‹ Les duellistes Theodore de GraveChapitre 16 sur 22 · OS · texte numérisé non relu

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lesquelles il rcrommaiiflnit sa famille à des parenis ; il prépara un pistolet, qu’il laissa sur son bureau, et se disposa à passer retle journée au milieu des siens : elle pouvait être la dernière.

Qu’elles furent longues, tourmentées, terribles, anxieuses, ces heures d'attente! Que de fois l’espoir et la désillusion vinrent tour à tour traverser la pensée du malheureux banquier! Chaque minute qui s’écoulait le séparait à jamais de tout ce qu’il aimait. Au milieu des sacrifices et des désespérances, il voyait son nom, celui de ses enfants surnager comme surnage une épave à moitié détruite, après un naufrage. Il souflrait tristement, rudement, comme savent soufTrir les cœurs pour qui la mort n’est pas le dernier refuge où va se cacher notre égoïsme.

La nuit était venue; l’ami n’avait paru ni donné de ses nouvelles. Huit heures sonnèrent.

— Il faut mourir ! se dit M. Monteil. Et, par un elTort suprême, il s’arracha d'auprès de sa famille réunie, sans tristesse apparente, sans laisser soupçonner qu’il la quittait pour toujours ! Et pourtant, cet homme de cœur était résolu à se donner la mort, là, derrière le mur de celle chambre, à deux pas de sa femme et de ses enfants.

Quand il entra dans son calnnet, la demie sonnait.

— Huit heures et demie! dit-il avec un soupir

amer; tout esl donc fini, perdu! il ne viendra plus! G’esl bien ! n'y pensons plus.

Et il s’empara du pistolet qu’il avait préparé dès le malin, et laissé tout chargé sur son bureau.

— Le bruit que va produire celle arme, pensa-t-il en lui-môme, en la tournant dans sa main, va elîrayer toute ma nichée... Pauvres enfants!... et toi, chère femme ! que n'allez-vous pas souffrir à la détonation de ce pistolet et à la vue de tout ce sang!...

Et, pendant un instant encore, M. Monteil se prit à réfléchir, tenant sa tête dans ses mains.

Tout à coup, il se redressa brusquement ; il bondit sur son fauteuil, mu par une joie soudaine, et il s’écria par phrases entrecoupées, et rendues inintelligibles pour tout autre que pour lui.

— Oui... oui... c’est un moyen... c’est cela... et puis... de cette façon, pas de bruit, pas de scandale... moins de sang !... pas de honte! pas de suicide !... Oh ! oui... oui... il le faut!...

Et cet homme, ainsi agité par une pensée plus intense, au milieu de toutes celles qui l’accablaient, s’apprêta précipitamment à sortir de chez lui.

En passant dans le salon où se trouvaient tous les siens, il les embrassa, et leur dit :

— Ce soir, je ne rentrerai que lard dans la nuit, j’irai à mon cercle ; et il sortit,

210 liKS DUKLMSTKS.

Mais M. Montcil n’avait pas eu un seul instant l’intention d’aller à son cercle. Où allait-il?

Il allait au théâtre ; et voici dansquel but, si toutefois vous ne l’avez déjà deviné :

Ainsi que tous les habitants de la ville, M.Monteil connaissait la triste réputation de M. de Régnsan. Il savait également quelle était son adresse à tontes les armes, et n’ignorait point non plus la brutalité dont était capable le terrible duelliste, qui de sa vie n'avait jamais manqué son homme.

C’était bien là ce qu’il voulait, c'est-à-dire un suicide dissimulé par une rencontre ; moins de bruit, moins de honte, et pourtant même but, la mort! Voilà quelles étaient ses dispositions d’esprit, quand il entra dans la salle du Grand-Tbéâtre.

Il était à peu près neuf heures, quand il s’assit dans sa stalle. Le rideau venait de lever sur le second acte; on jouait Guillnume Tell. Mais, ce soir-là, M.Monteil se souciaitpeu de l’immortel chef-d’œuvre; il n’était préoccupé que d’une seule chose, découvrir le spadassin, aller à lui, le provoquer et se faire tuer par lui le lendemain.

Bientôt, il aperçut celui qu’ri cherchait, insolemment étendu plutôt qu’assis sur le devant d’une loge de balcon, en vue de la salle entière. Le négociant le fixa avec curiosité, ainsi que l’on examine l’arme qui va servir à se donner la mort. DeRégusan était alors

dans tonie la force do l’àgc. Il avait trente-deux ans à peine. Il pouvait passer pour un beau GaA^alier, car il (^lait grand, bien fait et élégant; l’on répétait partout qu’il plaisait beaucoup aux femmes, et cela ne paraissait pas incroyable; à part la désinvolture provoquante et tapageuse de sa démarche, quand il était dans la rue, il n’était pas sans beaucoup de distinction native.

— Voilà pourtant un atroce misérable ! se dit M. Monteil, à part lui, qui vit heureux dans sa honte et dans son infamie !

Quand l’acte fut terminé, et qu’il vit de Régusan se diriger vers le couloir, le banquier quitta lui-même sa place, marcha droit à celui qu’il venait d’apostropher ainsi mentalement. Qu’allait-il lui dire? Il n’en savait absolument rien; il comptait beaucoup sur la violence accoutumée du bretteur pour l’insulter gravement; seulement, il fallait attirer son attention.

M. Monteil et de Régusan se croisèrent plusieurs fois dans le foyer; mais, malgré le regard persévérant que lui lançait le négociant, chaque fois qu’il passait à côté de lui, de Régusan n’y lit nullement attention. Cependant, les minutes s’écoulaient; quelques spectateurs avaient déjà regagné leurs places; il n’y avait pas de temps à perdre : Monteil se campa fièrement devant celui qu’il voulait provoquer, cl lui dit, sur un ton assez brusque, d'ailleurs :

LES DUELI^rSTES.

— Pardon, monsieur, n’ôlcs-vous pas M. de IWgusan ?

— Oui, monsieur, fit celui-ci, en saluant poliment son inlerlocuteur, et, avec une parfaile courtoisie, il ajouta : Qu’y a-t-il pour votre service?

Cette phrase banale avait été prononcée avec tant de politesse que M. Monteil en fut altéré. Il s’attendait à une impertinence, et tout le contraire arrivait. Cependant, la situation demandait une résolution prompte. Le banquier prit donc son courage à deux mains, — en une seule main, vaudrait mieux dire, — car cette main, il l’appliqua furieusement sur la figure de Régusan pour toute réponse.

A son tour, le spadassin resta cloué sur place, d’élonnement; lui, la terreur d’une population, ainsi souffleté publiquement !... C’était presque incroyable. Il crut d’abord avoir alfaire à un fou. Mais, pendant qu’il rétlécliissait ainsi, Monteil lui jeta son nom et son adresse. De Régusan lui donna également la sienne, et, sans aucune autre espèce de violence, les deux adversaires se séparèrent, suivis de la foule amassée au bruit de cette explication.

Quand il fut seul, et un peu remis de son émotion, — car il était ému, — M. Monteil pensa qu’il lui fallait des témoins. Il s’apprêta donc aussitôt à quitter le théâtre. Il courait vers la porte, lorsqu’au même instant, il se sentit violemment heurté par un homme

alTiiirt^, qui montait rapidement l’escalier. Il leva les yeux sur celui qui se précipitait ainsi dans la salle. Quel ne fut pas son étonnement, en reconnaissant son ami, celui à qui, le matin, il était allé demander les cent mille francs qui lui manquaient pour le sauver de la faillite.

— Enfin, je te trouve donc, fit l'ami, en l'apercevant. Et il reprit d’un air joyeux et tout d’une haleine : Je lésai, les voici! et il frappait sur un portefeuille, qui éclatait... Figure-toi qu’à huit heures, je n’avais pas la somme entière. Une heure après, j'étais chez toi; tu étais sorti pour aller à notre cercle, où je ne te rencontrai pas non plus; je craignais un malheur, quand l’idée me vint que tu pouvais êtes entré un instant au théâtre... Dieu merci! je te tiens, et voici ton argent... Ah! ça n’a pas été sans peine! Mais ne pa rions pas deccla, réjouissons-nous, au contraire! et puis, c’est si hon de secourir un honnête homme.;. Et l’ami s’essuyait le front, car il était réellement haletant de fatigue.

.le laisse au lecteur le soin de commenter, ainsi qu'il l’entendra, ce coup du destin; je n’ajouterai qu’un seul mot pour l'aider dans ses recherches, c’est que tous ces détails sont de la plus scrupuleuse exactitude.

Et maintenant, figurez-vous, si toutefois cela est possible, à quel étrange supplice dut se trouver en

proie le malheureux banquier, en voyant le paquet (le billets de banque que lui tendait son ami, et en réfléchissant, en même temps, aux conséquences de sa provocation insensée.

Cette situation n’était-el!e pas horrible, atroce, navrante? car il ne fallait songer qu'à une seule chose, se battre le lendemain avec de Kégnsan. Or, un combat avec cet homme, surtout après le cruel outrage qu’il avait reçu, c'était, pour le banquier, la mort certaine, imminente, fatale!

L’ami de Monteil, en apprenant de celui-ci tous les détails de cette triste affaire, restait comme pétrifié d’étonnement. Pendant plusieurs secondes, ils n’eurent le courage, ni l’un ni l’autre, de prononcer une parole; ils étaient comme absorbés dans un même désespoir, ne sachant à quelle détermination s’arrêter; osant à peine réfléchir aux moyens à employer pour se tirer de là, sans commettre une lâcheté !

— Que veux-tu? mon pauvre ami! dit tout à coup M. Monteil, c’est le destin ! Il faut s’y soumettre et ne plus songer qu’à me servir de témoin.

— Tout ce que tu voudras, lui répondit son ami, d’un air abattu; et il inurmurait : C’est incroyable!... et pourtant, cela est vrai ! Et il répétait cette dernière phrase comme quelqu’un qui croirait rêver.

Telle était, à peu près, la disposition d'esprit de

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Monleil et de son ami, lorsque le lendemain malin de celle trop longue journée, les deux adversaires se rencontraient sur le terrain.

M. de Régusan avait choisi le pistolet. Le combat avait lieu à trente pas, avec la faculté de marcher chacun dix pas, le tir à volonté.

Malgré l’heure matinale, le soleil était radieux et éblouissant ; ce qui, nécessairement, générait heaucoupcelui des deux champions qui l’aurait enface. On tira donc les places au sort. De Régusan fut favorisé ; la mauvaise chance poursuivait décidément le pauvre banquier.

Enûn, on mit les adversaires face à face un pistolet à la main. A peine le témoin, qui présidait à toutes ies dispositions du combat, les eut-il avertis qu’ils pouvaient faire feu, que M. Monteil, sans bouger de sa place, sans même se donner la peine de viser sérieusement, abattait son pistolet et lâchait la détente.

Au même instant, de Régusan tombait la face contre terre. On le releva ; il était roide mort. La balle l’avaient atteint en plein front.

C’est ainsi que finit ce redoutable duelliste, tuépar un homme qui, pour la première fois de sa vie, louchait un pistolet.

L’honnête banquier venait de faire la besogne de la Fraternelle. A la vérité, le bruit de la mort de

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