‹ Les duellistes Theodore de GraveChapitre 19 sur 22 · S3C LES DUELLISTES · texte numérisé non relu

S3C LES DUELLISTES

On aura sans doute compris que le délateur ne pouvait être que quelque garçon mécontent, attaché au service du cercle de la Fraternelle. En effet, Auguste avait fait partie de la maison depuis sa création cl connaissait mieux que personne, ainsi qu’il le disait lui-méme, des détails fort curieux. Pourquoi se vengeait-il aussi lâchement en dénonçant ses maîtres? C'est ce que nous saurons bientôt : en attendant nous pouvons affirmer que ce fut avec une grande lucidité de langage et un très-grand respect pour la vérité, qu’il révéla à Labarthière et à ses amis l’existence de l’association et leur en fit l’historique depuis la première heure de sa création jusqu’à ce moment même où il trahissait d’une manière aussi perfide le secret des conjurés.

Auguste, qui était intelligent, rappela une à une toutes les querelles que les membres de la société avaient eues; il précisa les dates des différentes rencontres et la mort des spadassins qui en avaient été victimes; il donna tous les noms, dévoila tous leurs plans, les dénonça enfin dans toutes les règles, au grand ébahissement de ceux qui l’écoutaient, la colère au cœur et l’écume aux lèvres. Et quand il eut fini ses révélations, il justifia sa lâcheté par un profond sentiment de vengeance conçu à la suite d’une discussion qu’il avait eue avec ses maîtres.

Lorsque le garçon eut fini de parler, Labarthière

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el les siens demeurèrent pour ainsi dire cloués sur place tant leur étonnement était grand et leur ressentiment intense. L’idée seule d'avoir été pendant trois ans le point de mire et par conséquent la dupe d’une pareille manœuvre, les exaltait, leur arrachait toutes sortes de menaces et d’imprécations. Ces hommes ne se maîtrisaient plus, ils étaient devenus fous furieux, altérés de sang.

Cette confidence avait duré une heure au moins pendant laquelle ils ne cessèrent d’interroger le traître qui, de la meilleure grâce du monde, nous devons le dire, se prêtait à toutes leurs demandes en entrant dans tous les détails les plus précis et les plus minutieux.

— Vous dites donc, demandait Laharlhière, que ce de Capaillan est le chef de tous ces brigands.

— Oui, monsieur, répondait Auguste, c’est lui qui est le président et qui dirige toutes leurs opérations.

' — J’irai le trouver, je l'insulterai, lui d’ahord, nous nous battrons, et...

— Et il vous tuera, répondit le garçon avec une grande impassibilité; et comme c’est absolument ce qu’ils désirent tous, ils en seront enchantés. Tenez, permetlez-moi de vous donner un conseil : si vous voulez vous défaire de ces... brigands, ainsi que vous les appelez, confiez-vous à moi.

— Quel serait doue votre moyen?

— Ah ! monsieur, c’est tout un plan à tracer, à étudier, et même à modilier au fur et à mesure que les circonstances imprévues l’exigeront. Dans tous les cas, si vous avez foi en mes services, laissez-moi faire : j’ai encore des intelligences dans la place, comme l'on dit, des camarades; je vous certifie que je saurai profiter des incidents et vous mettre à même de vous venger.

Que se passa-t-il alors ? quelles furent les manœuvres employées? nous l’ignorons. Toujours est-il que les événements marchèrent avec une grande rapidité depuis la conversation que le garçon du cercle avait eue avec Labarthière ; carquinzejoursà peine s’étaient écoulés depuis celte entrevue, que d’un commun accord le comte de Capaillan, au nom de ses amis, et Labarthière, pour les siens, posaient les bases d’un combat, dont voici sommairement les conditions; combat qui restera dans les fastes du duel du siècle comme un exemple unique et sans précédents.

Ils décidèrent donc qu'une rencontre à l’épée aurait lieu entre les deux camps ennemis en masse.

Celte rencontre était, de part et d’autre, acceplée loyalement pour vider en une seule affaire toutes les haines accumulées et que les combats partiels ne pouvaient terminer.

Tous ceux qui y auraient pris part et qui s'en se-

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raient tirés vivants (c’était d’ailleurs assez naïf), s’engageaient formellement, non-seulement à ne plus provoquer de combats, mais encore à user de tous les moyens qui seraient en leur pouvoir pour aiTêter la propagation du duel.

Ce combat suprême aurait lieu entre vingt comballanfs, dix de chaque côté.

Avant comme après l'issue de cette rencontre, le plus grand secret était imposé à tous ceux qui devaient y prendre part.

MM. de Gapaillan et Labarthière se réservaient 1e droit de choisir l’endroit où cette rencontre aurait lieu, et de ne le désigner à leurs amis que lorsqu’ils le jugeraient convenable.

Il n’y aurait pas de témoins, mais deux médecins accompagneraient les champions.

Ils avaient songé à tout; ainsi qu’on le verra tout à l’heure quand il s’agira de morts probables, leur prévoyance ne se trouva pas en défaut pour les faire disparaître sans bruit.

Enfin, des deux côtés, chaque combattant devait se tenir prêt à tout événement, car il avait été réservé par tes chefs que le signal du départ ne serait donné, s’ils le jugeaient nécessaire, qu’au dernier moment, afin d’éviter les indiscrétions. Dans tous les cas, celui qui, à l'heure de ce signal, se trouverait absent, serait considéré comme un lâche.

Les principales clauses étant ainsi posées, chacun atlendil.

Tel était pourtant le résultat de l’idée émise quelques jours seulement auparavant par l’intrépide de Mérilens. Idée folle, nous le répétons, insensée, irréalisable au premier coup d’œil. Mais qu’y avail-il de réellement impossible pour ces audacieux qui jouaient en riant avec leur propre existence? Pour eux l’obstacle et la difliculté étaient des attraits irrésistible;-, les seuls pour lesquels ils sussent se passionner, à ce point qu'ils étaient capables de donner sans treml.ler tout leur sang goutte à goûte, plutôt que de s’avouer vaincus.

Quels caractères! quelle race! El qu’une nation était bien en droit d’espérer voir s’accomplir de grandes choses avec celte génération toute faite de volonté énergique et d’abnégation sublime!

Donc depuis que les conventions avaient été anêtées, une semaine s’était écoulée; le huitième jour, au soleil levant, parlaient, d'un coin de terre baigné par la mer, mais alors presque inconnu, trois pelil(!S barques à la carène noire, contenant chacune de six à sept personnes, et qui longèrent pendant quelques instants la côte d’Arcachon d’où elles s’étaient détachées.

A cette époque, en l’année 1833, l’aspect de celle plage ne ressemblait en rien à celui qu’elle olfre

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aujourd'hui aux nombreux visiteurs qui la parcourent.

Alors absolument nue, déserte, abandonnée, et pour ainsi dire ignorée, la côte d'Arcacbon ne possédait pas, bien entendu, une seule maison. Cinq ou six cabanes de marins pécheurs, faites de branches mortes et d’algues desséchées, animaient seules de leurs formes primitives cette plage pittoresque; un silence immense et un calme profond s’étendaient sur toute cette solitude, à peine troublée, ou plutôt traversée par la voix bannonieuse et plaintive du bruissement du vent dans la cime des grands pins.

L’endroit était donc bien choisi pour l’excursion que les adversaires avaient préméditée. Mais, pour plus de sécurité encore, de Capaillan, qui connaissait parfaitement le pays, puisqu'il y était né, s’était souvenu à propos qu’au milieu de l’immense ba.ssiu d’Arcacbon se trouvait une petite île conipléiemcnt inhabitée, de deux ou trois lieues de tour, et que nul endroit n’était préférable pour une expédition dans le genre de celle qu’ils avaient entreprise.

Donc, prétextant une partie de chasse dans Yileanx Oiseaux^ les vingt adversaires, suivis des deux médecins, s'y dirigèrent en tenant eux-mêmes les avirons, afin de ne pas être inquiétés par la présence des matelots.

Le comte de Capaillan, au gouvernail du premier

bateau, guidait la marche, les deux autres suivaient.

Après une heure de navigation silencieuse, ils touchèrent le banc de sable où devait se passer le combat.

En niellant pied à terre, le président de la Fratet'mlle et ses compagnons restèrent un instant émerveillés de la grandeur du site où ils se trouvaient placés, comme aussi de l’ensemble majestueux de toute la côte, qui les entourait dans un cercle de plus de vingt lieues de tour.

Les dunes de sable, tour à tour ou rosées ou bleuâtres, suivant les capricieux mirages du soleil dans ces parages, se fondaient dans l’horizon transparent et limpide, et la mer d’un vert d'émeraude étendait sa vague large sur laquelle se perdait au loin la voile blanche de quelque pêcheur de royans.

C’était un magnifique spectacle, grand et sublime! comme toutes les merveilles de la nature que Dieu s'est plu à découper de temps en temps dans la carte des mondes.

Quand ils eurent salué de leur admiration celle terre sur laquelle, à l’exception de Capaillan, ils posaient le pied pour la première fois, le président de la Fraternelle se plaça au milieu du groupe et leur dit :

— Il a été décidé, messieurs, que les morts auraient l’Océan pour tombeau; celle précaution est prise pour la sauvegarde des vivants, quels que soient

leurs camps. Vous connaissez, dit-il, les conditions? Le combat ne cesse que lorsque l'un des deux adversaires demande merci.

Puis l’on tira au sort pour la répartition des adversaires.

Quelques minutes après cette formalité était terminée, et sur deux lignes parallèles dix membres de la traternelle et dix des membres de ceux que nous avons désignés sous- le nom de spadassins se trouvaient en présence, face à face, terribles, menaçants, livrés à leurs haines et à leurs rancunes, une épée à la main, leur courage pour guide et Dieu pour juge.

Cependant, chacun des médecins adopta un côté et l’un d’eux donna le signal de cet effroyable massacre.

Oui, massacre! car jamais lutte ne fut plus terriblement acharnée de part et d’autre.

C’est vainement que nous tenterions de décrire cette prise d’armes, que quelques-uns des adversaires firent durer plus de deux heures, en plusieurs séances, bien entendu, et qui combattirent sous un soleil ardent, les pieds baignés dans le sang, presque sur des cadavres.

Chaque couple, dès le commencement de l’engagement, s’était résolûment attaqué ; quelques-uns même furent, dès ce premier moment, mis hors de combat, blessés grièvement ou tués sur place.

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D’autres luttaient d’adresse, et sans doute pour faire durer plus longtemps celle partie sanglante, ils so reposaient et se reprenaient; et si, par hasard, l'un d’eux était légèrement touché, l’autre lui prélait un concours bienveillant pour le panser puis ils retombaient en garde et s’acharnaient de nouveau.

Quelques-uns fiévreux, désordonnés, mais toujours aussi terribles, bondissaient en dehors de la ligne et s’escrimaient à travers champs.

Enfin, les plus dangereux, ceux-là, combattaient froidement, et chaque coup pouvait être mortel.

Après vingt minutes, il y avait déjà des morts, et pourtant ils étaient presque tous de force égale à ce jeu perfide de l’épée.

Quand le combat cessa, cinq de ces jeunes hommes avaient été tués, trois appartenant au camp des spadassins et deux à celui de la Fraternelle.

Trois blessés seulement ne pouvaient se mouvoir; quant aux autres, ils n’étaient que légèrement touchés et pouvaient se servir de leurs bras, car il fallait songer au retour et surtout à faire disparaître les cadavres dans la mer.

Avant de commencer cette triste besogne, les deux médecins, après avoir pansé les blessés, s’emparèrent de toutes les épées, les réunirent en faisceau et les rejetèrent dans un coin, enlevant ainsi à tous ces

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rudes lutteurs la possibilité d'un retour quelconque de colère.

Mais la précaution était inutile : à la vue de ces morts et de l’aspect général du terrain où venait de se passer cette effroyable bagarre, un profond sentiment de douleur s’était emparé de tout ces cœurs endurcis. Chacun se regardait presque avec douceur, car l'horreur de cette épouvantable scène, où tous ils avaient pris part, leur inspirait l’idée de se demander réciproquement pardon.

Cependant le temps pressait : on s’empara des cadavres et on les plaça dans une seule embarcation, puis on se dirigea vers la pleine mer. Arrivé sur les passes, on jeta les cadavres à l’eau, on désempara la barque pour la couler, et l’on regagna la côte au point de départ du matin.

Cinq camarades manquaient; il fallut expliquer aux gens de La Teste qu’une des embarcations avait chaviré et que cinq des leurs s’étaient noyés.

On reprit aussitôt la roule de bordeaux, et, comme à cette époque le chemin de fer n’existait pas, on s’arrêta pendant la nuit pour soigner les malades; le lendemain, ils entraient en ville.

Ainsi finit la société de la Fraternelle. Parmi les survivants, ceux que nous avons eu le plus souvent l’occasion de nommer, le comte de Capaillan et Henri de Méritens, l’inventeur de ce dçrnier duel, étaient

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