Si
tout temps, chose bizarre, on a trouve des hommes jaloux d'inscrire leurs noms à côté de ceux qui sont restés fameux par leurs complaisances et leur lâcheté, comme Pierre Cauchon, JefFreys et Fouquier-Tinville ; on n'a même pas manqué de ces jurés inconnus qui, sans l'espoir de la récompense, sans le mérite de la bassesse, par cette sorte de jouissance perverse qu'ont les hommes de persécuter les faibles et de faire souffrir ceux qui sont sans défense, n'hésitent pas à prononcer les mots nécessaires pour In condamnation. Bien de plus scandaleux que le procès de Marie Stuart. ■ Jamais tribunal ne lut plus incompétent, et jamais procédure ne fut plus irrégulière ; on lui représenta de simples copies de ses lettres, et jamais les originaux. On (it valoir contre elle les témoignages de ses secrétaires, et on ne les lui confronta point. On prétendit la convaincre sur la déposition de trois conjurés qu'on avait fait mourir et dont on aurait pu différer la mort pour les examiner avec elle ' . > Des documents taux furent présentés à ceux qui avaient accepté la mission de juger la souveraine d'un pays voisin et qui ne s'inquiétaient pas de contriïler hs contradictions du dossier'. La pauvre femme, dans sa détresse, dans ses dernières heures, était encore soumise à des outrages comme cette lettre d'Elisabeth adressée h son geôlier :
, Essai tttr Ut maurs.
Mary quetn of SeoU a.
son procii.
« Recommandez-lui de penser au repentir, de ne point s'abandonner à Satan, de ne pas perdre son àme^ pour laquelle je prie les mains levées vers Celui qui décidera de son salut ou de sa damnation ' . »
Prières hypocrites ; le même geôlier apprenait qu'il plairait à sa souveraine en la dispensant des nécessités d'une exécution solennelle; il était blâmé de n'avoir pas su, de son plein gré et sans invitation, feire disparaître cette rivale gênante'. « Sa Majesté, lui écrivait le ministre, voit avec le plus grand mécontentement que des honunes qui professent pour elle l'amour dont vous vous dites pénétré, font en sorte, pour échapper à leur devoir, que le fardeau retombe tout entier sur elle, quoique vous connaissiez fort bien son horreur à répandre le sang, et surtout le sang d*une personne de son sexe, de sa qualité et d'une si proche parente. » Mais sir Amyas Panlet, le vieux puritain , refusa d'étrangler la captive ; il voulait bien faire souffrir, mais non pas assasâner. C'est avec les apparences juridiques, par l'intermédiaire de juges meurtriers, que ce crime dut s'accomplir.
Marie Stuart conserva sa dignité jusqu'au dernier moment. Elle écrivit ces belles paroles au duc de Guise ' : « Fotheringay, 24 novembre 1586. Mon cousin, je vous dis adieu. Jamais ne puisse cet honneur
> Juhn MoBRia, The leiiers books ofÀmyms Paulet, p. 267. ^ Chaatbladze, Marie Stuart^ p. 373. 3 Labaroff, t. VI.
sortir de nostre race , que tant hommes que femmes soyons prompts de répandre nostre sang pour maintenir la querelle de la foi. »
Les protestants exaltés et exclusif ^ ont reproché à Marie Stuart de s'être parée pour la mort avec une recherche théâtrale ; ils n'ont pas compris que le seul orgueil qui impose le respect est celui de la mort. L'instinct de la vie est si tenace qu'il y a toujours delà grandeur à transformer ses derniers instants en fête ou en drame. Marie Stuart s'avance dans la salle basse du château de Fotheringay, au milieu des grands seigneurs qui l'ont condamnée et qui se tiennent debout autour du billot , aussi altière que jadis dans Notre- Dame, quand elle venait épouser le roi de France. Elle meurt pour sa foi, victime de la prévoyance cruelle des politiques et de la terreur du peuple, qui craint de la voir succéder a Elisabeth et renouveler contre les protestants les sanglantes persécutions de Mary Tudor. Elle vivante, l'hérésie tremble : quoi de plus glorieux? « Avez-vous entendu le comte de Kent? s'écriaitelle avec fierté à ses femmes en pleurs. Il a dit que ma vie auroit esté la mort de leur religion ' ! » Sous un manteau de satin noir moiré, brodé d'or et de martre zibeline, elle porte un corsage de satin noir, une jupe de velours cramoisi, des bas de soie bleue, avec des
« Froi»b, t. XI r.
3 fiouRGOïKG, Journal inédit, publié par Cai^TBLArzB, p. 393.
ET LEUR EPOQUE. — i58T. SS5
jarretières de soie, des bottines de maroquin ^ Deux jeunes filles la suivent , Jane Kennedy et Elisabeth Curie. Elles la 'déshabillent devant les trois cents spectateurs entassés dans la salle ; en ce moment elle détache de son cou une croix d'or, seul bijou que ne lui ait pas enlevé la rapacité d'Elisabeth , et veut la donner en souvenir à Jane Kennedy : « C'est mon droit i> y dit le bourreau qui saisit la croix et la met dans son souUer *. Puis il fait glisser brutalement le corsage de la reine, de manière que le cou et la gorge apparaissent nus, éclatants de blancheur '. Elle tend le cou, croyant qu'elle sera décapitée avec une épée à deux mains, suivant l'usage de France ; on la rapproche du billot. Elle tend de nouveau la tête, mais on la fait étendre sur le ventre la fece contre le bloc, l'aide de l'exécuteur lui tenant les mains dans les siennes. Tant d'affronts, tant de retards ne la troublent pas. Le bourreau, armé d'une «hache amanchée de court, de celles de quoi on fend le bois ^ » , est ému ; il frappe Tépaule, il frappe la tête ; la tête ne rouie qu'au troisième coup.
« La teste séparée » , la fête cesse , la réalité reste. Devant le billot, le corps est étendu , l'épaule blanche
^ Agnes Stricklard, Lives ofthe (fueens of Scodand, t. VII. ' Tbulbt, Belaiions politiques de la France et de C Espagne avec t Ecosse, t. IV, p. 159.
^ Cbahteuozb, Marie Stuart, p, 416, en note.
^ BouBOOiRO, Journal inédit, publié par Cbabtblauib.
•est ouverte par la hache , le sang se fige sur les seins ooS) et, dernier outrage à la poésie, quand le bour- 4*eaa veut soulever la tête, « il la prend par la coêfFure » , Jes cheveux lui restent dans la main, le front retombe, roule, couvert de cheveux blancs, rares, coupés ras, ravagés par les souffrances de dix-huit années de pris<»i.
Le duc de Guise recevait d'un tel martyre une auréole nouvelle : il faisait raconter en chaire à Notre- Dame, au milieu des ligueurs frémissants, comment « ceste teste pleine de majesté, qui avoit porté les couronmes de deux royaumes , fut monstrée toute sanglante, la bousche ouverte, les yeux sillés, et les cheveux si blonds et forts devenus tout blancs, hydeusement épars ' 1 »
Pas plus qu'Elisabeth ne s'était émue du meurtre de «Goligny, Henri III ne s'irrita de l'exécution de sa bellesœur : il feignit d'ajouter foi aux belles paroles de la reine d'Angleterre, à qui, disait-elle, « il estoit advenu le plus grand malheur et ennui que jamais elle eust receu, qui estoit la mort de sa cousine germaine , de laquelle elle juroit Dieu avec beaucoup de serments qu'elle estoit innocente; que véritablement elle avoit signé la commission, mais que c'estoit pour contenter ses sujets * ». Et comme Ghàteauneuf , l'ambassadeur
' Oraison funèbre de la très-ahrétienne, etc., par tnessire Revault f>B Beavlne, archevêque de Boargea. Paris, 1588. 2 Tedlet, t. IV, p. 194.
de France, s'inclinait avec une crëdulité afFectëe, elle continua plus gaiement : « Le temps est tel que l'un et Taultre avons plus besoin que jamais de vivre en estroicte amitié. »
C'est Philippe II qui se charge de la vengeance de Marie Stuart. Il ne craint plus que Guise lui dispute au nom de sa cousine la couronne d'Angleterre ; il lui envoie l'ordre d'agir en France au moment où il attaquera lui-même l'Angleterre. Ainsi Philippe II s'est enfin arrêté à un plan définitif , à partir des premiers jours de 1587 ', et il se conforme froidement à la règle qu'il s'est tracée : il veut se rendre mattre, dans un bref délai, des deux royaumes. Il arme une flotte et assemble des troupes de débarquement pour conquérir l'Angleterre, pendant que le duc de Guise devra commencer des hostilités en France, forcer Henri Ul à en finir avec Henri de Navarre , et préparer les voies à son avènement.
Jusqu'à quel degré Henri de Guise comptait-il pousser la bonne foi dans sa soumission à Philippe II, c'est ce qu'il n'a pas eu le temps de faire voir. User de l'alliance et des piastres du roi d'Espagne afin de se faire reconnaître le légitiiâe héritier de Gharlemagne et d'obtenir la déchéance des Valois et des Bourbons , suivre assez exactement le plan de Philippe II pour pouvoir
^ L'arrêt de Marie Staart est de novembre 1586, mais l'exécution n'eut lien que le 18 février 1587.
profiter des succès des Espagnols sur les ÂDglais, et s'assurer sur la France une domination si comptèle que le roi d'Espagne lui-même ne sache plus l'ébranler, c'est la ligne de conduite qu'il semble avoir eu l'intention de suivre.
Ainsi, dans les érënements de l'année suivante, il ne faut pas perdre de vue cette divergence des convoitises, qui semblaient unies par l'identité des déclamations en laveur de l'orthodoxie. Les vrais rivaux sont en réalité Philippe II et le duc de Guise. Ils se sentent seuls forts, et se croient seuls à craindre. Aucun des deux ne doute du succès contre Elisabeth, Henri III , Henri de Navarre. C'est entre eux deux qu'ils pensent que la compétition est sérieuse. Dès le début, le duc de Guise donne déjà des marques d'indocilité et cherche des renforts contre son complice. Il s'attache un aventurier qui se trouvait isolé comme lui entre la France et l'Espagne : un bâtard de Montluc, l'évéque de Valence, nommé M. de Balagny, grandi parmi les bretteurs et les filles d'honneur, choisi par Catherine de Médici pour être gouverneur de la ville de Cambrai, dont elle se disait souveraine par l'héritage de son fils François de Valois, se révolta contre sa bienfoitrice, prétendit rester seul maître de Cambrai, et conclut un tniilc nvec le tluc de Guise ', qui le reconnaissait comme prince souverain et héréditaire de Cambrai.
Palma Uyet, p. GG. Ce iraiu' tat du 15 jiDTier 1587.
C'était arracher à la France une ville que Catherine voulait rendre française. Mais Henri de Guise se laissait dominer par l'idée de se créer des forces dans le Nord. Il voulait, dans les mêmes intentions, posséder la principauté de Sedan et faire occuper Boulogne par son cousin le duc d'Aumale. Il aurait ainsi séparé la France des États espagnols par une chaîne de principautés indépendantes dont il aurait été le suzerain. Sedan était facile à obtenir par mariage. Charlotte de la Marck, petite-fille de Diane de Poitiers, était la seule héritière du duc de Bouillon ; mais cette enfant refusa d'abjurer le protestantisme pour épouser le prince de Joinville, fils atné du duc de Guise '. Il fallut chercher par la force ce qui était refusé par alliance. L'attaque sur Sedan échoua; le duc de Guise perdit du monde et dut lever le siège sans avoir tiré grand honneur de ce coup de main malheureux '. Mendoza lui fit observer qu'il était sorti , dans cette entreprise , de ses conventions avec Philippe II : le Balafiré dut s'excuser près de l'Espagnol et affirmer qu'il n'avait tenté cette campagne que pour mieux tromper le roi de France sur ses intentions réelles et avoir un prétexte de garder une armée sous sa main. « Si hault desseing, écrivit-il, mérite bien d'estre assisté », et il demanda de nouveau « qu'avec diligence l'argent fust prest * » .
^ Elle épousa plus tard le vicomte de Turenne.
* L'BsTOiLB, t. I, p. tSO, S26.
' Ms. Simancas, B. 50, pièces 77, 186, 188.
Paris fût plus difficile à calmer : les Seize blâmaient l'attaque de Sedan avec cette élroitesse d'esprit du Parisien qui sait s'iutéi^sser seulement h ce qui se fait «ous ses yeux. Ils réclamaient la présence du duc de Guise. La Ligue, avec ses endettés, ses déclasses et ses affomés, avait hâte d'obtenir la solution de la crise et poussait le duc à un acte violent : la peur calma subitement ces impatiences : les retires approchaient. Le duc de Guise saisit avec empressement cette occasion d'acquérir une nouvelle gloire sous les yeux des Parisiens épouvantés.
Pendant qu'il perdait son temps en intrigues et en dusses attaques, les huguenots avaient redoublé d'efforts et pouvaient opposer trois armées à la Ligue : les Français , avec Henri de Navarre en Gascogne ; les reitres, conduits par l'électeur Jean-Casimir, qui s'avançaient en Champagne, et douze mille Suisses en Bourgogne, sous les ordres du fils de Coligny. Devant cette triple attaque, Henri IH sembla s'éveiller. Il confia ses meilleures troupes à son beau-frère, le duc de Joyeuse, et l'envoya en Gascogne, pour détruire Henri de Navarre. Il se mit en personne à la tête des soldats qui lui restaient, afin d'observer les reitres et les Suisses, de les empêcher de porter secours h Henri de [lavarre et de les rejeter, par des manœuvres habiles, sur le duc de Guise, laissé seul près de Paris, et isolé a dessein avec des forces insuffisantes. Le Boi espérait de la sorte être débarrassé, en une seule campagne.
des deux compétiteurs qu'il haïssait : Henri de Navaîre qui serait écrasé par Joyeuse , Guise par les rettres ; il aurait ainsi sauvé Paris, fait de son favori Joyeuse un héros catholique, et détrôné pour toujours les Guises. Il comptait sur la témérité de Henri de Guise, qui n'hésiterait pas à se jeter, avec ses gentilshommes et la petite armée qui lui appartenait en propre, sur les masses allemandes : cette tactique était précisément celte qui convenait le mieux avec ces rettres ; peu de monde, mais des hommes d'élite, les mettaient en désordre du premier choc. Henri de Guise , qui en avait déjà fait Texpérience, fut toujours plein de mépris pour ces Allemands : dans toutes ses lettres, il se montre sûr du succès ; il se vante de les battre à son heure. Bientôt il les surprend à Vimory, entre Montargis et GieD,et enlève leurs bagages. Les malheureux se débandent, sont assaillis de maladies, sous les pluies d'octobre ; traqués par les paysans, ils se rassemblent en une seule masse et se réfugient dans la petite ville d'Auneau, sans même prendre la peine d*enlever le château fort. Guise arrive la huit, entre dans le château, fond sur la ville, trouve les rues encombrées d'Allemands endormis, commence le massacre. L'ennemi, surpris, ne fait pas de résistance. Les Français gagnent « force bagues et chaisnes d'or, et bien deux miUe chevaux et huit cents chariots ' n • v
^ Palma Catet, p. 40.
Henri III, qui avait assisté en spectateur à ce triomphe de son rival, ne put cacfaer son dépit. Il avoua plus tard à l'ambassadeur anglais sa déception en ces termes : ■ Si les reltres avaient eu un peu plus de valeur ou d'babileté, ils auraient forcé ia Ligue à leur demander à genoux ce qu'ils voulaient obtenir ; c'était précisément ce que je désirais, ce que j'attendais. Je leur ai donné toutes les bcilités qu'ils pouvaient souhaiter pour y réussir. Deux ou trois fois ib ont eu le moyen de détruire la Ligue et de tout terminer en un jour. S'ils s'étaient contentés de ravager la Lorraine , la Bourgogne , la Champagne... B
Ici le Roi ne lut pas interrompu, mais la lettre de l'ambassadeur qui rend compte de cette conversation porte en marge devant ces mots un signe de la main d'Elisabeth. C'était le moment où cette femme se tenait à cheval nuit et jour, pour encourager les milices, pour animer le patriotisme anglais, pour suffire aux exigences de la crise qu'amenait l'imminence de l'invasion espagnole. Sans doute elle ne put lire sans dégoût ces confidences d'un priuce qui attend de sangfroid son salut des mains de l'étranger, calcule ce qu'aurait pu lui donner d'avantages le pillage de la Bourgogne et de la Champagne, se lamente qu'un de ses généraux, à la tête d'une armée de Français, n'ait pas élé détruit par les Allemands. ■ S'ils avaient pillé les biens des adhérents de la Ligue, continuait le Roi,
on les aurait suppliés d'accorder la paix. Au lieu de cela, ils se sont portés en avant'. »
Ce progrès dans la perfidie , avoué avec tant de cynisme, ce système d'un pacte tacite avec l'ennemi, échoua misérablement. Henri III vit monter à l'apogée la puissance et la popularité de Guise, là où il croyait l'accabler, et où il avait voulu lui susciter un rival, il vit surgir, en effet, un héros, un vainqueiu*, mais, par un juste retour de la fortune, ce ne fut pas son cher Joyeuse, ce fut 'Henri de Navarre.
Lorsque Henrï de Navarre, à la tête de ses Français, vit dans les pleines de Goutras approcher larmée du duc de Joyeuse, il commanda la charge : à neuf heures du matin, l'engagement n'était pas commencé ; à dix heures, l'armée catholique était détruite. Joyeuse tué, les canons, les drapeaux, les bagages pris '. C'était la
< FaouDB, t. XII, p. 391. On sait que les six premiers volumes concemeot le règne de Henri VIII; ce tome XII est donc le sixième du règne d*Élisabetk. State paper office, Ms. , France, Slafford to the Queen,25 february 1588 : ■ If the Reisters had either valour or discrétion, they mîght Iiaye made the Leagne upon their Rnees ask wich they had been in arms for, which was what he expecCed and looked for.. . he had gîven them ail the means they desired to hâve done it if they conld, and if they would hâve kept them selves far enough from him, as he kept from Ûiem, till they would needs come to seek him. Twice or thrice be fore they had it in their hands to hâve overthrown the Leagae and hâve ended ail in a day. If they had ravaged Lorraine, Champagne and Burgundy (signe autographe d^ÉIisabeth) and had left none of their adhérents unspuiled , they would as much hâve prayed for peace as they had soaght the contrary ; but instead of annoyiog them, they had come to seek him. ■
2 20 octobre 1587.
première bataille rangée que gagnaient les huguenots. Les Flandres et l'Espagne en retentirent. Un homme se révélait ^nfin pour raUier ceux que lassaient tant d'intrigues et de perfidies. La joie des réformés, vainqueurs pour la première fois, fîit si complète qu'ils coururent dans leurs châteaux cacher leur butin , rassurer leurs partisans, jouir chez eux du prestige et de la sécurité que leur assurait la joiurnée de Goutras. En quelques heures, Henri de Navarre se trouva seul et fut hors d'état de profiter de l'anéantissement de ses ennemis. Les ministres protestants lui ont reproché plus tard cette inaction. Devant l'assemblée de la Rochelle, il fut forcé, pour se défendre contre leurs insultes, de montrer, par un geste de général romain, les drapeaux catholiques conquis à Goutras, qui pendaient aux voûtes de la salle. « S'il se faisoit encore une assemblée, écrivit-il, je deviendrois fou. n Entre les ministres fanatiques, qu'il ne pouvait réussir à civiliser, qui, comme Gardési, le pasteur de Montauban, voulaient être envers lui le plus sévère Nathan, ou qui méprisaient les secours séculiers comme une méfiance de la protection de Dieu, et ce prince joyeux, qui savait attirer les gens de guerre et gagner des batailles, il y eut constamment des luttes sourdes. Le prince en était souvent exaspéré ; on le vit pendant les sermons nasillards de ses ministres, non pas foire de la tapisserie, comme sa mère, pour ne point s'endormir, mais se permettre mille focéties, manger des cerises, et en
cracher les noyaux sur la chaire, jusqu'à risquer de crever l'œil du prédicant ' . Il avait la réputation d'être assez tiède sur les mystères qui causaient le différent entre les catholiques et les protestants, ce qui le faisait passer pour incrédule. Montaig^ne, qui ne devait pas être beaucoup plus ardent que lui sur les points de doctrine, raconta à son ami de Thou « qu'autrefois il avoit servi de médiateur entre le roi de Navarre et le duc de Guise, que ce dernier avoit fait toutes les avances. Pour la reUgion, dont tous deux font parade, c'est un beau prétexte pour se f^ire suivre par ceux de leur parti ; mais la religion ne les tousche ni l'un, ni l'autre : la crainte d'être abandonné des protestants empesche seule le roi de Navarre de rentrer dans la religion de ses pères, et le duc ne s'éloigneroit pas de la confession d'Augsbourg^ que son oncle Charles, cardinal de Lorraine, lui a fiait gpuster, s'il pouvoit la suivre sans préjudicier à ses intérêts '• » Henri de Navarre déclarait franchement : « Ceux qui suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et moi, je suis de la religion de tous ceux-là qui sont braves et bons », et il s'appliquait à leur montrer, dans la bataille, le chemin de l'honneur et du devoir.
I GîroUmo Lippoma!co, Betat, ven., édît. Tommasko, Doc» ined.y t. II, p. 635 : « É opinione che egli non creda in cosa alcuna, perclid «i dice che alli saoi predîcatorî ugonotti medesimi quando sono nel peiigamo, fa mille schemi : e una volta mangiando egli délie cirieggie, mentre uno di quelli scelerati predicava, noncessando di trar, come si fa, con le dita l'ossa dclle cirieggie, ebbe a cavarli un occhio. >
' Db Tbou, Mémoires^ édit Didier, p. 330.
Pendant que l'eniTrement de son armée après Cou- ' tras le mettait hors d'état de s'avancer vers la Loire, un apaisement momentané sembla se produire dans toute la France. Henri III acheta la retraite des Suisses au prix de quatre cent mille écus. Tandis qu'ils rentraient dans leur pays, emportant l'argent du Roi et son traité signé, les Suisses fiirent attaqués par Henri de Guise, perdirent leurs canons et durent sommer Henri III de faire honneur à sa signature. Le duc d'Épernon vint les protéger avec un corps d'armée et faillit ordonner le combat contre Guise.
Cette série de victoires sur les rettres et les Suisses avait ravivé la popularité du Balafré chez les Parisiens, qu'il Tenait de sauver encore une fois des étrangers. Son influence à Paris était entretenue par les soins de sa sœur Catherine de Guise, duchesse de Montpensier, veuve depuis cinq ans', qui s'était faite ■ la gouvernante de la Ligue à Paris >> , courtisait les « bonnes grâces des Parisiens » , et soutenait ses frères par ■ la bouscbe de ses prédicateurs, auxquels elle donne de l'argent pour toujours accroistre envers le peuple leur réputation et leur attribuer tous les bons succès de la guerre aux dépens de l'honneur du Roy * ■ . Dans quelques églises, on révérait l'image de cette princesse à côté de celle de la Sainte Vierge*. La populace,
■ Depuia le 13 aeptsmbra 1S8S.
" L'ESTOILE, t. 1, p. Ml.
^ Boiiu.,Ê,i. l[l,p.35B.
excitée dans toutes ses passions , était impatiente de jouer des mains ; de fréquentes émeutes semblaient le prélude d'événements plus graves. « Le mercredy 22 juillet, aux halles de Paris, le peuple se mutine contre les boulangers vendans leur pain trop chèrement à son gré, ravist leurdict pain à force ouverte, et furent tués deux bourgeois passans par là. Grand fut ce séditieux tumulte, jusqu'à forcer les maisons de quelques bourgeois, esquelles le peuple avoit opinion que lesdits boulangers avoient retiré et caché leur pain ^ . »
Le pain devient rare, le peuple s'agite, une révolution semble imminente. Guise, à l'heure où il va se jeter en avant, jette un dernier regard sur l'Espagne et fait avertir Philippe II que le roi de France « dépesche un sien secrétaire en Constantinople », et « que c'est chose très-certaine qu'il est parti de l'argent de Lyon pour envoyer en Allemagne aux fins de préparer une levée de sept mille chevaux ' > .
1 L*E3T0iLB, 1. 1, p. 229.
^ Ms. Simancas, B. 60, p. 112, publié par Bocillé, t. III, p. 511.