XIV PRÉFACE
[tas bien défini ce que signifient le mot courage et le mot amour-propre.
« Je pense, disait Wellington, je pense que toirt liomme est brave. » Il faut s’entendre sur le mot. Tout homme est capable, à un moment donné, de se jeter sur une épée, de bondir sur l’ennemi, d’arracher un drapeau, d’enlever une redoute : c’est la frénésie de la bravoure; l’héroïsme n’est pas une denrée bien rare. Parmi les rôdeurs des ruisseaux de Paris, il s’est trouvé d^s milliers de héros, les pâles mobiles de 1848, horriblement, cruellement héroïques. Mais l’héroïsme lent et sûr, la froideur dans le courage, la calme bravoure, la force d’ùmc qui vous fait résister à la provocation d’un spadassin, et place l’orgueil et le sentiment du droit plus haut que l’amour-propre, voilà ce que Wellington, je gage, ne rencontra point partout ni tous les jours.
J’aime ce curieux livre, les Duellistes, parce que l’auteur, encore un coup, en se faisant l’historien du duel a pris à tâche de le faire détester. Il faut bien qu’on se le figure, le présent volume est un pamphlet — un pamphlet indigné contre les bretteurs. M. de Grave a beaucoup vu, beaucoup entendu, et sait peindre les choses. Il les présente môme d’une façon singulièrement tragique. Si je ne le connaissais point, et s’il n’était point mon ami, certes en lisant ces pages pittoresques ôü le sang coule, où l’on entend comme des frois-
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sements d’épées, je me le figurerais avec l’humeur impatienlect l’inccssanle colère d’un raffiné. — Le style, quoi qu’en dise Buffon, n’est donc pas l’homme mémo. L’auteur des Duellistes est, je gage, fort ennemi du sang et je ne lui ai jamais, je lui rends cette justice, entendu réclamer la mort du prochain. Mais quoi! il est de ce pays méridional où l’on se bat encore pour une consonne mal placée ou une coupe d’habits, comme au temps de ce Bussy qui croisa le fer vingt fois pour un pourpoint neuf. A Toulouse, en trois ans, il fallut à M. de Grave servir de témoin quarante fois peut-être dans les duels de ses amis. Un seul de ceux-là, je dis un seul, l’appela quatre fois dans u.nmois en qualité de second. Aussi pourquoi savez-vous tant de ces aventures de cape et d’épée et de si curieuses, et, pourquoi, mon cher ami, les contez-vous si bien?
On les relira, ces histoires, avec un vifplaisir. Quelle variété! ce sont comme les Mille et une nuits du terrain. L’auteur s’est attaché à choisir dans ses souvenirs les plus dramatiques. Il a surtout évité (en un pareil sujet c’était le grand écueil) l’uniformité d’où naît l’ennui. Les motifs de toutes ces querelles sont différents, si les rencontres et les combats se ressemblent. Je ne connais pas do romans plus attachants que ces histoires. Le profil amusant et hardi du comte de Capaillan ne vous reste-t-il point dans la mémoire comme celui d’un baron
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(le Fœiieste égaré parmi nous? Et au milieu de ces émouvants chapitres, quelle tcrrihle scène, quelle lutte sauvage que ce duel des deux amis! Quoi! l’homme à la fois peut s’élever à ce degré d’atroce courage et descendre à ce degré de brutalité horrible! Oui, voilà ce qu’en fait le duel.
Ou je me trompe fort, ou de toutes ces histoires celle que préféré M. de Grave et qu’il a caressée avec le plus d’amour, c’est le Secret d'une femme. Cela console par une grandeur vraie : la vie a de ces compensations. Un trés-curieux récit, c’est encore la chronique de la Fraternelle; — celte association déjeunes hommes qui s’étaient associés de 1830 à 1833 pour combattre les spadassins de profession. Mais, comme si décidément rien n'était nouveau sous le soleil, ce club généreux, celte société vengeresse avait existé déjà, quarante ans auparavant, dés 1790, sous le nom de Spadassiriicides.
En cette année 1790, l’heure était solennelle. Le vieux monde craquait. Tous les privilégiés, tous ceux qui avaient vécu d’injustice et de tyrannie luttaient en désespérés contre le mouvement nouveau. Cos grands seigneurs savaient tenir l’épée; l’idée leur était donc venue de mollre à la raison ces hommes noirs du 'liers-Elat, ces avocats, ces procureurs, ces journalistes, ces bourgeois qui gardaient dans leurs rangs la Révolution et sa fortune. Nous avons vu tout à l’heure ce que leur ré-
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pondait CaiRille. C’est encore lui qui disait dans son journal :
— Je périrais volontiers de la main de Sanson, mais tomber sous l’épée d’un spadassin, c’est mourir piqué de la tarentule !
Or, pour protéger leurs députés, pour défendre ceux qui défendaient les droits, une société de jeunes gens exercés au maniement des armes s’élait formée et se proposait de répliquer par des provocations. Le duel de Charles Lameth avec M. de Castries avait exaspéré Paris. On avait dit un moment que l’épée du noble duc était empoisonnée. Le peuple, dans sa rage, voulait mettre l’hôtel de Castries au pillage. Les S padassinicides y phalange résolue de jeunes démocrates, se contentaient d’apprêter leurs armes et d’attendre.
Voici la note que je trouve justement sur celte association dont on a peu parlé, dans le n® 82 des Révolutions de Prudhomme, du 29 janvier au 5 février 1791 , page 1 83 :
« M. Boyer qui, dans une lettre que nous avons pu- « bliée dans notre n“77, pagc716S s’est déclaré le cham-