L'ESTOILE
ET LEUR EPOQUE. — 1574-1576. tiX
avait tué « premièrement le baron de Soupes à Toulouse » y à la suite d'une querelle de cabaret. Yittaud était sorti le premier; a au bout d'une heure, guettant l'autre au sortir, il ne faillit de le tuer aussitôt et Testendre sur le pave, et ne fut sans danger, car s'il eust été pris, il estoit puny sur-le-champ, tant pour la rigueur de la justice de Toulouse que pour ce que lautre avoit de grands amis, et se sauva bravement en habit de damoiselle ' » . Au bout de quelque temps, il eut une nouvelle querelle avec un gentilhomme nommé Gonnelieu, « l'attrapa aux plaines de Saint-Denys, et le tua viste, sans autre cérémonie, et s'en alla en Italie, et n'en bougea jusqu'à ce qu'il vinst faire un autre coup, qui fut c^Iuy de Millaud. Il se pourmeine par la ville en habit d'advocat, espie, attaque Millaud passant tout devant son logis, le charge, le tue avec peu de résistance, et se sauve bravement hors la ville. » Il fut arrêté et mis au Fort-l'Évéque. Son oncle, bien que prévôt de Paris , demanda sa grâce ; le président de Thou intervint aussi en sa faveur. On le fit évader. Ces hommes de main trouvaient aisément des amis ou des complices. Brantôme, qui raconte avec une véritable admiration cette série d'assassinats, se vante d'avoir prêté à Vittaud des chevaux et de l'argent. pour lui faciliter sa fuite après le meurtre de Soupes Cet homme, Marguerite vient le trouver au couvent
1 BbastAme, les Duels, p. 116-1Î8.
des Âugustins '. Elle lui rappelle que du Guast, ami de sa dernière yictime, le baron Millaud ', a résolu de se défaire de lui, et empêche le Roi de lui donner des lettres d'abolition; elle l'excite à se charger de leur vengeance commune. Qu'a-t-il à craindre? Les trois reines intercéderont en faveur de celui qui les débarrassera de du Guast : Catherine de Médici, qui est jalouse de son pouvoir ; Louise de Vaudémont, qu'il a humiliée et séparée de ses femmes ; Marguerite de Valois, qu'il outrage par son langage. Le duc de Guise et François de Valois le défendront également... La jeune reine de Navarre fournit-elle d'autres arguments ? On l'a cru , et rien ne rend la chose invraisemblable. Ces meurtriers avaient la séduction d'une existence romanesque; ils étaient aimés et accueillis comme, dans notre siècle , les bandits de Galabre et de Sicile ou les coureurs de route de l'Andalousie. A un homme de robe comme le savant Pibrac, la jeune reine répondait avec mépris, en « priant Dieu de lui donner ce qu'il sait lui être nécessaire » , mais à un drôle comme le baron de Viltaud , dans un moment où elle lui confiait le soin de sa vengeance, la nuit, seule, sous les arcades du cloître, la gorge palpitante de haine, elle a bien pu accorder la récompense.
En plein jour, le lendemain , Vittaud quitte les Augustins, entre dans l'hôtel de du Guast, s'avance au
1 De Tvou, Uv. LXI, p. 300; Martha Frber, t. Il, p. 67. 3 II se nomaMBt Antoine d'Allègre, baron de Millaud.
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milieu de ses gardes et de ses laquais, monte à sa chambre, le trouve seul dans son lit, « va à luy, qui, le voyant venir, saute en la ruelle en prenant un espieu pour se défendre ; Taultre Teut aussitôt joingt, et avec une espée fort courte et trenchante (aussi, en tel cas, elle est meilleure que la longue), luy bailla deux ou trois coups et le laissa là pour demy-mort, car il vesquit encore deux ou trois heures ' » .
Vittaud s'enfuit chez son oncle, a nouvellement marié, en son château de Nantouillet. Après avoir fuit bonne chère », il se feit donner, par menaces, quatre , mille écus, et part « bien monté des chevaux » de son hôte '. « On l'accusa aussi d'avoir tué Montraveau le jeune, frère de M. Glermont d'Amboyse, mais cela ne sepeutguères bien prouver : s'il eustvécu, il en vouloit tuer encore deux que je sçay bien, qui, je croy, ne regrettèrent guères sa mort. » Il fut tué en 1586| par le fils du baron de Millaud, dans un duel régulier; «ainsy mourut ce vieux routier d'armes, par la main d'un jeune homme, qui vint s'esprouver tout du premier coup contre un des vaillants et déterminés de la France. Il n'estoit pas seulement estimé en France, mais en Italie, Espaigne, AUemaigne, en Poullogne et Angleterre, et désiroient fort les estrangers venus en France le voir, tant sa renommée volloit *. »
I BllA!ITÔlie.
s L'EsToiLK, t. I, p. 136.
' Bb%!itAiib.
Le duc de Guise, qu'il venait de défaire d'un ennemi dangereux, ne devait pas être l'un des moins empressés à louer ce coup, qui avait atteint du Guast ff parmy ses compagnies des gardes, parmy ses capilaines et soldats, et a cinquante pas, quasy à la vue de son Roy, qui le chérissoit» . Il reprit hardiment pour son compte l'attitude qu'avait essayée du Guast, et prétendit, sans s'attaquer comme lui aux femmes, se donner les airs du premier personnage de France, sortir du rang de sujet , et se poser comme un prince étranger , l'égal , le successeur possible du Roi.
Il n'avait qu'un compétiteur a redouter; dans son opinion, ce n'était pas Henri de Navarre, perdu dans des galanteries sans dignité, trop léger pour être suspect, destiné, semblait-il, à devenir, comme son père, le jouet de ceux qui flatteraient ses vices : Catherine fut la seule à comprendre l'importance de ce petit roi sans Etats, de cet homme spirituel, robuste, actif, qui affectait de s'effacer et formait lentement son caractère et son génie au njilieu des affronts, ainsi qu'elle-même quand elle avait dû grandir silencieusement. Le duc de Guise crut n'avoir à craindre que François de Valois. Contre lui furent dirigées toutes les pratiques secrètes pour exciter la crédulité et la jalousie du Roi. Plusieurs fois Henri 111, emporté par la colère, fut sur le point d'en venir, avec son jeune frère, aux dernières mesures de rigueur ; mais Catherine protégeait à ce moment
François de Valois ' , non par amour maternel, ni même par désir d'opposer son dernier fils au duc de Guise , qu'elle n'avait pas encore appris à craindre, mais pour ne se pas laisser ôter des mains un prince qui pouvait être une force. C'était elle-même qu'elle défendait; elle voyait son fils préféré, auquel elle avait consacré jusqu'à ce jour tout son cœur, tout son génie, se détacher d'elle et la repousser avec cette ingratitude des êtres trop aimés, qui reçoivent toujours et offrent pour rétribution, à ces excès de la tendresse, l'amour d'euxmêmes, c'est-à-dire la dureté devant des caresses devenues importunes, la sécheresse en échange d'un dévouement que rien n'assouvit ni ne rebute. Elle voyait Henri III tourmenté de maladies qui menaçaient de l'enlever prématurément, comme ses deux frères aines. En 1575, il fut pris des mêmes maux d'oreilles que François II. Il poussa des cris si plaintifs et s'abandonna à des mouvements si désordonnés qu'on le pensa atteint de folie ^. Il se disait empoisonné , menaçait son frère de le faire mourir avant de succomber.
* Ms., Foreign office. Valentine Dale to sir T. Smith, from Paris, 3 sept. 1575 : « Tbere hâve been many practices against Monsieur by ihe Guides, whcreby the king hath been in many passion.s against his brother, and hath been sometimes advised to use ail severity against bim; and if it had net been for the help oF the queen mother, it hath been tought it had been hard with Monsieur; for the queen mother bas always been a stay to him, boih as a mother and aiso as a stay for herself against the Guises. i
3 Matoieu, Histoire de France, t. Vll^ p. 418; Martha Freer, I. II, p. <>5.
2f6 LES DUCS DE GUISE
A peine rétabli, il demande des fêtes, du bruit, organise des processions, court les cérémonies religieuses dans les couvents de femmes, ne veut que des femmes autour de lui, semble vouloir se changer en femme lui-même, et se montre imprégné de parfums, les cheveux bouclés, les oreilles chargées d'anneaux et de pendants ', le cou garni d'un double collier d*or et d*ambre ' et encadré dans une fraise que forment quinze lés de linon superposés et larges d'un tiers d'aune ; il invente un empois spécial pour donner à sa fraise la roideur suffisante ^, ce qui fait dire aux écoliers, tous partisans des Guises : « A la fraise on cognoist le veau ! » Il passe chaque soir plusieurs heures à danser ^.
Devant de tels indices de faiblesse intellectuelle, Catherine faisait preuve de prévoyance en prenant ses mesures pour un quatrième règne, et en ménageant son dernier fils. Probablement elle poussa plus loin encore ses prévisions, et fit ses préparatifs pour un cinquième règne , qui s'ouvrirait après la mort de ses quatre fils. Même alors, malgré le deuil et la vieillesse, malgré la fatalité attachée à tous ceux qui étaient nés d'elle, elle prétendait ne pas abandonner le pouvoir, et elle comptait soutenir avec ses gendres la lutte contre les
> Giovanni Mighieli, Rela%, veit., traduit par Basgubt, p. 569.
2 MonosiKi, ibid,
^ QcicHBRAT, Costume en France»
4 FniVLi, Relaz, ven.
autres prétendants. Du moins l'ambassadeur vénitien Giovanni Michieli croit deviner ce projet'. Elle pense, écrit-il, avoir gagné Henri de Navarre, et espère conserver Tautorité dans le cas où la couronne lui parviendrait. Pensée digne de Tesprit aventureux de Catherine, qui pouvait bien , après avoir cherché des couronnes dans l'espace, de Madère à Varsovie, spéculer sur celles que pouvait amener le temps après la mort de ses fils. L'entente que crut remarquer le Vénitien expliquerait le rôle de résignation et de docilité qu'acceptait Henri de Navarre, le discrédit dans lequel il était tombé parmi les huguenots, qui le croyaient soumis pour toujours à sa belle-mère, et le peu d'efforts qu'il faisait pour se signaler aux gens de guerre. Il a pu être sincère en confiant pour quelques années à Catherine le soin de sa fortune, sûr d'être préféré par elle à tout autre concurrent, sans courir les chances d'une guerre civile, sans se compromettre avec les ministres réformés, dont le fanatisme lui répugnait, sans s'éloigner des filles d'honneur ni des fêtes de la cour. Catherine, de son côté, devait supposer que le pouvoir lui serait abandonné volontiers par un prince qu'elle voyait occupé uniquement de ses plaisirs, moins ingrat en apparence que Henri HI, et moins apte à oublier ses bienfaits. Ils se trompaient tous deux. Aux premiers
* Rascubt, !a Diplomatie vénitienncy p. 585. Troisième voyage de Michieli.
bruits de guerre, Henri de Navarre se souvînt de son enfance batailleuse et des leçons de Coligny, il chercha à ressaisir ses destinées; Catherine tourna ses espë-i rances vers Tautre gendre, le duc de Lorraine.
Le véritable héritier de la couronne, François de Valois, haï de Henri HI, mal soutenu par sa mère, traité en égal et en adversaire par le duc de Guise, compromis par ses intelligences secrètes avec les huguenots dans leur dernier soulèvement, autant que par la faiblesse avec laquelle il avait confessé cette faute en dénonçant ses affidés, forcé d'être ambitieux pour n*étre pas sacrifié, et de s'unir à des rebelles pour obtenir des défenseurs, hésitait à donner le signal d'une révolte et à se perdre pour toujours en se déclarant le général des huguenots. Cependant la guerre civile était imminente; le pouvoir, reconstitué par Catherine, échappait à Henri HL Déjà le ducdeGuise, sûr de son crédit sur la populace parisienne, se présentait comme le véritable chef des catholiques, en face d'un roi sans volonté et sans dignité. Les protestants, inquiets du délabrement de l'autorité royale, munissaient leurs places fortes et se disposaient à une nouvelle guerre. Entre ces deux partis, celui des Guises, qui gagnait sans cesse des fbjrces, et celui des réformés, qui avait perdu ses chefs et s^affaiblissait sous la direction jalouse de ses ministres intolérants, se formait une opinion modérée, qui gagnait les esprits assez indépendants pour se désoler également de l'influence
prise dans leur pays par le roi d'Espagne, et de l'exaltation dominatrice des prédicateurs protestants.
Pendant longtemps, ces modérés furent tenus h égal mépris par les deux factions ennemies. Sous Charles IX déjà, « on se mocquoit fort de ces politiques ' » , et chacun tenait pour ennemis tous ceux qui témoignaient de quelque respect pour la pensée de leurs adversaires. Mais les fils du connétable se trouvaient poussés de plus en plus à la tète de ce parti. Leur inquiétude devant les agrandissements continus <le la maison de Guise, leur désir secret de venger le meurtre de Coligny, qu'ils regardaient comme un affront fait à leur famille, leur ressentiment de la captivité du maréchal, leur frère, les poussèrent dans une révolte ouverte. Les trois frères libres firent des avances aux huguenots : les deux plus jeunes, Thoré et Méru, coururent en Allemagne pour recruter des reitres, pendante que Damville, presque souverain dans son gouvernement de Languedoc, commençait la guerre contre les troupes royales.
Damville était un soldat robuste et expérimenté, qui savait à peine signer son nom, n'ouvrait jamais un livre et se tenait en garde contre les assassins en se fioiisant accompagner par un loup apprivoisé et par un géant dévoué, qui tranchait un âne en deux d'un coup d'épée. Il entrait en lutte avec l'intention de
^ Rraïitôue, Hommes illustres (M. de Vieilleville), p. 495 497.
pousser la guerre sans ménagement; mais cette détermination était un malheur pour le parti des modérés, qui se trouvait porté par ses chefs dans Talliance d'une des filetions extrêmes, celle des réformés. Ce mal était vivement ressenti par le prince qui avait rêvé de créer à son profit Topinion du juste milieu. François de Valois essayait de soutenir le plus longtemps possible rintégrité et l'indépendance du parti des politiques, et de retenir autour de lui ses gentibhommes, sans les laisser s'engager dans le protestantisme ^ « m'exhortanty dit l'un d'eux ' , de ne me point faire de la religion, en me déclarant qu'il ne me pourroit aymer ny se servir de moy ainsi qu'il le désiroit; j'eus, eu moins de quinze jours, trois ou quatre dépesches de luy, me conjurant de ne fSaire protestation que je ne l'eusse veu » . ^
De leur côté, les réformés ne recevaient pas sans méfiance les politiques qui se présentaient dans leurs rangs. Les élus, pensaient-ils, n'avaient nul besoin de l'appui des Amalécites : cette union avec les infidèles ne pouvait plaire qu'aux hommes de peu de foi, à ceux qui plaçaient leur confiance dans les chars de guerre, et non dans la protection de Dieu, qui fiait éclater sa puissance en protégeant le faible. L'assemblée de Mil* faau fiit sur le point de refuser le secours de Damville;
^ BouiLLOX, Mémoires, p. 28. Le vicomte de Turenne, depuis duc de Roaillon, était fils d*ane des filles du connétable.
plusieurs députés déclaraient qu'ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants pour accepter l'alliance d'un catholique ', et mêler la cause de la religion à celle des pus* sions temporelles. Ils répudiaient comme indignes ces défenseurs de Jérusalem, qui étaient un scandale pour les purs, et ils annonçaient, avec désolation, que dans Montciuban, la ville sainte, ces ouvriers de la dernière heure avaient osé faire chanter la messe '.
Toutefois, les pieux scrupules durent s'évanouir en présence du danger ; les homnies de guerre firent taire les ministres, et peu à peu leurs «troupes s'amassoient de catholiques romains et de la religion ' » . En réalité, il n'y a plus de guerres de religion à partir de ce jour, et cette évolution des Montmorencys change le caractère de la lutte, prépare la solution, introduit l'habitude de la tolérance dans le parti de la réforme. Les hommes du juste milieu ne font accepter les idées de modération, et n'échappent à l'hostilité des deux (actions extrêmes, qu'à la condition de se rapprocher de la moins irréconciliable, et de jouer le sort de leurs doctrines sur les chances de l'accueil qu'ils recevront dans le parti dont ils se rapprochent, du tempérament qu'ils apporteront à ses passions, de la direction qu'ils pourront recevoir de ses intérêts. C'est l'histoire des vingt dernières années du seizième siècle.
* AsQCEZ, Histoire des assemblées politiques des réformés de France^ t.l, p. 14.
^ BouiLLOn, Mémoires, 3 //., ibid.
Presque en même temps que les Montmorencys^ François de Valois fiit entraîne par la logique des événements à se rattacher au parti qui lui sembla le moins ennemi de sa famille. En septembre 1575, il réussit à tromper la surveillance dont il était Tobjet, et à s'enfuir du Louvre. Le duc de Guise, prompt à saisir l'occasion de se montrer le champion des Parisiens, choisit l'ennemi le plus dangereux pour la capi* taie, les Allemands. Il s'avança en Champagne audevant des reitres qu'amenait Thoré, perdit leur trace le 9 octobre, les retrouva le lendemain à Dormans, au moment où ils traversaient la Marne avec leurs bagages.
tt J'y estois, écrit le fils du maréchal de Tavannes \ avec ma compagnie de soixante maistres. » Guise , toujours téméraire, comme à Saint-Yrieix et à Moncontour, se fit accompagner d'une faible avant-garde et arriva au galop sur les reitres ; « eux, craignant de perdre leurs bagages, résolvent le combat » . L'armée catholique était à plus d'une demi-lieue en arrière, et le duc de Guise n'avait sous la main que trois compagnies, c'est-à-dire deux cents gentilshommes environ, et deux cents arquebusiers à cheval. Il fit mettre pied à terre aux arquebusiers a au bout d'un marais et d'une haye,à nostre main droite » , et leur commanda un feu bien nourri qui mit le désordre parmi les AUe-
' Tavankes, Mémoires, p. 3^7.
mands. « Environ quinze cents chevaux ennemis se retirent en gros ; je reste seul à leur suite avec soixante. Ils passent la Marne, moy après. Ils entrent par dedans un bois, où eux et nous fîismes longtemps à passer. M. de Guise cherche un passage plus bas, et se treuve à leur flanc quand ils sortoient du bois ; il fut blessé d un arquebusier qu'il vouloit tuer ; sa blessure oste courage à ceux qu'il amenoit, dont plusieurs de bonnes maisons se cachent dans le bois '. » Mais le maréchal deBiron survint à propos avec la cavalerie, qui était d eineurée en arrière ; les reîtres demandèrent à capituler. « C'est, dit Tavannes, une nation fort aysée à battre. »
Le duc de Guise fut rapporté sanglant sur des branches d'arbres : un coup de pistolet tiré à bout portant lui avait emporté « une grande partie de la joue et de l'oreille gauche » . Il resta six semaines à Épernay, souffrant cruellement de sa blessure , et pouvant à peine prononcer quelques paroles, mais fier de s'être rendu digne du glorieux surnom de son père. Il ne fut plus nommé que le Balafré par les Parisiens, empressés de refaire la légende des ducs de Guise. Comme Claude et François de Guise, Henri de Guise écartait les ennemis des murs de Paris ; de même que son père avait défendu Metz, il avait sauvé Poitiers , et la destinée le marquait à son tour sur la face de la cicatrice de son père.
* Tavasxes, Mémoires y p. 3^7.
Le combat de Donnans n'avait ni importance, ni résultats : deux mille reitres avaient été mis en fiiite ou faits prisonniers ; le reste des luthériens» que Thoré amenait en France, avait effectué son passage sur uo autre point et s'avançait sur la Loire sans résistance, à la fSaveur de la croyance où Ton était que le duc de Guise avait détruit tous les Allemands. En exagérant la victoire de Dormans, on en annula les effets. Pour que la gloire de Guise fût complète, on se refusa à croire qu'il y eût encore des reîtres, et le gros de l'armée des reitres passa sans danger. Mais un fait important doit frapper aujourd'hui l'attention : toujours, .en plaine comme derrière les remparts, les trois premiers ducs de Guise ont fait fuir les Allemands. Au moment où les reitres avec leurs pistolets et leur mouvement a en limaçon ■ étonnaient nos vieux tacticiens, c'est François de Guise qui les chargea le premier et détruisit du premier coup leur prestige. Cette hérédité de bonheur, de courage, de blessures, rendait réellement dignes de l'enthousiasme populaire les vainqueurs des Allemands.
A cette époque, Henri de Guise était encore inspiré par le patriotisme et était encore digne d'être un héros national. Il fut accueilli par des acclamations idolâtres, quand il fit son entrée à Paris et se montra pour la première fois avec sa balafre. Sa témérité ne faisait qu'ajouter un charme à sa gloire. On croit volontiers donner une marque de courage en admirant
ceux qui se jettent sans prudence dans des dangers. Le contraste avec la vie sans honneur que menait Henri III rehaussait encore le vainqueur de Dormans. Le roi de France courait les pèlerinages, collectionnait les petits chiens, rétablissait la discipline dans les couvents de filles. Enfin, au moment où cette grandeur du duc de Guise menaçait l'autorité royale d'une rivalité dont elle n'avait pas su prévoir le péril , une nouvelle évasion du Louvre donnait un chef considérable aux rebelles.
Après le départ de François de Valois, son beaûfrère, Henri de Navarre, entouré de gentilshommes qui n'avaient pu le suivre, prépara avec eux un projet de fuite. L'un de ces jeunes gens, Fervacques, ne put s'empêcher, dans une conversation galante avec une ancienne fille d'honneur de Catherine, Anne du Bueil, comtesse de Kernevenoy, de faire connaître leur intention de s'échapper du Louvre. Anne du Bueil était une de ces jeunes filles qui avaient voué sans réserve leur vie et leur honneur au service de Catherine : la Reine mère l'avait mariée à un vieux soldat, Kernevenoy, ancien gouverneur de Henri de Valois , que l'on trouvait plus aisé de nommer M. de Carnavalet, avec ce dédain que les Français ont toujours eu de l'exactitude dans les noms propres. Veuve depuis peu de temps, elle avait refusé de se remarier, et s'était replacée sous la main de Catherine. Elle eut la loyauté de déclarer à Fervacques qu'elle ne pouvait
If.
se dispenser de le dénoncer à sa maîtresse. Celui-ci courut près de Henri de Navarre et lui conta l'imprudence qu'il venait de commettre. Henri, sans perdre confiance, entra dans la chambre du duc de Guise, s'ëtendit sur son lit, « et avec les alliances qu'ils avoient faict de maistre et de compère, eurent plusieurs familiers discours, ceux du Béarnois tendant à ce point de ce qu'il feroit quand il seroit général. Le duc courut en apprester à rire au Roi ^ . » Pendant que le Roi était à rire avec le duc de Guise, Henri de Navarre se faisait préparer un relais de chevaux frais dans la forêt de Saint-Germain, puis, au milieu d'une chasse, partait au galop, et après avoir couru une nuit et deux jours, sans se reposer, sauf deux heures à Ghàteauneuf, il arriva a Aiençon.
Le dépit de Henri III lut misérable. Honteux d'avoir laissé échapper les deux otages que sa mère lui avait su si bien garder, il voulut punir les complices de cette évasion, et ne trouva à combattre que des femmes : sa sœur Marguerite fiit insultée publiquement et menacée de mort. Elle fut sauvée par l'intervention de Catherine, qui fit remarquer au Roi « que peut-estre on auroit besoin de se servir » de la jeune femme pour négocier avec le mari' ; elle fut enfermée dans sa chambre, et,, de toute la cour, jCrillon seul osa continuer à la voir.
i D'AcBiGWÉ, t. II, p. 187.
^ Marguerite, p. 84.
Une de ses suivantes, mademoiselle de Thorigny, fille du maréchal de Matignon, courut de plus grands dangers. Elle avait déplu depuis quelque temps à Villequier, le favori du Roi. Pour ce méfait, Henri III avait contraint sa sœur à la chasser de son service ; il crut qu*elle conservait des intelligences avec Henri de Navarre, et permit a Villequier de la faire arrêter par des archers pour la jeter dans la Seine. La pauvre 611e s'était réfugiée chez une parente, madame de Chastellux, qui fit distribuer du vin et du lard aux archers, et les retint pendant qu'elle prévenait les seigneurs des environs. Un gentilhomme était toujours prêt à tirer l'épée pour ses voisins, ou contre eux. Délivrer des archers la fille d'un maréchal de France était la plus séduisante des entreprises ; cinq ou six de ces voisins accoururent avec leurs gens, surprirent les archers au moment où ils attachaient la jeune fille avec des cordes sur une mule, les battirent et délivrèrent la belle captive, qui s'en vint aussitôt, fière de cette aventure romanesque, trôner dans la petite cour de François de Valois, à Moulins.
Ce prince avait besoin des conseils de cette fille courageuse. Entouré de méfiances, blâmé des catholiques, suspect aux protestants, inquiet et étonné d'avoir secoué le joug de sa mère, il restait inactif au milieu de projets vagues et de discussions inutiles. Son heau-frère, Henri de Navarre, ne fut pas d'abord en
meilleure situation, mais il sut se résigner avec bonne
grâce aux ni^cessilés de son nouveau rôle; il abjura lu foi catholique, et fut reçu dans les murs de la Rochelle, mais à la condition de se séparer des amis catholiques qui l'avaient suivi dans sa fuite de Saint-Germain, tt pour ce qu'il y en avoit qui avoient ensanglante leurs ëpëes le vingt-quatre d'aoust * ». Ce souvenir rendait bien difficile l'union entre les divers partis qui se tenaient en armes ; mais Henri de Navarre déploya tant d'activité et de souplesse d'esprit qu'il se fît proclamer du titre nouveau* alors et bien significatif de Protecteur des églises réformées et catholiques associées *, se posant ainsi, dès son premier pas dans la vie publique, comme le chef de l'union de toutes les opinions modérées.
Malheureusement, si cette formule un peu prématurée permettait déjà de prévoir le rôle auquel était appelé le nouveau chef, elle blessait la vanité ombrageuse de François de Valois, et introduisait une nouvelle cause de dissension dont Catherine se hâta de faire son profit pour ramener au devoir son fils rebelle.
Elle commençait à remarquer que les intérêts de la couronne étaient mieux sauvegardés dans les camps des révoltés que dans ceux du Roi. Elle voyait dans son parti, d'un côté, le duc de Guise, qui ne quittait plus Paris et s'attachait uniquement à préparer les
* SuixY, p. 21.
^ La PoPELiKiÈRE, Histoire de France, t. II, p. 42; voir aus>îî AxQCEZ, Histoire des assemblées politiques des réformés de France, t. I, p. 25.
chances que lui ouvrait rassociation de tous les princes du sang; avec les hérétiques, et de l'autre, Henri III, qui semblait indifférent au succès de ses troupes. Depuis le début de son règne, il n'avait fait qu'accroître la puissance et la popularité de Henri de Guise. Il se sentit isolé entre deux factions armées, et comprit que sa couronne était l'enjeu. Sa mère, toujours apte à s'unir en intimité avec les ennemis qu'elle venait de persécuter le plus cruellement, l'encouragea à faire volte-face, à se rapprocher de: son frère, des politiques, même des huguenots.
C'était une idée hardie que de rompre publiquement avec le duc de Guise au moment où il acquérait une gloire nouvelle ; mais ce fut précisément le bruit fait autour de son combat de Dormans qui éveilla l'attention et montra que sa prépondérance devenait irrésistible. Catherine se hâta de courir près de son jeune fils et de son gendre; elle les rejoignit au château de Beaulieu, près de Loches. Elle arriva au milieu de ces gens de guerre avec ses armes accoutumées : elle était suivie de madame de Sauve, qu'aimaient également François de Valois et Henri de Navarre; des plus belles filles d'honneur, mesdemoiselles d'Estrées, de Bretesche, de Montai; de madame de Kernevenoy, l'amie de Fervacques; de madame de Villequier, la jeune femme du favori, et de la duchesse de Montpensier , sœur du duc de Guise. François de Valois ne fit pas une longue défense contre
une attaque si brillament secondée : « Il se laisse g[agner à la Roy ne, qui le menace que le Roy se jetteroit entre les bras de M. de Guyse à son préjudice, se laisse vaincre aux voluptés , aux femmes que sa mère luy donne \ » La paix fiit signée le 5 mai 1576, moins de quatre mois après la fuite de Henri de Navarre. Les huguenots acquéraient de nouveau le libre exercice de leur religion, avec des places de sûreté.
Cette paix de Beaulieu était la cinquième en treize ans. Elle souleva, comme les précédentes, l'indignation des catholiques et le mépris des esprits sincères, en stipulant des avantages uniquement au profit des huguenots, jusqu'alors continuellement vaincus, et en conférant aux révoltés tous les avantages qui auraient suffi à prévenir la guerre, mais avec la pensée secrète de ne tenir aucun compte, dans la pratique, des engagements ainsi contractés, et de dépouiller les huguenots, aussitôt qu'ils auraient posé les armes, des droits dont ils se croyaient investis. C'était la vieille méthode. Catherine ne daignait pas changer sa tactique, sûre que les partis sont assez oublieux pour être constamment les dupes des mêmes fraudes et les victimes des mêmes ftiutes. Les huguenots s'y trompèrent encore cette fois. Mais ce furent les catholiques qui refusèrent de jouer plus longtemps un rôle dans oette comédie périodique de la guerre civile.
^ Tava9:ik5, p. ^26.
A la nouvelle du traité de Beaulieu, le duc de Guise comprit qu'il ne pouvait plus compter sur le Roi, se jugea trahi par lui, dépouillé du succès en pleine victoire. Il renonça à simuler une entente avec le Roi, et s'abandonna sans réserve à ses afBdés de la bourgeoisie parisienne, le parfumeur Labruyère et l'avocat David. Entre les Valois et les Guises, la lutte commençait.