Les duellistes Theodore de Grave
L’auteur de ce très-iutéressant volume sur les Duellistes m’a demandé, pour servir de préface à son livre, quelques pages sur le duel. J’ai moi-môme écrit plus d’un article sur la matière, et, au hasard de l’actualité, j’ai donné mon avis et évoqué quelque souvenir. Il en est de ces récits de duels comme des histoires de voleurs : on se presse pour les écouter. Il se fait autour du conteur un cercle pressé, attentif, souvent haletant. Tout duel a l’intérét d’un cinquième acte de mélodrame. L’action se précipite : on sent que le dénoûment ne se fera plus attendre. Et quand tout est flni, volontiers, comme les enfants, le public dirait ; Encore.
C’est cette curiosité qui a fait, dans le Figaro, oii M. Théodore de Grave les publia d’abord, le succès de.s articles qui composent ce livre. C’est elle qui, je l’e.spère, fera leur vogue sou.s cette forme nouvelle et plus durable.
PRÉFACE
Mais je n’ai point parlé au hasard, à propos de duel, de drame ou de mélodrame. Je tenais à rendre complices de tous les duels dont on fatigue notre attention mes confrères les auteurs dramatiques et les romanciers. Ce sont eux, il faut bien le reconnaître, qui entretiennent dans nos mœurs cette habitude assez brutale. Littérairement, en effet, le duel est si commode ! Un personnage gône-t-il l’action de votre drame, entrave-t-il la marche de votre roman? Vous le faites appeler sur le terrain par un comparse, tuer net et disparaître, et voilà votre livre ou votre pièce qui reprennent leur course comme un seul Gladiateur. Un bon duel vous donne presque toujours un bonne fin d'acte ou un excellent : La suite au prochain numéro. Comment résister à l’emploi facile du duel?
Seulement le public qui ne peut lire une nouvelle ou entrer à l’ Ambigu sans y trouver quelque combat singulier — c’est bien singulier qu’il faut dire — s’habitue à cette idée d’une rencontre, et lorsque deux braves gens vont risquer leur vie sur la rouge ou la noire d’un pistolet, il trouve la chose toute simple, trop simple. Et bien plus, lorsqu’un des deux adversaires ne revient pas avec la tête cassée et se contente d’une épaule démise, le public, cet indulgent public, se prend à murmurer : Le combat n était donc pas sérieux ?
Le public est d’ailleurs persuadé que, dans tous les
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iluels, fatalement la justice triomphe. Mélingue a déconfit tant de traîtres dans sa vie, et les cinquièmes actes ont vu mourir tant de troisièmes rôles par la main de jeunes premiers qui n’avaient jamais tenu une épée, que cette idée s’est vulgarisée : « Il suffit de son bon droit et de son courage pour avoir raison de son adversaire. » TJne vérité aurait mis cinq cents ans à fructifier : ce mensonge souriant s’est instantanément popularisé. Il y a longtemps que le public est persuadé que, pour se battre, le mieux est encore d’avoir raison et de ne connaître point l’escrime.
Eh! bien, disons-le, sur le terrain le bon droit fera piètre figure s’il n’a que six mois de salle ou s’il ne fait mouche que trois fois sur cent. Le bon droit doit savoir tirer — des deux façons — s’il veut demeurer le bon droit. Dans un duel, l’existence d’un honnête homme qui sait à peine tenir un fleuret, est à la merci du premier ferrailleur venu, qui passe son temps à faire assaut. Lorsque le sort doit choisir entre deux gens armés de pistolets, le sort incline prudemment vers celui qui a le coup d’œil le plus exercé. Le reste lui importe peu. C’est l’intelligence et le travail qui ont inventé la poudre, mais la poudre se moque bien de l’intelligence et du travail.
Pourtant, il faut l’avouer, et quoiqu’on ait beaucoup parlé de duels en ces derniers temps, le duel décline. On
IMIEI'ACE.
sait ec qu’il vaut. 11 ne fait plus peur. Demain il fera rire. La (jalerie^ pour laquelle on se bat d’ordinaire, en est lassùe, fatiguée, écœurée. Et si les dramaturges et les romanciers, encore une fois, n’arrosaient pas, de leur encre inépuisable, le duel qui végète, — plante délaissée, — on ne le verrait plus refleurir.
Le duelliste, après avoir été la règle, est aujourd’hui l’exception. Nous avons des bretteurs encore, mais ils sont aux duellistes de la Restauration, ce que les néoromantiques sont aux chevelus de ISflO. Leur montre retarde. On les renverrait volontiers aux ferraillades de f816.
Au temps de ces duels farouches, certaines gens faisaient métier de tuer les gens selon les règles. Chaque bretteur avait son coup préféré pour lequel il eût pris au besoin un brevet et qu’il baptisait de son nom.
Le coup du colonel Zanceschi consistait à frapper, d’un coup d’épée, son adversaire entre les deux sourcils. Les duellistes du Tarn ou de l’Ariége avaient rendu célèbre le coup du cochon, terrible et ignoble façon de tuer un homme en l’outrageant, en le déshonorant, pour ainsi dire. L’épée atteignait le malheureux sous l’oreille, coupait l’artère et le saignait, comme s’il se fût agi d’un porc.
On se montrait, en ce temps-là, avec une certaine admiration, de braves gens qui avaient tué leur douzaine
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PRÉFACE
d’hommes. Quatre ou cinq adversaires enterrés, c’était peu. La demi-douzaine même n’était pas présentable. Ces maîtres en fait d’armes frappaient le boulevard ou le parquet des cafés de leurs gros talons, et il fallait baisser les yeux si vous aviez le malheur d’étre louche. Un coup defer dans le ventre vous punissaitd’avoirosé les regarder de travers.
Un soir, un de ces aimables compagnons — Balzac a immortalisé leur tournure en peignant Philippe Bridaut — cherche querelle à un honnête bourgeois qui ne faisait de mal à personne. Le bravo avait parmi ses chevrons un trait aimable dont il se plaisait à .se vanter. Voyageant, un jour, il rencontre dans le coupé de la diligence un jeune homme qui partait pour l’Italie. A la première auberge où l’on s’arrête pour passer la nuit, il ne reste plus qu’une chambre à deux lits. « Partageons, dit le jeune homme. » Mais il a le mauvais goût de choisir des deux lits le meilleur. L’autre le laisse dormir à son aise, seulement, le lendemain au réveil, il l’appelle un grossier personnage, le provoque, lui brûle la cervelle, et continue son voyage.
Ce monsieur donc se querelle avec un bon bourgeois. «Nous nous battrons demain, dit-il. — Non, tout do suite, répond l’autre, n. Il était fyrt. Voilà mon duelliste bourré de coups de poing, le n.r-z en sang, les yeux pochés, reconduit jusque chez lui au milieu des huées.
VI l'KKFACE.
« Et tous les jours comme cela, » dit le bourgeois en forme de conclusion.
Le chevalier du fleuret quitta la ville.
Le duel littéraire est une des variétés du dueU En pareille matière surtout le duel est inutile et ressemble fort à un anachronisme.
Le temps est loin où l’on ne pouvait écrire, dans un roman, qu’un tel (le héros) était ivre comme un Polonais, sans qu’un monsieur vêtu d’une lévite à brandebourgs surgit, deux épées à la main, et vous disant dans sa moustache : // fout s'aligner. — Je suis de Cracovte! ^
En ce temps-là, dire en parlant de quelqu’un : Orgueilleux comme un Espagnol, vous exposait à ferrailler avec tous les hidalgos de la Péninsule. Ce temps est loin et l’on peut fort honnêtement aujourd’hui tenir une plume sans être obligé de tenir une épée. Les panoplies et les lleurets font plus mauvais effet que les livres dans un cabinet de travail.
Mais si le duel fut jamais inutile, odieux ou ridicule, on peut alfirmer que c’est surtout en matière politique. C’est que là on ne tue pas seulement un homme, mais une idée. Supposez, sous quelque régime que ce soit d’ailleurs, le Journaliste Opposant à la disposition du premier venu ; le pouvoir, mécontent de ses articles, se gardera bien de lui envoyer des avertissements, il lui dépêchera des spadassins. Lorsque Mirabeau descen-
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PRKKACK. vu
(lait de la tribune où il venait de lancer un de ces discours coup-de-foudre qui faisaient naître l’enthousiasme chez les uns, la colère chez les autres, il trouvait, en rentrant au logis, un amoncellement de cartels, qu’y étaient venus déposer av(^c empressement des gentilshommes officieux. Trente ou quarante épées contre un orateur, c’était beaucoup. La royauté eût trop vite étouffé le tonnerre si Mirabeau n’avait eu le courage du dédain, la conscience de sa force et de son droit.
(( Il me faudrait passer ma vie au bois de Boulogne, écrivait en ce temps-là Camille Desmoulins, si j’étais , obligé de rendre raison à tous ceux à qui ma franchise déplaît. »
Il était si simple, en effet, à la Cour de supprimer les Révolutions de France et de Brabant^ — ce fulminant journal qui mettait tous les huit jours le feu aux poudres. — Il lui eût suffi de supprimer le journaliste.
Aussi bien eût-il été insensé à tous les patriotes de se battre contre la noblesse entière, comme le fit Barnave contre Cazalès. « Je crains bien, ajoutait Camille, que « malheureusement le temps ne soit pas loin où les oc- « casions de périr plus glorieusement et plus utilement (I ne nous manqueront pas. » Et trois ans après ils se battaient encore, mais à coups d’échafauds.
Le duel — et c’est bien l’avis de l’auteur de ce livre sur les Duellistes — est la négation même de toute li-
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PRÉFACE
bcrié. Il est le hasard, il est la force, il est l’absurde. Tout homme fort de f?a conscience, et qui porte en soi une vérité, doit avoir le courage de résister à l’irrésistible aimant de l’épée nue qu’on lui présente.
Il est si facile d’écourter une discussion en y mettant comme point final une balle de pistolet! Le vrai courage est de défendre bravement son idée, de riposter aux attaques, de faire face avec sa logique, avec son esprit, avec son audace, à ses adversaires, de les décontenancer à coups d’irréfutables arguments. Mais pour cela, ah! pour cela, il ne faut ni impatience, ni colère aveugle, ni exaspération, ni lassitude.
Soutenir le combat sur le terrain de la raison et ne le transporter jamais sur un autre champ de bataille, la tâche est lourde. Un accès de rage, et tout est perdu. Notez qu’il est plus difficile d’avoir du caractère que de l’emportement.
' Il ne faut pas croire, au surplus, que ceux-là qui, en pareil cas, refuseraient un duel, soient pétris d’excessive prudence. Tout le monde malheureusement et même ceux-là qui détestent le duel et l’attaquent, se sont battus ou se battront.'Il y aura tantôt deux ans, n’avons-nous pas assisté, sur ce point, au plus intéressant débat? La correspondance échangée à la suite d’une discussion au Sénat entre M. Sainte-Beuve et les témoins de M. Lacaze n’est-elle pas aujourd’hui comme un docu-
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ment historique? Au nom de toute liberté, delà libre pensée, de la libre parole, M. Sainte-Beuve refusait de SC battre. Il trouvait comme nous le duel insensé. « Sait- on ce que le monde perd quand un Carrel tombe?» Et pourtant, trente ans auparavant, lui aussi (l’avait-il oublié?) ne s’était-il point battu sans avoir, il est vrai, la cruelle bonne fortune de tuer son homme.
Voici comment, dans un journal, j’avais conté la chose :
« Je ne saurais dire en quelle année, mais, au temps du journal le Globe, M. de Sainte-Beuve se prit de querelle, au milieu d’une réunion des actionnaires, avec un certain Dubois (de Nantes], qu’on appelait aussi Dubois [de la Loire-Inférieure). La discussion avait été chaude, et, comme toujours, M. de Sainte-Beuve refusait avec une obstination colère.
« — Alors, dit le Breton, il faut se battre.
« — Eh bien ! nous nous battrons, dit M. de Sainte- Beuve.
« Le Globe tout entier était en ébullition, en révolution. Les doctrinaires poussaient les hauts cris. Comment empêcher cette rencontre? Tous, M. de Rémusat, M. Duvergier de Hauranne, M. Duchâtel, s’étaient mis en campagne. Impossible de calmer les adversaires.
« Le pistolet était l’arme choisie. La légende veut (qui me dira si la chose est vraie?) que M. Sainle-
PRÉFACE
Beiivc soit arrivé sur le terrain avec un pistolet du temps de François I", que lui avait prêté Fontaney.
« Le duel eut lieu à Romainville, dans le bois. La rédaction du Globe n’était pas loin, attendant le résultat du combat. Il pleuvait à torrents, et, sans plus d’émotion, M. de Sainte-Beuve attendait, s’abritant sous un parapluie.
« On lui fait observer qu’il ne peut se battre en tenant ce parapluie à la main. Tl déclare qu’il le gardera.
« Mais c’est contre toutes les règles du duel!
« Messieurs, répondit le poëte, M. Dubois m’a promis de me tuer aujourd’hui. Soit. Je consens à être tué, mais je ne veux pas être mouillé !
« Et il garda son parapluie.
« Moi, je trouve le trait charmant... Et donnez ce parapluie à Coffinhal allant à l’écbafaud (il pleuvait à verse le jour de son exécution), s’il trouve une pareille réponse, on l’éliquettera bien vite tout à côté du ; Si je tremble^ c'est que j’ai froid, de Bailly.
« Sans plaisanter, toujours est-il que MM. Sainte- Beuve et Dubois (de Nantes) échangèrent quatre coups de feu. 11 n’y eut point de blessures, pas même au parapluie. Les témoins intervinrent, et chacun rentra chez soi. »
Le morceau que je viens de citer me valut même une lettre de M. Sainte-Beuve.
PREFACR.
« Je voudrais bien pourtant, m’écrivait-il le len-
demain, vous dire quelques mots de l’anecdote que vous racontez, et dont une partie, la plus plaisante, est tout à fait exacte. Mais , quoique Fontaney eût le goût des panoplies et des armes du moyen âge ou de la renaissance, le pistolet dont vous parlez était bel et bien un pistolet d’arçon que Fontaney avait conquis sur un gendarme dans les journées de Juillet; car c’était peu après ces journées qu’eut lieu cette querelle, et la fièvre qui régnait alors dans l’air n’y nuisit pas. Mais là ou vous auriez eu une légère rectification à faire, et trèsjuste, c’est en ce qui concerne le certain M. Dubois.
« M. Dubois, créateur avec Pierre Leroux (en 1824) et fondateur du Globe, depuis député et directeur de l’Ecole normale, est encore vivant, fort vert d’esprit. C’est un homme, sur les seconds plans, d’un talent et d’une verve très-remarquables. Nul plus que lui ne serait à même de renseigner un jeune critique sur tout le mouvement de la littérature française de 1815 à 1830. Il a marqué par quantité d’articles, mais surtout par scs vues, son excitation , son stimulant ; nul ne sait mieux que lui l’histoire littéraire sérieuse de cette période de la Restauration. Il porte aujourd’hui la peine d’avoir délaissé les lettres, et si votre article lui a passé sous les yeux, ce mot certain a dû lui entrer dans le cœur comme un trait aigu. Gomme il n’écrit pas et ne
PRÉFACE
publie rien, il ne fournil malheureusement pas d'occasion de ri^parer. Mais que de beaux ouvrages je lui ai entendu ébaucher le matin, au lit, après une nuit d’insomnie, que de beaux romans vendéens et chouans à la Walter Scott 1 Que de beaux projets d’histoire du christianisme avant Renan! Et tout cela s’est perdu en improvisations! Et c’est moi, l’adversaire d’un jour et l’homme au pistolet qui s’en soucie encore le mieux!
Donc, écrivons, produisons tant que nous en avons la force et pendant qu’il en est temps 1
Tout à vous, mon cher ami.
Ce 15 février, 18(i7.
Sainte-Beuve.
Et que prouvait-elle cette généreuse lettre, sinon l’inutilité du duel et sa folie? Voilà deux hommes qui s’estiment aujourd’hui et qui s’aiment: adversaires d'un jour, devenus" des amis de toujours. L’un d’eux cependant, il y a trente ans, pouvait tuer l’autre.
Allons! entre gens qui se valent moralement, intellectuellement, le duel est odieux; il est absurde entre gens qui ne se valent pas.
M. Théodore de Grave est, lui aussi, de cet avis. La morale de toutes les histoires qu’on trouvera dans ce
PRÉFACE. Xin
livre est la môme : « Le duel est niais ou il est atroce. » Cette opinion d’ailleurs devient banale, elle est celle de tout homme de bon sens; et cependant, chose bizarre, le duel, cette guerre d’individu à individù, ne disparait pas plus que la guerre de peuple à peuple. On a, je crois bien, sur le duel, dit maintenant tout ce que l’on pouvait dire; les plus grands et les plus éloquents ont parlé, et les pages de la nouvelle Héloïse n’ont pas plus retardé une rencontre que le monologue à^'Hamlet n’a empôcbé un suicide. Ce brutal usage, cet odieux appel à la force, cette sauvage réplique à tout ce qui est le droit, subsiste encore et subsistera longtemps; aussi longtemps, du moins, qu’il y aura des passions et des ambitions, aussi longtemps qu’il y aura des colères et des haines. Pourquoi ne pas dire toujours?
Vaines déclamations et malédictions inutiles contre le duel, vous n’aurez vraiment de valeur réelle que lorsqu’un homme aura le courage de répondre à une injuste provocation un : Je ne me bats pas, bien articulé. Jusque-là, à quoi sert d’écrire contre le duel, puisque, l’encre de votre article à peine séchée, vous irez, contraint d’être illogique, prouver, l’épée à la main, à votre adversaire que si vous détestez le duel, du moins vous no le craignez pas? Je sais bien, on proteste contre l’usage, et on le subit, quelque odieux qu’il soit. Ce sont là de ces conséquences inévitables, tant que l’on n’aura