GUERRE DES TROIS HENRI
Henri HI D'avait plus qu'une pensëe, tromper Henri de Guise comme il venait de tromper Henri de Navarre. Il fit graud fracas de son projet de persécuter ses sujets huguenots , ainsi que le duc de Guise l'exi*geait, et assembla, pour donner plus de solennité à ses promesses, le parlement en robes rougeis. « Des robes de deuil eussent été plus décentes dans cette calamité publique » , dit un des présidents ' . La guerre dut donc recommencer; il faut subir encore une fois le récit de ces luttes sans éclat, dans lesquelles Mayenne, qui commandait l'armée des catholiques contre Henri de Navarre, était réduit à vanter comme un grand succès la prise d'une place forte, Gastillon, dont les défenseurs étaient épuisés par la peste ; « la ville fut donnée au pillage, mais on n'y trouva que quelques vieux haillons de pestiférés ' » .
1 De Tbou, Hist, tiniv., lîy. LXXXI.
* L'E«TOiLB, 1. 1, p. 200.
Henri de Navarre ne pouvait réunir ses capitaines que pour la campagne suivante, et cherchait à éviter les affaires importantes dans cette première année. En disputant un à un les petits châteaux» il opposait à Mayenne une résistance dont le duc de Guise s'impatienta.
Guise commença en même temps à s'inquiéter de la duplicité du roi de France, qui regagnait par des grimaces de cour le prestige perdu et qui le forçait à lui faire publiquement de grandes « submissions et révérences ' 9 , comme s'il avait voulu, selon l'expression du jeune cardinal de Guise,' « faire tomber les princes lorrains à ce passe-temps si grand Bt honorable que bransler les jambes sur les coffres dé l'antichambre ' n ; ceux qui se nomment les princes lorrains se sont rendus trop importants pour attendre désormais sur les coffres avec les autres gentilshommes. Mais , pour se permettre ces mouvements d^orgueil, il faut qu'ils redoublent d'humilité auprès du roi d'Espagne. Le duc de Guise, qui vient de dicter comme chef des catholiques ses conditions au roi de France , s'abaisse devant Philippe II ; il tend la main , il écrit : « Le bienfait qu'il plaist à Yostre Majesté eslargir si lybéralement pour une publique utylité me tournera en particulier à sy grande et extresme obligation , que je
> L*E8T0ILB.
s Ms. fiéthane, v. 8866, f> 69, lettre publiée par Bouille, t. llJf p. 187.
De peux faillir de vous en remercyer très-humblement par ce porteur, très-asseuré aveq la volotitë et dévotion que je garde chèrement. et aveq très^rande fidélité au service très-humble de Votre Majestë, ne désirant rien tant que de me voyr honoré de vos commandemens pour les exécuter aveq le hazard de ma vye qui servira toujours de gaige certein de nos promesses que je supplie très-humblement Yostre Majesté tenir très-véry tables, ny ayant force ny accident au monde qui en puisse rompre ny violer les effets ' . » Triste situation de TambUieux ; il rêve le trône de <lharlemagney son frère sera pape, il poursuit la tradi* tion de chaque génération des Guises, il savoure les acclamations populaires, et il est obligé de passer sa vie dans des trahisons, des vilenies, de .crier à Tétran* ger : « Nous avons plus besoing d'estre assistés pendant la paix'. »
Dans cette existence de conspirateur, il est luimême entouré de trahisons. Il perd. Tété de J586 à reprendre la viUe d'Auxonne, dont Ja garnison s'est révoltée contre le duc de Mayenne. Jl.ne se fie plus à ^es gentilshommes ; il craint le préjugé chevaleresque de la noblesse qui la lie au Roi, il s'épuise au milieu des rivalités des subalternes. « Messieurs de Guyse , aux guerres qu'ils eurent ^contre le Roy, mirent capi-
1 Ms. Simancas, A. 56, p. 33, année 1596 (août). S Ms. Simancas, B. 37, 282, 298.
taines de leurs chasteaux leurs maistres d'hostel, escuyers et valets de chambre, les chargeant d'estre en garde sur les gouverneurs qu'ils envoyoient aux provinces, avec défense de les recevoir les plus forts en leurs chasteaux ; leur extresme ambition, avarice, artifices, calomnies, divisions * affaiblirent le parti de leur maître '• Dans sa propre famille, le duc de Guise rencontrait de l'opposition ; le duc de Mercœur, frère de la Reine, prétendait que les Yaudémont avaient la préséance sur les Guises, comme leurs aines dans la maison de Lorraine ' ; Nemours , le mari de sa mère, devenait son ennemi '• Mais, de tous ses partisans, \es plus difficiles à manier , ceux qui lui causèrent le plus de répugnances et de déboires, étaient les délégués des seize quartiers de Paris. Les Seize s'impatientaient ; ils exigeaient une solution ; ils devenaient aussi impudents que les ministres huguenots l'étaient avec Henri ^e Navarre.
La guerre se prolongea sans événement favorable pour les Ugiieurs ; l'excès même du danger donnait des forces au vainqueur de Gahors ; il réconfortait , il appelait à lui par des mots flatteurs les chef^ les plus hardis. « Us m'ont entouré comme la beste, écrit-il à l'un d'eux qu'il surnomme son grand faulcheur *j et
1 TATAVlfEt, p. 106.
^ Palma Gatbt, p. îl.
3 Db Thod, Mémoires, édit. Didier, p. 330.
4 Lettres missives, t. Il, p. 196, à M. de Batz, le 11 mars 1566.
croyent qu'on me prend aux filets. Moy, je leur veulx passer a travers ou dessus le ventre. J'ay éleu mes bons» et mon faulcheur en est. Grand damné , que mon faulcheur ne me faille en si bonne partie et ne s'aille amuser à la paille quand je l'attends siu* le pré '. » A sa belle-mère Catherine, qui tâchait de le décourager et lui disait : u Et quoy, mon fils, vous vous abusez, vous pensez avoir des reistres et vous n'en avez point » , il répondit : u Madame , je ne suis pas icy pour en avoir nouvelles de vous '• »
Il comptait peu sur le secours des reîtres et n*ai* mait pas à tenir de telles ^ens dans une armée, mais il faisait grand cas des Suisses et entretenait des relations dans les cantans helvétiques pour dissuader les montagnards de prendre du service sous les ordres du duc de Guise. « Les princes lorrains , leur disait^-il , ont des liaisons avec l'Autriche ; votre secours ne servira que de planche à faire passer ambitions et con-
1 II existe un grand nombre de billets semblables. Quant an mot 3i Grillon que Voltaire donne en note au chant VIII de la Henriade t « Pends- toi, brave Grillon : nous avons combattu à Arques, et tu n*y étois pas. Adieu y brave Grillon ; je t*aime à tort et à travers », on n'a pas réusû à le retrouver. Il semble être une variante d'une lettre^ dont on a l'original, écrite le 80 septembre 1597 à Grillon, après un engagement contre un corps considérable d'Allemands qui voulaient faire lever le siège d'Amiens : « firave Grillon, pendés-vous de n'avoir esté près de moy luudy dernier à la plus belle occasion qui se soit jamais veue et qui peut estre se verra jamais. Groyés que je vous ai bien désiré. » Ge second billet pourrait être une réminiscence du premier, qui a disparu, et en démontrerait ainsi l'authenticité.
3 Mathieu, Histoire de France, t. II, p. 51S, décembre 1586.
ET LEUR EPOQUE. — 1587. 3îl
Toitises de ceux qui ont toujours assailli votre liberté helvétique ^ v
Tandis qu'il suivait ainsi à l'étranger et combattait les démarches de Henri de Guise, Henri de Navarre eut la douleur d'apprendre que son alliée principale, la reine Elisabeth, venait de se souiller d'un des crimes les plus fameux dans l'histoire.
Marie Stuart avait compris de bonne heure qu'elle était la victime vouée fatalement aux inquiétudes et à l'exaspération des réformés anglais devant les conspirations des catholiques. Elle invoquait le secours de son cousin Henri de Guise, et lui criait de sa prison : « Je m'attends à quelque poison çu telle autre mort secrète. Si Dieu et vous après lui ne trouvez moyen de secourir vostre povre cousine, à ce coup c'en est fait «. .
Elle était placée, à cette époque, sous la garde de sir Amyas Paulet, un de ces puritains dont la conscience s'inc{uiète toujours des actions des autres et qu'accable l'idée de la responsabilité. Paulet décachetait les lettres, interdisait les promenades, chassait les servantes favorites. L'Angleterre fournit de ces geôliers implacables sur la consigne , comme ce sir Amyas Paulet ou comme sir Hudson Lowe. Des accusateurs et des juges étaient plus faciles encore à obtenir. De
1 Lettre da 10 juin 1585. Voir Document/ inédits, découverts par M. F. CoHBBS, dans les Archives du canton de Lucerne.
2 Laiaroff, t. VI, p. 440.