‹ Les duellistes Theodore de GraveChapitre 18 sur 22 · I>ES DUELLISTES · texte numérisé non relu

I>ES DUELLISTES

à coup, venait de temps en temps la surprendre et l’effrayer. Elle les avait trop sévèrement flétries quand elles n’étaient que l’œuvre d’un seul pour vouloir les absoudre étant une œuvre collective.

Puis, une circonstance non moins importante venait encore s’ajouter à la décision tacite de l’opinion publique, et décider du sort de la Fraternelle. Cette année-là, un mouvement politique s’était produit, le parti légitimiste s’était agité en Vendée, ayant à sa tète la duchesse de Berry. Gomme un fantôme qui soulèverait la pierre de son sépulcre, le royalisme avait voulu ébranler ce lourd suaire qui s’appelle l’impuisanceet Toubli ; mais, hélas! après ce dernier effort où s’épuisa sa dernière espérance, il retomba lourdement dans sa crypte, persuadé pour toujours peut-être que le couvercle du tombeau de LouisXVIII séparait à jamais la royauté du droit divin delà souveraineté populaire. Néanmoins cet oubli d’un jour coûta quelques heures d'émotion au pays ; pour la première fois depuis qu'avait eu lieu la Révolution, la nation fut suspectée.

La province en éprouva surtout le contre-coup brutal, carie mouvement partait exclusivement de la province. Alors, les précautions redoublèrent. Toute réunion devenait un sujet de crainte et un motif de surveillance, et naturellement le zèle adminislralif, exagérant aussi bien son droit que son devoir, fit peser

ÜN HORRIBLE DRAME. 219

particulièrement sur les lieux publics tout le poids de son dévouement toujours accablant.

La Fraternelle, moins que toute autre association peut-être, ne pouvait espérer se soustraire à la mesure générale; sans doute elle n’était pas encore dévoilée, mais ses membres savaient de bonne source que son existence était soupçonnée, et cela suflisait pour les convaincre que d’un instant à l’autre ils pouvaient tomber sous le coup de la loi. Chacun s’inquiétait donc avec juste raison de cet état alarmant.

Telle était en peu de mots la situation générale des esprits, lorsque se passèrent les événement.s que nous allons raconter, en entrant, autant que possible, dans tous les détails qui composent l’ensemble de l’action.

Le lecteur n’a sans doute pas oublié, j’aime du moins à me le figurer, que les statuts de la Fraternelle furent rédigés par un honorable conseiller à la cour royale de Bordeaux.

C’était un homme d’un esprit remarquable, de beaucoup de sens et d’inliniment de coeur.

De 1830 à 1833, le conseiller était devenu président de chambre. Cependant ses fonctions ne lui firent jamais oublier qu’il était dépositaire d’un grand secret, comme celui de l’existence de l’association; au contraire, en prévoyant, ainsi qu’il était mieux que pcrsonncâ mémcdelc faire, les vicissitudesauxquelles

LKS DUÈI-LISTES.

allait ôlre exposée la société, le président Dnbourg n’hésita pas. Il fit appeler aussitôt le comte de Capaillan, son ami, pour lui exprimer ses craintes personnelles sur la destinée de l’œuvre.

Le président de la Fraternelle sœrendit immédiatement à cet appel, et voici, à quelques mots près, quelle fut littéralement leur conversation :

— Mon cher de Gapàillan, lui dit M. Duhourg en fermant la porte de son cabinet, afin de n’étre dérangé par personne, vous savez pourquoi je vous ai prié de passer chez moi?

— Je le sais, répondit simplement de Capaillan.

— Oui, mon ami, continua le magistrat, j'ai tenu à vous prévenir moi-méme que votre association doit être dissoute le plus promptement possible, aliu de vous éviter de graves inconvénients.

— Votre avis sera très-difiieile à faire adopter de tous les membres, fit de Capaillan, car il reste encore pas mal de besogne à faire.

— Ah ! pardon, mon cher comte, inicrromini !o président Dubourg, nous ne nous entendons plus. Je vous parle, moi, de faire cesser vos duels cl vous me dites, vous, qu’il y a encore de la besogne à faire. Songez-y : ce que je vous dis là a une immense importance. Il s’agit aujourd’hui non pas de fixer un regard en avant, mais au contraire de le jeter en arrière; en un mot, vous ne devez plus espérer

salisl'aire vos vengeances; votre seule préoccupation doil être désormais de faire oublier le passé.

Les temps sont changés, mon ami, et vous devez comprendre que ce qui était possible le lendemain de l’avénement au pouvoir d’un souverain populaire, ne l’est plus dans un moment comme celui que nous traversons, moment d’aberration politique, soit, mais de réaction néanmoins. Je sais mieux que personne que votre œuvre n’est pas politique, que jusqu’à un certain point même elle aurait pu, par la suite, rendre des services sérieux à l’ordre social ; mais qui vous dit que ceux qui ont intérêt au bruit et aux (roubles de la rue ne profiteront pas de tous les prétextes pour vous dénoncer, en donnant à votre société toutes les apparences d’une conspiration ? Voyez jusqu’où peut s’étendre la supposition, mon cher ami, continua le magistrat.

• Il sufit qu’un agent ignorant, envieux ou cruel vous signalepour quele département se soulève d’une extrémité à l’autre. Vous ôtes treize au comité, mais vous ôtes deiix cent cinquante et un membres, c’est-àdire qu’à un moment donné, deux cent cinquante de nos principales familles se trouvent englobées dans une accusation de conspiration contre l’État, car vous n’étes en somme qu’une société secrète. Mes chilîres sont justes et facilement appréciables ; les calculs sont faits par la ramilication des familles.

Le c'omie de Capaillan reslait abasourdi ; pour la première fois il réfléchissait avec stupeur aux conséquences que son ami lui faisail pour ainsi dire toucher du doigt. Après un instant de silence, le président Duhourg reprit :

— Vous comprenez tout cela, n’est-ce pas? Faites donc, mon vieil ami, que moi, votre premier confident, je ne me trouve pas un jour dans la cruelle nécessité de vous appliquer la sévérité aveugle de la loi ; je vous le demande comme un service, ajouta le digne magistrat, en serrant affectueusement les mains de son interlocuteur.

— Vous me demandez là, répondit le comte, un grand sacrifice, mon cher Duhourg, auquel ne peut échapper ni la portée de votre esprit ni la grandeur de vos sentiments. Personnellement je reconnais la justesse de vos prévisions, mais malheureusement je ne suis pas seul à consulter et à persuader... Si" vous saviez combien ils sont vaillants et braves.

— Je le sais, fit à son tour le président Duhourg, car je les connais tous; mais, pour l’amour de Dieu, faites leur comprendre que c’est leur intérêt qui le veut ainsi. Dans un mois, dans huit jours, demain peut-être il serait trop tard. D’un instant à l'autre, ils peuvent être (découverts, surpris et dénoncés. Croyez-moi, séparez-vous.

Voulez-vous mon dernier mot : eli bien ! mon cher de Capaillan, la police est sur les traces de votre association, et ne croyez-pas que ce soit la police paternelle et pour ainsi dire platonique du département, non ! C’est une action qui vient de loin, qui aftil froidement et qui par cela môme est en mesure de vous faire tomber tous à la fois dans ses pièges. Enfin, fil cet excellent homme en poussant un soupir, aujourd'hui, c’est encore l'ami qui vous parle ; demain ce sera peut-être le magistrat.

— Je vous comprends, fit de CapaHlan, en serrant les mains à son ami.

El il se retira le cœur navré.

Immédiatement après l’entrecue qu’il venait d’avoir avec le magistrat, de Capaillan assembla le comité pour lui faire part de cette importante communication.

A cette époque, le comité avait été en partie renouvelé, le nombre de ses membres était le même, mais beaucoup de ceux de sa première formation n’étaient plus là , ils avaient été tués.' Les remplaçants, il est vrai, n’avaient jamais manqué; au contraire, car, pour le choix d’un seul, dix venaient s’oiïrir; mais il était attristant, surtout pour le président, lui le plus âgé de tous, de se trouver en présence de nouveaux venus, dont la vue seule lui rappelait trop directement les anciens qui étaient partis.

En voyant foutes ces pliysionomics nouvelles, le comte de Capaillan ne put se soustraire à un instant de douleur sublime, durant lequel il examina rapidement, au vol de la pensée, le but de l’œuvre et les résultats obtenus.

Pour la première fois de sa vie peut-être ce vieillard, jusqu’alors insouciant et joyeux, eut un de ces retours de raison soudaine, pendant lesquels la conscience s’émeut, et qui ont également le don de faire tressaillir jusqu’aux plus profonds replis de l’âme la libre des sensations.

Dans cette minute fugitive, il eut le temps de sonder d'un coup d'œil furtif les sombres profondeurs de ce gouffre, où pendant trois ans s’étaient englouties CCS jeunes existences sacrifiées. La réalité froide cl calme semblait l’interroger du fond de l'abîme. Il éprouvait comme une sorte de remords effroyable, et à travers la marche des événements accomplis qui dénièrent sous ses yeux comme dans une hallucination fantastique, il se voyait poursuivi par le reproche et par le repentir.

C’est qu’en effet, si l’on analyse les procédés de cette singulière association, on est obligé d’avouer son impuissance et de reconnaître son inefficacité. Qu’avaient-ils fait en somme ? combattu une action misérable et barbare par l’application même de cette action ; et, en agissant ainsi, ils n’avaient pas réfléchi

qu’au lieu de déiruire le mal, ils servaient au contraire eux-mêmes à son alimentation.

Ce fut donc avec une voix rendue vibrante par l’émotion que le comte de Capaillan prit la parole pour s’adresser aux membres du comité. Il leur expliqua, avec une grande lucidité néanmoins; sa conversation avec le président Dubourg; essaya de leur communiquer ses prévisions et ses craintes; leur fit distinctement comprendre toutes les conséquences graves qu’ils encouraient en persistant dans le maintien de leur situation illégale, et enfin conclut en leur demandant de rompre les liens qui les engageaient les uns envers les autres, de se séparer et de faire disparaître, jusqu’à, la dernière, toutes les traces de leur association.

Il avait fallu que Capaillan fît un grand effort pour se rendre l’interprète d’une pareille proposition ; mais l'importance du devoir qu’il accomplissait lui avait donné l'énergie nécessaire, et il avait eu le courage d’aller jusqu’au bout.

Un profond silence accueillit d’abord la communication du président du comité.

Puis quelques murmures se firent entendre; quelques membres protestèrent énergiquement ensuite; enfin, l’un des plus jeunes et cependant un des anciens, Henri de Méritens, dont nous avons plusieurs fois déjà prononcé le nom, se leva et réclama la parole.

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Chacun s’apprAla à l’écouter • avec recueillement.

— Je le sens bien, dit-il, je le devine, je le vois, notre société touche, messieurs, à son heure décisive. Mais, je vous le demande, eh conscience devons-nous abandonner la partie sans tirer vengeance des perles subies seulement dans nos rangs? Voyez autour de vous : que reste- t-il du premier groupe de ces jeunes hommes qui se sont assis ici même avec moi, il y a trois ans? Où sont-ils? Ils sont morts! Mort Albert Lalanne, mort Léon Filsdieu, mort Julien Desaugnac, mort dernièrement ce pauvre Aristide de Cameleyre, et tant d’autres; et puisque notre président invoque, pour nous décider, le souvenir de ceux qui ne sont plus, je m’empare, moi aussi, de ce souvenir, cl je vous demande, au nom de nos amis tombés pour notre cause, si l’heure est bien venue pour les oublier, et si au contraire nous ne devons pas, en guise de dernier adieu, donner quelques goutles de notre sang h la mémoire de ces chers amis disparus?

— Oui... oui... bravo! Méritons, s’écria-t-on de toute part.

Quant au président, il vit tout espoir de trêve s’en aller. Le jeune orateur reprit, avec cet emphalique langage de l’époque qui savait émouvoir ;

— Du fond de leur tombeau dont le premier vous avez soulevé la pierre, monsieur le président, il me semble entendre leur voix retentir et nous crier ven-

geance. Abandonner notre œuvre, dites-vous, laisser debout, nous vivants, tous ces misérables assassins; fuir au moment où l’on insulte le citoyen paisible, quand on outrage l’honnête femme!... Allons donc! Que sommes-nous donc venus faire ici? Sommes-nous, oui ou non, des virils et des mâles? ou bien la lâcheté a-t-elle envahi nos âmes?...

— Non... non... battons-nous, recommencèrent les voix.

— Vous dites encore que l’on demande notre dissolution... soit ; nous nous retirerons ; mais avant, je veux qu’il y ait un grand exemple de courage et de volonté, qui se soit manisfesté de notre part, quelque chose enfin sans précédent, fût- il l’horrible.

Il se fit un long silence dans l’auditoire. Henri de Méritons parlait avec énergie et persuasion, sa partie était gagnée ; restait donc à entendre la proposition qu’il allait faire. Encouragé par les signes que lui adressaient ses amis, il continua :

— Moi aussi, dit-il sur un ton plus calme, j’ai médité dans le silence de ma pensée et dans la paix de ma conscience, et je dois dire que nul reproché A’èst venu troubler l’une ni agiter l’autre. J’ai vu seulement que devant nous, devant les honnêtes gens, se tenait insolemment campée cette bande de misérables dont le moins coupable mériterait la corde; j’ai vu, dis-je, qu’à part quelquesruns, ils étaient tous lâches ;

LKS DUELLISTES.

que, chaque fois qu'ils avaient aifaire à un homnic de cœur, ils tremblaient, et que lorsqu’ils n’étaient plus certains de donner la mort, ils savaient bien moins se défendre ; j'ai compris enfin que, depuis que nous les traquons comme fauves, ils se pressent et se tiennent par la main, et tout cela m’a démontré qu’avec de pareils garnements il ne fallait pas vaincre individuellement, mais bien au contraire les détruire en masse.

A ces paroles, il se fit dans l’assemblée un silence de mort.

— Oui, en masse, répéta de Méritens en reprenant la parole ; je veux que nous nous heurtions contre eux avec fracas , que nous nous mesurions sans d’autres témoins que les combattants ; que nous les tenions dans un endroit assez isolé pour qu’il n’y ail pas à revenir en arrière ; que ce soit là un combat décisif, définitif, mais que de cette mêlée générale disparaisse le plus grand nombre possible de ces misérables. Yoilà comment j’entends rompre nos liens; alors notre société aura le droit de se dissoudre, ayant produit quelque chose de digne de tous nos sacrifices précédents.

Celte proposition était folle, insensée ; c’est vous dire quelle fut accueillie par acclamation. Tout le . monde applaudit donc à l’idée de Méritens.

Il est évident qu’en dehors même du fait brutal de

la renconlre, c'est-à-dirc du combat, mille difliculiôs semblaient surgir pour le rendre impossible; au premier abord cela paraissait impraticable, c'était du rêve, une action théâtrale, à peine admissible dans un drame du temps...

Détrompez- vous ; cela avait été proposé , cela devait être et cela serait, et voici quels furent les moyens que ces enragés mirent en avant pour arriver à cette terrible bagarre.

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, la mort de Régusan avait jeté un grand trouble dans le ban et l’arrière-ban des spadassins ses amis ; car cet homme féroce avait su grouper autour de lui des amitiés etdes dévouements à toute épreuve. Pendant qu’il vivait, aucun d’eux ne songea à lui discuter l’autorité morale dont la bande l’avait investi. Sa jeunesse, son audace, son courage incontestable et jusqu’à son grand air, exerçaient une sortede fascination sur tous les disciples de ce maître. Aussi, à sa mort, loin de se préoccuper du choix d’un nouveau chef, pour la première fois peut-être ils songèrent à venger l’un des leurs, et s’apprêtèrent en effet à venger la mort de Régusan.

Ils eurent donc, eux aussi, un lieu de rendez-vous, une sorte de cabinet réservé dans un méchant petit café malpropre, où ils se rendaient à toute heure pour se concerter. Ils ébauchèrent un semblant d’organi-

sation, et, pendant quelque temps, ils se tinrent résolument à Técart pour se faire momentanément oublier.

D’un autre côté, du moins d’après l’opinion généralement accréditée parmi quelques personnes qui se trouvaient mêlées à tous ces événements, il paraîtrait que la même démarche, qui avait été faite par le président Diibourg envers son ami le comte de Capaillan, aurait eu lieu également par une autre personne envers ce groupe bien connu de duellistes.

Tout ceci, nous l’avouons, n’a jamais été assez bien éclairci pour que nous osions l’affirmer; mais, ce qu’il y a de plus certain, cependant, c’est que les dmllistes furent assez directement avertis, pour que de leur côté ils aient pu se convaincre que leur règne était terminé, et que, s’ils ne disparaissaient pas volontairement, on finirait par les y obliger, une loi quelconque à la main.

Les choses étaient donc tendues des deux côtés à ce point. Dans un camp, celui des duellistes, venger la mort de Rôgusan devait être leur dernier effort.

Dans l’autre, celui de l’association, cette lutte en masse que Méritens avait préméditée, devait être également leur dernière opération.

Seulement, les spadassins étaient loin de se douter du traquenard que M. de Méritens allait leur tciulre pour les amener à cette lutte décisive. Si vous voulez.

nous allons dénouer un à un tous les nœuds de celle chaîne d’intrigues.

Depuis la mort de Régusan, le lieu de rendez-rvous ordinaire adopté par les spadassins était donc ce petit café de dernier ordre, dirigé tant bien que mal par une femme connue sous le nom de madame Léon, et qui porlait triomphalement en lettres jaunes, sur son enseigne, le même nom que la maîtresse de la maison. L’on prétendait dans le quartier que ce nom était là comme un hommage rendu par sa moitié à cet excellent M. Léon, depuis’ dix ans, disaitron encore, en villégiature au bagne de Toulon. D’ailleurs très-mal situé, fort mal tenu et plus mal fréquenté, tels étaient les titres les plus recommandables de rétablissement.

Il fallait un public d’un certain choix et d’une moralité particulière pour l’achalander; ce qui explique du reste pourquoi la bande en question lui avait accordé la faveur de sa clientèle.

Parmi tous ces hommes également redoutables, que nous désignons sous le nom de spadassins, il y en avait un envers qui tous les autres montraient une certaine déférence, surtout depuis qu’il avait été -question de venger la mort de Régusan. Il se nommait Benjamin Labarthière. Né sur les confins des Pyrénées, il avait, quoique Français, le plus beau type espagnol ; de plus, il était bel homme et âgé à cette époque d’à peine trente ans.

I,ES L)UEM-ISTES.

Labai lhière, maljîrô cela, n’élait pas aimé parmi les siens; sa nature vulgaire, grossière même, faisait contraste avec celle de Régusan, dont le souvenir était resté parmi eux à l’état de culte. Néanmoins, sans être précisément leur chef, ainsi que l’avaient été tour à tour Larillière, Lucien Claveau et, en dernier lieu, de Régusan, Renjamin Labarthière exerçait sur ses amis une certaine autorité, et jouissait, dans leurs réunions, d’une prépondérance marquée. Du reste, vu les circonstances du moment, il était important pour eux d’avoir quelqu’un à leur tête : ils avaient pris celui-ci faute de mieux; mais, une fois dehors, ils ne lui accordaient aucune supériorité, et beaucoup d’entre eux le méprisaient.

Cependant les réunions étaient devenues fréquentes depuis quelque temps au café de la mère Léon. Les bruits qui couraient au sujet des répressions légales que les tribunaux se proposaient d’exercer sur eux préoccupaient tous ces hommes rebelles aux lois, et expliquaient leurs conciliabules quotidiens. Presque tous les soirs, en effet, au nombre de dix ou douze, ils se réunissaient pour s’entretenir de cette grave question, et proposaient, abandonnaient ou ratifiaient raille combinaisons pour parvenir à se tirer d’affaire sans être trop sévèrement inquiétés.

Les choses en étaient là, lorsqu’un soir, à l’heure où cette société aimable devisait sur l’art de tuer son

UN HORKIBUE DRAME. 2.33

semblable avec ou sans douleur, le garçon de service, qui seul avait le droit de pénétrer dans leur antre, vint prévenir Labarlbiôre que quelqu’un demandait à lui parler.

— Quel est ce quelqu’un? Est-ce un bomme ou un monsieur? demanda insolemment le bretteur.

— Je crois, dit le garçon qui était habitué à ce langage arrogant, que c’est tout' bonnement un domestique.

— En ce cas, faites entrer, répondit Labartbière.

Au môme instant, le nouveau venu était introduit : sa tournure et sa tenüe indiquaient en elfet qu’il devait faire partie d’une livrée de bonne maison.

— Que me voulez-vous? lui demanda brusquement Labartbière, sans se déranger des deux chaises sur lesquelles il était étendu.

— Je veux, répondit aussitôt son interlocuteur sans se déconcerter, je veux vous sauver la vie, monsieur.

Cela avait été dit avec une grande simplicité.

A ces mots et surtout à la vue de l’attitude calme, digne et respectueuse néanmoins de celui qui venait de lui parler, Labartbière se redressa d’un seul élan et retomba sur ses pieds en face de l’étranger qu’il dévisagea du regard, comme pour savoir ce qu’il y avait de sérieux, de vrai, de faux ou de menaçant dans ces quelques paroles.

LKS DUELLISTES. •

Mais l’inconnu soutint sans sourciller le coup d’oeil terrible du spadassin.

— Asseyez-vous et causons, lui dit Labarthière, quand il fut revenu de la première émotion que venait de lui procurer cette singulière manière d’entrer en matière.

— Je ne demande pas mieux, monsieur.

— D’abord, qui êtes-vous? Et sans lui donner le temps de répondre à cette première question : puis dites-moi ce qui fait que vous vous intéressez à ma personne? et enün je désire savoir également à quel propos vous vous dites en mesure de me sauver la vie? demanda-t-il encore coup sur coup avec quelque préoccupation.

— D’abord je vous dirai, monsieur, que je ne suis, ainsi que vous pouvez le voir, qu’un pauvre diable de garçon de café. Je m’appelle Auguste, pour vous servir : voilà pour mon nom. Maintenant vous voulez savoir le metif qui fait que je m’intéresse à vous? Il est des plus simples. J’ai appris que mes maîtres voulaient vous tuer. Pourquoi je vous dis tout cela ? Pour me venger d’eux, parce qu’ils m’ont traité comme un misérable.

— Vous ôtes garçon de café, dites-vous.

— Oui, monsieur, garçon de cercle, si vous aimez mieux.

— Ah ! çà, voyons, lit Labarthière en se croisant

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les liras sur la puilriiic, csl-cc une plaisanterie, ou bien est-ce sérieux?

Et depuis quand des gargotiers, des maîtres de café, m’en voudraient-ils à ce point-là? Et à quel propos, s’il vous plaît, aurais-je l’honneur d’inspirer à ces chevaliers de la demi- tasse une haine pareille, hein?

Et en ce moment Labarthière n’avait pas du tout l’air tendre en interrogeant delà sorte.

— Ah! monsieur, fit Auguste en souriant et par conséquent sans se déconcerter, c’est que mes patrons ne sont pas des maîtres de café comme les autres : ce sont des messieurs comme vous, des comtes, des barons et des gaillards tout à fait comme il faut; des gens, enfin, même très-honnêtes; seulement quand il leur prend la fantaisie de se débarrasser de quelqu’un qui les gêne. . .

— Ab ! çà que me dites- vous là? demanda Labarthière de plus en plus intrigué, interrompant Auguste.

— Je vous dis, monsieur, la vérité, rien que la vérité, et si vous voulez me permettre de vous expliquer le fond de ma pensée, je vais sûrement vous donner des détails curieux et qui vous intéresseront tout particulièrement.

— Je vous écoute, fit le bretteur en s’asseyant et en faisant signe à ses amis d’écouler avec lui.

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