cynisme à ce seigneur : a Mon cousin, j'ay espousé vostre maistresse; mais je veux en contreschange que vous espousiez la mienne », et il lui offre la main de Renée de Ghasteauneuf. Luxembourg demande un délai. « Je veux, lui répond le Roy, que vous l'espousiez tout à l'heure *. » Catherine , qui craint d'éloigner la belle Renée, obtient que ce mariage sera reculé de trois jours, et, dès le premier soir, François de Luxembourg avait pris la fiiite et galopait vers la frontière.
< FnocDB, t. X, p. 224 : ■ Suspicions on Elizabetli*s cliaracter. » Les Espagnols, (|ui n*ont pas de ces hypocrisies, citent le mot eiact. Voir Tbulkt, lettre de don Francis de Alava à Philippe II, du 11 mai 1571 : « Una pnta pablica. •
^ L*ESTOILE, t. 1, p. 51.
908 LES DDCS DE GDISE
Ainsi la reine Louise dut subir la présence de cette bvorite, qui trouTait si malaisément un mari. Elle tenta de se révolter; maïs le Roi lui rappela, sans dignité , qu'il l'avait cherchée dans une situation effacée; qu'elle devait à son caprice sa fortune inespérée; s'irrita en parlant, fit appeler du Guast, et décida avec ce confident que la Reine serait séparée de toutes les femmes qu'elle avait amenées de Lorraine. Il fit renvoyer même les deux filles de chambre qui avaient été élevées avec elle depuis leur enfance, Pierrotte et Musette. A la place de leurs services , on imposa à lu pauvre reine ceux de Renée de Ghasteauneuf ellemême. Celle-ci poussa plus loin l'audace : elle parut dans un bal avec la même toilette et les mêmes bijoux que la Reine. A cette vue, Louise sortit, courut à l'appartement de Catherine et implora sa protection. Catherine la jugea assez humihée pour n'être plus en état de jouer désormais le râle de Marie Stuart. Peut-être se souvint-elle des avaoies de sa jeunesse, et (rappa-t-elle en pensée Diane de Poitiers , lorsqu'elle chassa publiquement de la cour Renée de Ghasteauneuf.
Cette jeune fille donna aussitôt sa main, «par amourette, à un Florentin, nommé AoUnotti, qui estoit comité de galères à Marseille, et l'alant trouvé... avec une autre damoiselle, le tua bravement et virileuieut de sa propre main ' ■ , et se remaria peu de
temps après à un autre Florentin, nommé Altoviti, qui était capitaine de galères à Marseille, et qui se faisait appeler le baron de Gastellane. Quelques mois plus tard , Gastellane se querella avec le duc d'An{jouléme, bâtard de Henri II, qui lui traversa le corps d*un coup d'épée. Le Florentin eut assez d'énergie pour enfoncer, en expirant, son poignard tout entier dans le corps de son ennemi. Ils restèrent tous deux morts sur la place ' .
L'insolent du Guast, en vovant cette facilité à humilier la Reine et à écarter d'elle ses Lorraines , résolut de pousser à Textréme les avantages que lui donnait l'amitié du Roi, et de combattre à la fois la sœur du Roi et le duc de Guise. Il se rappelait la colère de son maître, quand il lui avait dit une première fois a que M. de Guise vouloit recliercher ^ » sa sœur Marguerite. Il prétendit, avec les mêmes moyens, attaquer une seconde fois le duc de Guise, qui, seul de toute la cour, traitait le parvenu avec mépris , et cherchait à se rapprocher de Marguerite ' , probablement plutôt par politique que par galanterie. Du Guast compta séparer de Marguerite les deux princes qui lui étaient attachés, son mari, Henri de Navarre, et son frère, François d'Alençon, et la perdre ensuite avec le duc de Guise *.
1 L'EsTOiLB, c. I, p. 203; Antoine du Pugbt, Mémoires, p. 729 • ^ Maiiguerite, p. 42.
3 Id., p. «7.
La lutte contre du Guast était dangereuse. Un exemple récent prouvait que son autorité sur l'esprit du Roi ne connaissait ni refus, ni résistance. Un jour, le trésor étant vide, Henri IH avait été forcé, pour avoir de l'argent comptant, d'employer une ressource extrême; il avait demandé aux « conseillers, avocats et procureurs de Parlement et du Gbastelet combien chacun d'eux vouloit gracieusement porter de deniers comptant pour subvenir à ses affaires. Et furent à cet effet mandés les plus riches et aisés, dont on prit des uns douze cents francs, des autres six cents et cinq cents livres, des autres moins, selon leurs facultés. » Du Guast entra, vit cet argent ainsi extorqué, le prit pour lui, « et furent lesdits deniers employés par le Roi à faire un présent au capitaine Guast, de la valeur de cinquante mille livres et plus ' » . Catherine elle-même n'osait pas attaquer un tel favori; mais sa fille, poussée à bout par les railleries cruelles de Henri IH sur ses relations avec le duc de Guise, perdit patience et rcso^ lut de se venger à tout prix.
Elle courut au couvent des Augustins, un soir, et demanda à voir seule, dans le clottre, un aventurier qui y vivait sous la protection du droit d'asile, le baron de Vittaud.
Yittaud était neveu de ce marquis de Nantouillet qui avait refusé d'épouser Renée de Ghasteauneuf. H