‹ Les duperies de l'amourChapitre 10 sur 10 · ADOPTION DANGEREUSE · texte numérisé non relu

ADOPTION DANGEREUSE

Madame Valentine de Fontvieux était ane femme à la mode. On sait ce que cela yeut dire. Avoir sa loge au Théâtre* Italien et sa loge à TOpéra, aller chaque jour à la même heure, au bois de Boulogne, pendant six mois de l'année, habiter la campagne ou les villes d'eaux pendant six autres mois, être de toutes les fêtes oa, du moins, pouvoir parler de toutes, se tenir au courant delà chronique scandaleuse dont on est soi-même exposée à devenir Théroîne, tels sont quelques-uns des privilèges de cette situation de femme à la mode.

Ces privilèges, à ce qui parait, ne donnent pas tout le bonheur désirable, car, bien qu'elle les possédât touB, madame de Fontvieux était loin de se trou-

Ter heureuse. L'ennui, yoilà son mal. Elle avait trente-quatre ans, cette pauvre jolie femme^ et elle s'était ennuyée pendant une bonne moitié de sa vie, c'estrà-dire depuis qu'elle était mariée.

A qui la faute ? Jeune fille, elle avait rêvé des amours et un mari jeune conune elle, des enfants beaux et caressants, une existence toute semée de sourires et de fleurs. On l'avait mariée à un homme plus âgé qu'elle de vingt-cinq ans. Comme il n'en avait que trente-sept, cette différence d'âge ne l'avait pas d*abord frappée. Elle ne s'en aperçut que plus tard, lorsque les cheveux de son mari commencèrent à grisonner, et au moment où elle sentait d'une manière plus vive les tristesses d'une existence de femme non égayée par les rayonnements de la maternité. Car elle n'avait pas eu d'enfants, et c'est ce qui doublait sa peine. Elle voyait venir, presque terrifiée, la quarantième année, cet âge si cruel pour certaines femmes, et qui marque pour elles la fin des choses dont elles ont vécu. En remontant le cours de son existence, elle n'y rencontrait rien de bon, rien de consolant, rien de tendre, à ranger dans ses souvenirs. Succès de quel* ques bals^ caprices de quelques jours, hommages de quelques jeunes gens, plus ou moins insignifiants, qu'était tout cela? et combien il serait peu gai de se rappeler ces épisodes, lorsque la vieillesse serait venue. Tout était vide en eUe et autour d'elle^ son cœur et sa maisoUé

DAIiaBRKUSi:. tS8

Déjà M préparait Heolement que sa gràee et sa inÊxàé seules oonjaraient encore, en retenant auprès à'eUBj oaptiTés par ses charmes, les deraien de ses adarateurs. Elle assistait à ce grand imufrage de toutes ses illusions, et c'est à peine si, aux jours où le soleil jetait dans son àme ijuelqueB^uns des rayons dont il rédiauffe la nature, elle osait encore espérer fue cette maternité t^mt attendue lui viendrait.

Et à ce moment où, pleurant comme Rachel, non pas sur les eo&nts qu'on lui avait pris, mais sur ceux qu'elle n'avait pas, elle aurait tant eu besoin d'être e<Mi8olée, que faisait son mari ? Il avait mieux à faire fu'à consoler sa femme : il voukit être de l'Institut. L'ambition le rendait aveugle. Il n'avait rien d'un méohant homme, cependant. Ce n'était que contre son gré que sa femme se trouvait malheureuse. A Tentendre, ilavait tout fait pour qu'il en (di autrement. Mais, savant et philosophe, il ignorait qu'avec les femmes il fiant une autre science et une autre philosophie que celles qu on apprend dans les livres. Il écrivait de gros volumes sur le mariage, et il n'avait su mettre ni bonheur ni repos dans le sien. Valentine n'était-elle pas bien à plaindre ?

Il convient ' de raconter^ dès à présent, un fait imp(»tant qui s'était produit dans l'existence de madame de Fontvieux, quelques années avant l'époque où commence ce récit^ et qui en est, pour ainsi dire, la clef. Désolée de n'être pas encore mère après six ans

de mariage» commençant à dése^rer de Vttoej voulant à tont prix se sauver d'elle-même, en essayant de donner un but à sa vie» elle se décida à Csdie ce que bien des femmes auraient fait à sa place, à adopter un enfant. M. de Fontvieux était trop l'ami de son propre repos pour s'opposer au désir de sa femme. Heureux de pouvoir lui plaire entièrement en quelque chose» il l'encouragea dans le projet qu'elle lui avait soumis et dont la réalisation fut décidée tout à coup par une circonstance imprévue. Une amie de pension de Valentine, qu'elle avait retrouvée à Paris, dans le monde» veuve d'un banquier ruiné par de fausses spéculations^ mourut en laissant orphelin» et presque sans fortune, un enfant de dix ans.

La position de cet enfant, ses malheurs précoces, la douceur de son regard, la vivacité de son intelli* gence, tout cela, non moinsque l'affection qu'elle avait eue pour madame Rivière» — c'était le nom de son amie» — séduisit Valentine» et, avide de reporter sur quel* qu'un les maternelle^ tendresses dont elle se. sentait le cœur rempli, elle s'empressa de recueillir dans sa maison et d'adopter comme son enfant le petit Camille. Ce n'est pas tout. A vingt-trois ans, dans toute la splendeur d'une jeunesse et d'une beauté que sa fortune et son rang rendaient plus éclatantes, enthousias» mée de son nouveau rôle» elle n'hésita pas à renoncer au monde pour aller vivre aux champs avec l'enfant qu'elle voulait aimer avec autant de dévouement que

s'il fût sorti de ses propres entrailles. C'était, comme on le voit, tonte une révolution dans sa vie ; mais elle voulait a]^[>artenir entièrement à son fils adoptif et remplir à son égard les devoirs dont elle avait accepté le fardeau. C'est pour cela qu'elle partait.

Sa décision surprit M. de Fontvieux, mais ne trouva pas en lui un adversaire. Loin de là : depuis longtemps, il désirait un peu de solitude pour mettre la dernière main à son grand livre sur le mariage. Ce fut avec un vrai bonheur qu'il renferma dans une malle, pour les emporter avec lui, ces manuscrits précieux qui devaient luionvrir toutes grandes lesportesdel'lnstitut. Il fit une dernière visite à ses futurs collègues, pendant que Valentine surveillait les apprêts du grand bal qu'elle offrait au monde comme adieti.

On partit pour le département de TÂrdèche, où étaient situées les propriétés de M. de Fontvieux» Pendant la route, Valentine fut d'une gaieté folle. Elle avait assis l'enfiant , ce petit Camille dont nous avons encore si peu parlé, à côté d'eUe, sur des coussins mœUeux, afin qu'il ne sentit pas trop les cahots de la route. Elle le caressait, allait au devant de ses moin* dres désirs, le prenait sur ses genoux, lui souriait sans cesse, faisant ainsi son noviciat dans la vocation nouvelle qu'elle iouloptait et que les circonstances que nous avons racontées rendaient plus périlleuse pour elle que pour d'autres. Pendant ce temps, Camille, le cœur gros, avait à peiné pleuré, pensant à sa mère qui lui

âd8 UNE ADOPTION

manquait tant depuis quelques jours, levait ses yeux humides vers cette belle dame, vêtue de soie, parfumée et douce comme ses plus doux rêves, et qui s'effor^ de le consoler^

— Ne pleure pas trop, mon petit Camille, lui disaitelle. Ta mère est partie pour un long voyage. Peut-être elle restera longtemps éloignée de toi*

— Oh ! Madame, interrompit Tenfant, à qui on n'avait rien osé dire de la vérité, pourquoi vouloir me tromper ? quand je quittai ma chère mamao^ elle était bien malade. Je sais bien, quoi qu'on m'en dise pour ne pas me faire de la peine , je sais bien qu'elle est morte et que je bc la verrai plus.

— Vous la ven«z dans le ciel, mon petit ami, ré^ pondit alors M. de Fontvieux, qui n'avfflt eocore rien dit, et qui croyait donner à sa parole une plus grande autorité, en parlant^ en un pareil moment, de efaoees religieuses. Et il ajouta : C'est pour cela qu'il fout être bien sage , si vous voulez aller la retrociver un jour.

--^ Tout cela est dans mon catéchisme, Monsieur, reprit sèchement Tenfont; mais ce n'est pas ce qm me la rendra, ma pauvre chère maman.

Et U sanglotait.

Aux premiers mots de son mari, Yalentine avuit levé les épaules, et la réponse de Camille arrêta celle qui lui était venue aux lèvres. Elle se eonAieata donc de faire observer à son mam que, vu l'extrême jeuxwsse

de cet enfant, le moment était mal choisi pour lui tenir un tel langage.

— Cependant^ chère amie, murmura M. de FontvieuXy un peu décontenancé, les vérités religieuses ont prise sur les plus faibles intelligences^ et j'ai même làdessus dans mon livre sur le mariage un chapitre que je crois éloquent.

Madame de Fontvieuz ne répondit, pas à son mari, mais elle prit l'enfant sur ses genoux, afin de lui prodigua des ocmsolations dignes de toucher son cœur et de frapper son intelligence. Elle essuya d*abord ses beaux yeux d*où s'échappaient de grosses larmes, puis, rayant embrassé^ elle lui dit :

-^ Je te demande pardon^ Camille, de Savoir traité en petit garçon et d'avoir essayé de te cacher la vérité. Je vois bien qu'il faut te traiter en homme raisonnaiblé. Oui^ c'est la vérité, mon ami. Dieu a rappelé à lui ta pauvre maman; mais en s'en allant là-haut, elle t'a confié à moi. Je n'ai pas la prétention de la remplacer auprès de toi ; mais je veux être si dévouée, t'aimer avec tant de tendresse, que tu retrouveras en moi un peu de celle que tu as perdue. Et puis^ nous causerons souvent d'elle.

— Oh ! Madame, vous êtes bonne, s'écria Camille^ en se jetant à son cou.

Ce fat un vrai baiser d'enfant à sa mère , et Valentine éprouva pour la première fois une joie ineffable en se sentant embrassée ainsi.

— Ne me dis pas Madame, appelle-moi ta petite maman.

— Mais, s'écria Camille, vous n'avez donc point de petit gai^n, vous ?

Valentine secoua la tète, tandis qu'âne tristesse soudaine envahit le visage de M. de Fontvieux. A certaines heures, c'était là un motif de désespoir pour ce pauvre homme* Alors, il doutait de tout, même de rinstitut.

Camille avait saisi le double mouvement du mari et de la femme, et, dans sa petite intelligence, une lueur s'était faite : il avait compris autant qu'il pouvait comprendre. Il embrassa de nouveau Yalentine.

— Et bien, oui, lui dit-il, vous serez ma petite mafmn, et je vous aimerai bien; mais, nous parlerons de l'autre, ajouta-t-il.

— Tout ce que tu voudras, cher enfant, répondit Yalentine, en le pressant contre sa poitrine.

Puis elle reprit, en montrant M. de Fontvieux :

— Il faudra l'aimer aussi, car il sera ton second père.

— Je l'aimerai, fit Camille, et il alla l'embrasser. Le lendemain, on arrivait au château de Fontvieux.

Une belle maison moderne, bâtie à mi-côte, aux bords du Rhône, séparée du fleuve par un parc immense; un ciel admirable, un climat capricieux, mais clément jusqu'en ses plus violents caprices, du soleil et du vent , des montagnes et des prairies, des mûriers et

des vignes, voilà Pontvieuz. Intérieurement, la maison était confortable, plus que confortable, élégante. Valentine avait passé là les six premiers mois de son mariage, et c'est elle qui avait présidé à Tinstallation. Depuis, elle n'y était plus revenue. Elle trouvait le pays sauvage et trop éloigné de Paris. Cette Parisienne préférait aux âpres rives du Rhône les gais rivages de la Mame^ où s'élevait le château qui avait vu s'écouler sa jeunesse et que quelques heures seulement séparaient de la rue de Varennes. Il avait fallu les entrai* nements de sa maternité improvisée pour la décider à revenir à Fontvieux et mettre de la sorte une barrière infranchissable entre elle et le monde , dont plus que jamais eUe se trouvait lasse.

Elle avait donc fait un grand pas dans la voie du bonheur. Et, tout d'abord , elle éprouva ce qu'elle n'avait jamais éprouvé jusque-là, un absolu repos de cœur et d'esprit. Absorbée dans cette épreuve de la maternité, elle y goûta les joies les plus douces et les plus sereines. Pourquoi ce repos ne se prolongea -t-il pas ? Comment ces joies s'envolèrent* elles ?

Soit que l'habitude bientôt contractée d'avoir sans cesse Camille auprès d'elle, sans ressentir pour lui les tendresses d'une mère, eût diminué son enthousiasme, soit que Fàge même de cet enfant l'eût empêchée de déployer les soins maternels tels que son cœur jeune encore le comprenait, et qui pour mieux s'exercer aurisdt voulu le berceau d'une mignonne créature^ Valen-

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tine, au bout d'un an, était désîllusionaée. Ce temps a'mt suffi pour lui faire comprendre que ce n^était pas sur Camille que pouvaient s'employer ces affections inassouvies dont son cœur était plein. Ce qu'elle aurait dû prévoir plus tôt lui arrivait. La maternité adoptive ne pouvait remplacer Tautre , la vraie , celle qu'elle désirait avec tant d'ardeur.

Les joies qu'elle avait reçues de l'affection de Camille lui soufflaient avec violence le désir d'en avoir de plus complètes. Elle voulait être, même au prix des plus dures souffrances, mère d'un enfant qu'elle pourrait presser contre sa poitrine comme le fruit de son sein et aimer avec cette tendresse infinie qu'elle ne pourrait jamais donner à Camille, parce que c'est la tendl*esse que les véritables mères ont pour leurs véritables enfants et qu'elles ne peuvent donner à d'autres.

Là est tout le probème du mal dont Valentine, après uil an de séjour à Fontvieux, conmienQait à souffrir. Désespérant de devenir mère, ne trouvant pas dans la maternité adoptive les dédommagements qu'elle avait rêvés, elle voyait s'envoler la dernière de ses espérances.

Pendant ce temps, M. de Fontvieux, enfoncé plus que jamais dans le travail que lui donnait son fameux livre, n'en sortait plus que pour s'occuper de la réalisation d'une idée qui lui était tout à coup venue, celle dô se faire nommer député. CamiUe partageait sm

temps, avee une intelligence et une ardeur égales, en-* tre ses études confiées à un précepteur et de longues promenades dans ce pays pittoresque , où tout parlait à son imagination un si poétique langage.

Il trouvait aux révélations qui se faisaient en lui devant les grandes beautés de la nature une compensation à risolement dans lequel il vivait. Cet isolement était la suite des désillusions de Valentin.e qui Tavaien rendue plus froide à Tégard de Camille. Il s'en aperçut vite, car il était en ce moment occupé à étudier les gens qui Tentouraient en y mettant la persistance et la lucidité que les enfants savent apporter dans certaines tâches. Il n'en voulut pas à madame de Fontvieux; il commeu^jait à raisonner assez justement, et il savait bien qu'elle ne pouvait être pour lui qu'une tutrice. Seulement sa découverte le rendit plus circonspect, et comme Valentine avait voulu le traiter en tout comme un fils, il se trouva naturellement porté à la comparer à sa mère Que gagna Valentine à cette comparaison? Rien. Dès ce jour Camille témoigna pour elle d'une respectueuse aflfëction et d'une grande reconnaissance, et ce fut tout. Il n'y eut ni les caresses, ni les (Confidences , ni les soins tendres qu'elle avait rêvés. Pour un peu se consoler, elle se dit que, si elle avait pris un enfant en bas âge, qui n'eût jamais connu sa mère, elle l'aurait mieux aimé. Mais elle fut bientôt obligée de s'avouer qu'elle n'aimerait bien que Tenfant qu'elle mettrait au monde, et tous ses

déain du paseéi calmés un moment, remontèrent à la suibce de son cœur plus poissants que jamais.

L'année soiyaute s'écoula pour elle dans ces angoisses, tandis que Camille travaillait avec ardeur pour plaire^ par tous les moyens en son pouvoir, à ses parents adoptifs. H. de Fontvieux commençait à s'attacher beaucoup à cet en£mt soudainement introduit dans sa maison. Ils faisaient ensemble de grandes promenades, où M. de Fontvieux, qui, parait-il, n'était pauvre homme qu'avec sa femme, l'initiait sagement à la vie.

C'était entre eux de graves conversations auxquelles M. de Fontvieux prenait un véritable plaisir et qui, par des procédés prompts et sûrs, instruisaient Camille.

Avec sa mère adoptive il était bien moins à l'aise ; et, quoiqu*il l'appelât du doux nom de petite maman qu'elle s'était elle-même choisi, quoiqu'il l'embrassât soir et matin, il se trouvait gêné en sa présence, il devinait en elle, sans les comprendre, des orages aux* quels il était mêlé, et il craignait toujours de rencontrer dans ces beaux yeux qui lui avaient été si doux

et qui s'efforçaient de l'être encore^ des colères contre loi.

Voilà où en étaient les choses au moment où Camille atteignit sa treizième année. Valentine, lasse de souffinr, recommençait à s'ennuyer, et en pleine jeunesse, en pleine beauté, à vingt-six ans^ elle se consumait lentement dans d'affreuses rages contre son mari, contre Camille, contre elle-même^ ou dans d'épouvantables langueurs, dont rien ne pouvait la tirer. Alors, fatiguée des luttes que nous avons brièvement racontées, de son isolement qu'aucune de ses bonnes amies de Paris n'était venue troubler, elle se reprit à tourner les yeux vers ce monde où, reine toute-puissante, elle avait tenu pendant six ans un sceptre, volontairement abandonné depuis, mais qu'elle pouvait reprendre encore, et cela seulement en se montrant un jour. Les bals, les théâtres, les hommages de ses adorateurs, les jalousies de ses rivales, elle revit tout et elle regretta tout. Elle éprouva cet affreux mal qu'on appelle la nostalgie : la nostalgie de Paris.

L'hiver suivant, elle habitait le brillant hôtel de la rue de Varennes et se lançait à corps perdu dans le monde, décidée cette fois à oublier son mal et à vivre d'émotions nouvelles et assez puissantes pour tuer en elle le souvenir de toutes les autres.

Vers ce temps, M. de Fontvieux^ en attendant qu'il fût de l'Institut, parvint à se faire nommer député, et, tout entier à ses nouvelles fonctions, il délaissa Ca-

mille, comme madame de Foiitvieux Tavait délaissé. Dès ce moment, Camille vécut dans un isolement presque complet. Rélégué dans l'appartement qu'on lui avait réservé au fond de l'hôtel et du côté des jardins, livré à un maître pour lequel il n'éprouvait qu'une médiocre sympathie, il travaillait, il songeait aux moyens d'être bientôt libre, et il pensait à sa mère. C'était un loyail et charmant jeune homme, d'un esprit sain, d'une nature droite, d'un cœur généreux, et si Valentine avait pu dire : Il est mon fils, elle en eût été bien fière. Mais, en ce moment, il comptait pour si peu de chose dans sa vie qu'elle ne s'apercevait d'aucun de ses progrès. C'est à peine si Camille la voyait aux heures des repas. 11 attendait ce moment dans l'espoir qu'il lui viendrait, soit de madame de Fontvieux, soit de son mari, quelques paroles vraiment tendres, aussi tendres que les premières qui lui avaient été dites; il n'en était rien. La conversation roulait sur des choses qui lui étaient étrangères. Valentine parlait du bal de la veille, de sa toilette du soir, du concert du lendemain; M. de Fontvieux parlait de la Chambre, de ses électeurs, de son livre sur le mariage, de l'Institut, et jamais on ne parlait de Camille.

De temps en temps, cependant, M. de Fontvieux s'intéressait à lui quelques heures, s'occupait de lui, lui demandait s'il se plaisait à Paris, et Camille s'empressait de répondre que la reconnaissance lui fiedsait

un devoir de se plaire toujours avec ses parents adop^ tif. C'était tout.

La belle saison arriva. Madame de Fontvieux avait décidé qu'elle la passerait dans les Pyrénées. Elle partit et n'emmena pas Camille, fl resta cinq mois à la campagne, chez la mère de Yalentine^ et là, du moins, il eut de bonnes heures, car la vieille madame de Fargues était une excellente femme et aimait les caractères jeunes et francs. A l'hiver, Camille rentra à Paris et y reprit sa vie accoutumée. Rien n'était changé dans la conduite de ses parents adoptifs. Il les retrouva tels qu'il les avait laissés.

C'est ainsi qu'il arriva à sa seizième anùée. Il venait de terminer ses études et attendait ce moment avec impatience, pour réaliser un projet qu'il avait conçu depuis longtemps. Il voulait être marin.

— Es-tu sûr, lui demanda M. de Fontvieux auquel il demandait conseil, de ne pas prendre pour une vocation sérieuse ce qui ne serait qu'un caprice?

— J'en suis sûr.

— Qu'en pensez-vous, chère amie? demanda le futur académicien à sa femme.

— Mais Camille est libre de choisir^ et je crois qu'il choisit bien.

— Tout est pour le mieux, alors. Camille entrera à l'école.

Huit jours après, il partit pour Brest. Les adieux avaient été tendres de part et d'autre. Valeatine était

vraiment émue en se séparant de Camille, et son père adoptif l'accompagna jusqu'au bout de son voyage.

Trois années s'écoulèrent. Pendant tout ce temps, Camille ne vit que deux fois madame de Fontvieux. La dernière entrevue eut lieu à Brest. Il avait été désigné pour faire, à bord de la Pmtesilée^ en qualité d'aspirant, un voyage au long cours. Yalentine vint l'embrasser la veille de son départ. Puis, tandis qu'il se dirigeait vers les Indes, elle rentrait à Paris.

Le départ de Camille l'attrista beaucoup^ non qu'elle regrettât Camille lui-même, mais parce qu'en partant il mettait fin à cet essai de maternité qu'elle avait voulu tenter et qui, sans qu'il y eût d'autres fautes que celles des circonstances, lui avait si mal réussi. C'était tout une période de sa vie qui finissait. Elle atteignait sa trente-deuxième année. Elle jetait autour d'elle des regards désolés et n'y voyait que le vide. Son mari n'était pas encore de l'Institut, mais il avait publié le grand ouvrage qui devait l'y faire entrer, et, comme nous l'avons dit en commençant ce récit, il était trop occupé pour pouvoir songer à consoler sa femme.

Pendant les deux années qui suivirent, les souffrances morales de Yalentine devinrent plus vives. Elle sentait tout fuir autour d'elle^ ses illusions expirer ; le monde dans lequel cependant elle brillait encore l'avait lassée ; son mari semblait l'accabler du poids de son indifférence; elle perdait l'espoir d'être mère ;

elle eût été beurease de mourir. Et cependant, à certaines heures, lorsqu'on racontait autour d'elle quel* que exemple d'une maternité tardive, elle levait vers le ciel des yeux pleins de désir ; un espoir traversait sa pensée ; elle regardait passer, dans le fond du salon, quelque beau jeune bomme.

— Obi disait-elle, si du moinsje pouvaisaimer I qui sait?

Mais alors sa fierté native se révoltait. Dans ses jours les plus tristes elle n'avait failli jamais à ses devoirs, et elle était trop orgueilleuse pour se mettre en faute.

— Non I s'écriait-elle, tout est bien perdu.

Elle se mourait martyre , et pendant ce temps elle n'abandonnait ni le monde, ni ses plaisirs, quelque dégoût qu'elle en eût. Elle apportait partout sa merveilleuse beauté, son front pur, son regard tranquille, refoulant soigneusement au dedans d'elle ce qui aurait pu laisser deviner quelque chose de son chagrin, et réservant ses larmes pour les heures où, seule, loin de tous, elle pouvait sans crainte se livrer à son juste désespoir.

— J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, dit un matin M. de Fontvieuxàsafemme en entrant chez

elle. Camille arrive. 11 vient passer quelques semaines auprès de nous.

-— Camille vous a écrit?

— Voici sa lettre.

Cette lettre était affectueuse et simple. Camille écrivait du Brésil. 11 annonçait à ses parents adoptifs qu'il avait été promu au grade d'enseigne, et en même temps, qu'ayant obtenu un congé il viendrait le passer auprès d'eux. M. de Fontvieux était tout réjoui du retour de Camille qu'il aimait. Quand il ne parlait ni de son livre, ni de l'Institut, ni de la Chambre, c'était vraiment un excellent homme.

Valentine accueillit cette nouvelle plus froidement; mais elle n'en éprouva pas moins de plaisir que son mari. Elle ne pouvait oublier qu'elle devait à Camille quelques-uns des meilleurs moments de sa vie.

On était alors en plein carnaval.

— Nous donnerons un bal pour fêter son retour, dit-elle.

— Tout ce que vous voudrez, puisqu'il s'agit de lui.

Le mari et la femme se regardèrent, surpris de ce mouvement* commun qui trahissait leur affection pour l'enfant envers lequel ils avaient à se reprocher tant d'indifférence. Mais ils sentaient qu'ils arrivaient à cet âge où, après une existence un peu dénuée d'affection, ils avaient besoin pour les retenir l'un et l'autre dliD lien plus fort que celui de l'habitude. Chacun d'eux, à

rinsu de l'autre, avait, à défaut de mieux, compté sur Camille. Il est si triste pour des époux de vieillir seuls I M. de Fontvieux sortit, et Valentine devint rêveuse. A quoi rêvait-elle ? Qui le sait 1 Elle n'aurait pu le dire elle même. Tout à coup, elle vit en face d'elle sur sa table une lettre apportée le matin. Elle l'ouvrit : une lettre d'amour !

Depuis un mois un jeune homme lui faisait la cour, et^ soit indifférence, soit faiblesse, elle ne l'avait pas arrêté. La veille^ il était resté longtemps auprès d'elle et avait pu se croire autoriséà exprimer ses sentiments. Valentine lut son billet jusqu'au bout. C'était rempli d'éloquentes phrases, de promesses ardentes^ et madame de Fontvieux, quoique faite à ce langage qu'elle avait souvent entendu, sentait, à la lecture de ces acœnts, souffler en elle le vent des passions inconnues. La sou&ance l'avait rendue faible, et longtemps elle écouta chanter la voix du tentateur.

— Je suis donc belle encore ! se dit-elle en se levant.

Elle était devant son miroir, adorable, malgré la souffrance et malgré levoisinagede la trente-cinquième année. L'expérience et la douleur n'avaient fait qu'a-> jouter des séductions nouvelles à toute sa personne. Ses yeux langoureux et tristes trahissaient de mystérieuses ardeurs retenues dans son âme et d'autant plus violentes qu'elles étaient restées plus longtemps impuissantes. Ses traits fins semblaient garder une jeu* nesse éternelle. Ses cheveux avaient les noirs reflets

d'autrefois, sa taille était encore fière. N'ayant pas aimé, pouvait-elle vieillir ? Être aimée enfin, après l'avoir été si peu, être aimée complètement^ quelle perspective ! Ce pouvait être délicieux ; mais n'y avaitil pas, auprès de ce bonheur facile, le double écueil de la faute et de la désillusion qui devait la suivre ? Voilà ce que Valentine sentait vivement.

— Être mère I murmura-t-elle , en croisant les mains, tandis que la lettre amoureuse tombait dans la cheminée, où les flammes la consumèrent.

Tout, pour Valentine, se rapportait à un but unique : la maternité I

Enfin, Camille arriva. Valentine était seule dans son salon^ plongée dans une de ces rêveries qu'elle aimait, et dans lesquelles passaient tour à tour des en£mts beaux comme les anges et des jeunes hommes beaux comme les enfants, lorsqu'on annonça Camille, et, au même moment, il parut suivi de M. de Fontvieux, qui l'avait embrassé le premier. Elle pâlit, se leva, n'osa lui ouvrir les bras et lui tendit la main.

Cette main, il la serra tendrement dans les siennes^ il la couvrit de baisers.

— Je vous revois donc, chère petite maman, dit-il, mais je ne puis plus vous appeler ainsi, car Tàge vous fait bien plus ma sœur que ma mère.

— Mère ou sœur^ répondit-elle, je vous ainie autant qu'autrefois.

Camille la remercia vivement.

— Je n'avais pas besoin de ces bonnes paroles^ ditil, pour savoir que vous n'aviez pu m'oublier, malgré e long silence que vous avez gardé envers moi.

Valentine se troubla. En deux ans, elle lui avait écrit deux fois. Camille comprit son embarras.

— Je ne vous en veux pas, s'empressa-t-il d'ajouter, puisque je viens d'acquérir la certitude que vous avez souvent pensé à moi. D'ailleurs, les lettres de M. de Fontvieux me parlaient de vous, et c'était encore un grand bonheur de deviner votre sollicitude à travers la prose de mon excellent ami.

Valentine l'écoutait parler et y trouvait un grand charme. Ce n'était plus l'enfant qu'elle avait recueilli, orphelin, timide, ému, mais bien un beau garçon de vingt et un ans, qui paraissait même un peu plus âgé. n était grand et de tournure élégante ; ses cheveux étaient noirs, ses yeux bruns, son cou blanc, ses mains très-fines; enfin, une moustache épaisse donnait à son visage un petit air martial qui ne pouvait manquer de lui bien aller. Tel qu'il était, il devait plaire à toutes les femmes. C'est pour cela surtout qu'il plut Valentine.

— Si j'avais eu un fils, se dit-elle ; si j'en avais un, je voudrais qu'il ressemblât à Camille.

Vœu sincère qui trahissait les préoccupations journalières de son esprit, mais qui prouvait aussi que, dans cet enfant d'hier, homme à peine d'aujourd'hui,

elle ne pouvait se décider à reconnaître un fils. Rieu

is

de maternel pour lui n'avait survécu dans son cœur aux années écoulées. Camille lui semblait charmant, non parce qu'elle avait, pendant quelque temps, essayé de lui tenir lieu de mère, mais parce qu'il se montrait à ses yeux paré des grâces que les Sonmies prêtent à ceux qu'elles aiment. Elle lui souriait comme i un adorateur entrant dans son salon, et non comme à un enfant aimé, revenant aujurès de sa mère, a{Hrè8 une longue absence.

Valœtine n'osait s'avouer tout cela, et cependant c'était la vérité. Furieuse contre elle^mèffle de ne pas entendre, vibrer dans son ocBur la corde matemelley elle essayait d'appeler à son secours des souvenirs qui lui eussent permis de placer Camlle dans le jour oà elle voulait le voir. Vains ^orts ! Sa mémoire restait infidèle , et les souvenirs du passé dans une perspective si lointaine qu'elle ne pouvait les y atteindre.

CamiUe était à Paris depuis un mois et, grâce à Taffeetion dont il était entouré, chaque instant hn appcHv tail xm nouveau plaâsir. Dans M. de Fontvleux il avait retrouvé l'amilié sincèite qui s'était autrefois révélée à lui. Auprès de Valentine il n'éprouvait plus les naïves impressions M son adolescence ; il comprenait qu'entre elle et lui l'Âge n'avait pas mis une &s^ tance assez grande pour qu'il y eût ^core une place pour l'amour filial. Maïs, si son affection »'é1ttlt #épouillée de la familiarité, ce n'avait élé que poto prendre une forme plue respeetoeuse, oà Flsnlitié^ la

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leoomiaûsanoe et Testime avaient use égale part. En outre, il ayait dans Valentine une confiance absolne. n lui racontait les péripéties de son existence aventureuse, et bien souvent il la voyait s'émouvoir au récit des dangers qu'il avait courus et s'intéresser à toutes ses pensées.

Valentine^ en effets aimait à être seule avec Camille et à l'entendre révéler, dans un langage charmant, les trésors de son cœur et de son imagination* Pour une cause qu'elle ne s'expliquait pas encore, elle trou* vait à ces confidences un grand charme et une émotion sincère. Ce charme et cette émotion, comment les expliquer? Si rien de maternel n'y avait aecès, comment nommer le sentim^t qui les Msait naître ? Ce sentiment, à quelques jours de là, fut révélé à Yaleiitiiie.

On faisait à l^ôtel de Fontvieux les préparatifs de ce bal que Valentine voulait offrir à ses amis, en l'honneur de Camille. La fête devait être très-belle, et les invitations avaient été envoyées en grand nombre. La veille du bal, Camille vint trouver Valentine.

— J'ai une grâce à vous demander, lui dit-il.

— e n'en ai aucune à vous refuser, répondit-elle.

— Uu de mes meilleurs amis a exprimé devant moi le désir d'assister à votre bal. Je lai ai promis une invitation.

— La voici, et je n'ai qu'un reproche à vous adresser, c'est de ne m'avoir pas fait connaître plus tôt une personne que vous comptez au nombre de vos meilleurs amis. Vous me le présenterez, n'est-ce pas?

En disant ces mots, elle avait pris sur la table une carte d'invitation imprimée et prête à remplir la ligne laissée en blanc.

— Quel nom dois-je inscrire ? demanda-t-elle.

— M. et mademoiselle de Brissé.

— Ah ! il y a aussi une demoiselle, dit madame de Fontvieux, en levant son regard vers Camille. Elle le vit rougir, et comme il ne répondait pas, elle écrivit en tremblant le nom qu*il venait de prononcer. Puis, elle lui offrit la carte qu'il prit en silence. Son trouble était tel qu'il oubliait de remercier et qu'il restait immobile devant Yalentine.

— Mademoiselle de Brissé est-elle jeune? demanda tout à coup celle-ci.

— Dix-huit ans.

— Est-elle jolie?

— Très-jolie.

Il y eut encore un silence. Madame de Fontvieux se sentait trèsrémue. Une question se promenait sur ses lèvres, et elle n'osait la poser à Camille. C'eClt été le mettre dans un cruel embarras, car la question

était celle-ci : Aimez-vous mademoiselle de Biissé ? Cependant le trouble de Camille se dissipa et il put donner sur ses amis de plus amples renseignements. M. de Brissé était Français. Dix ans auparavant, à la suite d'une catastrophe qui le ruinait, il avait quitté Paris pour se rendre au Brésil, avec sa femme et sa Slle. La première était morte en arrivant à Rio-de- Janeiro. Quoique douloureusement frappé, il avait vécu pour la seconde^ et, assez heureux pour refaire sa fortune, il s'était décidé à revenir en France. C'est à ce moment que Camille l'avait connue, et la traversée de Rio-de-Janeiro en France s'était fEÛte en commun. En arrivant à Paiis, M. de Brissé s'était mis en mesure d'y vivre sur un pied digue de sa fortune, et, depuis un mois, il ne s'occupait que de son installation. C'est pour cela que Camille ne l'avait pas encore présenté chez ses parents adoptifs.

Cette courte histoire, que Camille raconta très-éloquemment, mit une grande tristesse au cœur de ma* dame de Fontvieux. Le soin même que prenait Camille de parler très-peu de mademoiselle de Brissé lui prouvait que cette jeune fille ne lui était pas indifférente, et la pensée qu'il pouvait aimer une femme ne laissait pas Valentine sans émotion. Cependant, elle n'osa l'interroger davantage et remit au lendemain le soin de trouver une pâture nouvelle pour sa curiosité. Ce jour-là, le jour suivant, elle évita de se rencontrer seule avec lui. Elle craignait de ne pouvoir résister

aux tentations que sa curiosité faisait naître. Enfin, Tkeure du bal sonna, et jamais femme n'éprouva d'émotion plus grande que celle de Valentine au moment de se trouver en face de mademoiselle de foissé.

— Je deviens foUe^ s'écria-t-elle tout à coup, en se rappelant quel soin elle avait mis à se rendre séduisante. Elle ferma les yeux pour se recueillir et pour voir au dedans d'elle-même ce qui s'y passait. Elle resta terrifiée : elle venait de découvrir tout à coup qu'elle aimait Camille, que les soins particuliers ap« portés à sa toilette n'avaient d'autre but que de lui plaire, et que son émotion n'avait d'autre mobile que la crainte d*ètre trouvée par lui moins belle que mademoiselle de Brissé. Elle se crut méprisable.

— Je l'aime. Je me l'avoue à moi-même, car tout me le crie et je n'en puis plus douter. Suis-je donc tombée si bas ?

Au même moment, son mari se présenta devant elle, accompagné de Camille. On annonçait les premiers invités. Elle fixa un sourire au coin de ses lérres, et, agitée, triste au dedans, elle parut calme et souriante à tous ceux qui venaient lui présenter leurs hommages.

A dix heures, on annonça M. de Brissé et madenu»selle Hélène de Brissé. Camille alla au devant d'eux et les présenta à ses parents adoptifs. M. de Fontvieiii: accueillit M. de Brissé comme un vieil ami. Us s'étsdent connus autrefois; quant à mademoiselle de

DANGSREUSE. 2h%

Biwéy VaJenime put à peine échanger quelques pa* jxdes avec elle ; car les danseurs, en voyant ei^er une jeune fille belle, distinguée, élégamment parée, s'étaient précipités à sa rencontre pour l'inviter.

Mais ces quelques paroles avaient suffi pour faire comprendre à Valentine que chez Hélène l'esprit égalait la beauté. Pendant le bal, Camille dansa beaucoup avec sa jeune amie, et madame de Fontvieux, amèrement blessée, les suivait d*un œil jaloux. Vers le milieu de la soirée, elle les perdit de vue un moment, le temps de donner un ordre. Elle les retrouva seuls dans un petit salon. Hélène était assise et semblait compter en souriant les fleurs de son bouquet, tandis que Camille, debout devant eUe, lui parlait avec une grande animation. Tout à coup il lui prit la main, elle leva vers lui ses beaux yeux noirs, qui trahissaîent un peu de trouble, et l'éûonta paiier en rougissant. Alors, elle enleva une fleur de son bouquet, la lui donna et s*enfuit en riant. Valentine n'eut que le temps de se jeiar derrière un rideau pour ne pas être surprise.

•«* Comme ils s'aiment ! se dit-elky en mettant la main sur son pauvre cœur.

Elle eut la fièvre durant toute la soirée et son ttuuri s'en aperçut. Soit qu'il éprouvât quelque émotion en la voyant si touchante et si belle dans sa parure de bal, soit qu'il s'inquiétât de la voir pâle et tremblante, il l'observa très-attentivement.

— Qu'a-t-elle doue? se demandait^il.

Il lui fit an signe et ils s*échappèlrent un moment pour venir s'asseoir dans le petit salon, à la place que venaient de quitter Hélène et Camille. La tendresse et l'inquiétude étaient peintes sur le visage de M. de Fontvieux. Il interrogea sa femme.

— Je suis triste, répondit Valentine, et ce n'est ni ma faute ni la vôtre, mon ami.

Il essaya de la consoler ; elle se mit à pleurer.

— Oh! s'écria-t-elle, que n'ai-je un enfant!

M. de Fontvieux baissa la tète, sans se sentir le courage d'essuyer les larmes qui coulaient des yeux de sa femme. Puis il se leva, mit un baiser sur son front, et se retira lentement. Quelques instants après, elle rentra dans le bal, et toute trace de ses larmes était effacée.

Enfin, le jour parut et marqua la fin de son sup« plice. Peu à peu, les invités se retirèrent. Hélène de Brissé s'approcha d'elle pour la remercier et lui demander la permission de revenir la voir, puis Valentine resta seule avec Camille qui lui avait offert son bras pour la conduire jusqu'à sa chambre. Il y était assis au coin du feu, il attendait qu'elle le con-

— Mademoislle de Brissé est charmante^ dit-elle enfin.

— N'est-ce pas, s'écria Camille, qu'elle était jolie avec sa robe blanche, ses cheveux blonds^ son visage animé par le plaisir!

11 avait prononcé ces paroles avec beaucoup d'animation ; il s'arrêta tout à coup, intimidé par le regard interrogateur de Valentine.

— C'est à croire que vous l'aimez, Camille^ ditelle*

— Eh bien I oui, je l'aime, répondit-il avec l'enthousiasme de Tamour heureux.

Madame de Foutvieux éprouvait un malaise affreux en l'écoutant, en apprenant par ses paroles coinbien était petite la place qu'elle occupait dans son cœur, mais elle ne pouvait se (décider à finir là ce dangereux amusement.

— Et elle vous aime ?

La réponse fut affirmative.

— Il faut l'épouser.

— C'est mon désir le plus cher.

^ Et à quand le mariage?

Le visage de Camille devint triste.

— Hélas 1 dit-il, qui le sait? Je suis pauvre, et Hélène est riche. Ne faut-il pas attendre Tavancemcnt qui me rendra tout à fait digne d'elle 1

Valentine ne répondit pas, et en voyant les obstacles qui allaient empêcher le mariage, elle se sentit soulagée. Mais, lorsque Camille, lui ayant serré la main, se fut retiré, elle fit ce qu'elle avait déjà fait avant le bal, elle jeta un regard au-dedans d* ellemême.

— Ohl je suis une malheureuse ! se dit-elle.

Et elle demeura immobile, au milieu de sa chambre, les bras et les épaules nus, les cheveux en dé« sordre, belle^ morne, silencieuse. Au même moment, M. de Fontvieux entra, après avoir surveillé ses gens pendant qu'ils réparaient à la hâte le désordre des salons. En le voyant, Yalentine alla au devant de lui, passa ses bras autour de son cou, et appuyant son firont brûlant contre la poitrine de son mari, elle fondit en larmes.

— Oh ! aimez-moi bien, lui-dit-elle ; j'ai besoin d'être aimée.

Quelques jours s'écoulèrent, pendant lesqueb Yalentine fut un peu plus calme, et M. de Fontvieux plus empressé à lui plaire. Elle envisagea froidement la possibilité du mariage de Camille; elle invita même Hélène de Brissé à venir la voir souvent, et lui fournit ainsi l'occasion de se rencontrer un peu plus fréquemment avec son fiancé. Dès ce moment, la jeune fille lui voua la plus entière afifection. Elle lui ouvrit son cœur^ et Yalentine, placée entre les confidenoes de Camille et les confidences d*Hélène, put se convaincre que séparer ces deux beaux amoureux, c'était faire leur malheur. La crise qu'elle venait de

traverser Tavait rendue encore plus tendre pour ses jeunes amis, et elle mit à faire décider leur mariage une persistance d'autant plus absolue qu'elle était le résultat de la lutte entamée entre sa conscience et ses désirs. Ce n'était pas chose facile. M. de Brissé voulait un gendre aussi riche que lui; M. de Fontvieux trouvait Camille un peu jeune. Yalentine aplanit toutes ces difficultés ; au bout d'un mois, rien n'empêchait plus le mariage. M. de Fontvieux^ don la bonté instinctive rachetait largement la maladresse et la prétention , traita Camille comme son propre enfant, et, après l'avoir fait assez riche pour aspirer à la main d'Hélène, il consentit à ce qu'il se mariât. Tous les préparatifs furent surveillés par Yalentine elle-même^ avec une agitation à laquelle se mêlait un peu de fièvre, mais qui pouvait passer pour une preuve de l'empressement qu'elle mettait à hâter le bonheur de ses jeunes amis. Il fut décidé que les nouveaux mariés habiteraient le deuxième étage de l'hôtel de Fontvieux. De cet appartement on fit un adorable nid, et Yalentine, s'y trouvant un jour avec Camille, ne put s'empêcher de dire :

— Comme vous serez heureux ici, mon ami! Je vais être jalouse d'Hélène.

Elle prononça ces mots avec un tremblement dans la voix, et d'une si singulière façon que le jeune homme la regarda. Mais elle était promptement redevenue maîtresse d'elle-même et il ne devina rien.

ni UNB ADOPTION

n sortit quelques insiants après. Demeurée seule, Valentîne se jeta sur un diTau^ et là elle éclata en sanglots. C'est que huit jours seulement la séparaient de ce mariage, c'est qu'après six semaines d'efforts pour tuer sous elle la passion qui grondait dans sa poitrine, elle était à bout de forces. Elle voyait approcher ce moment où Camille lui dirait adieu pour aller iaire avec sa jeune femme ce voyage charmant qu'éclairent les doucesettendreslueursdela lune de miel. Ëllesentait qu'elle allait se trouver plus que jamais seule. Après tous les apprêts qu'elle avait faits eUe-mème^ la fête allait avoir Heu, et, la fête terminée, elle retomberait dans la cruelle réalité de son existence de femme stérile. Un rayon de soleil avait traversé son cœur : il allait disparaître. Et avec tout cela, elle aimait Camille; elle l'aimait follement, jusqu'à s'intéresser à ses plaisirs ou à ses chagrins, jusqu'à lire sa pensée dans un regard, jusqu'à désirer de le voir à ses pieds, éloquent comme l'amour, jusqu'à se l'avouer à elle-même et à en rougir de honte. Elle était jalouse d'Hélène et, à certaines heures^ elle se trouvait ridicule de lui avoir donné pour mari ce beau Camille, quand elle pouvait elle-même le garder pour amant. Que fallait-il pour cela? une avauce; ouvrir les yeux à Camille, lui faire comprendre, par un qiot, que ce qu'il devait chercher en elle, c'était non pas la mère adoptive, mais la femme, sinon jeune et inexpérimentée, cependant belle encore et prête à initier aux douceurs de l'amour

celui qui avait su toucher son cœur. Voilà ce qu'elle pensait.

Chacun des jours suivants la vit devenir plus morne et plus singulière : tantôt elle gardait le plus grand

-i silçnce, et tantôt elle prenait la parole avec une étrange ; volubilité. On voyait tour à tour sur son visi^ le sou-

- rire et les larmes. Â certains moments elle fuyait tout le monde pour courir s'enfermer seule, et là, regar-

■ ' dant les ruines faites en elle, elle poussait des plaintes

. der^^e; puis elle allait se réfugier auprès de son mari, comme si elle eût voulu se garder contre: les terreurs qui venaient l'assaillir, et le couvrait de baisers. Enfin, à d'autres heures, elle était tentée de crier son secret^ de Tavouer à son mari, de dire à Hélène : Votre place n'est plus ici, — et à Camille : Je t'aime 1 Viens ! soyons heureux ! Il est difficile d'analyser tout ce qu'elle souffrit ; mais, on le compren-

. drd, surtout si on se rappelle qu'elle atteignait cet âge

. où les fenmies à qui leur existence passée n'a rien légué de consolant, sentent tout leur échapper et se raccrochent en désespérées à ce qui les a fait vivre

: jusque-là..

Ainsi la tempête s'était de nouveau déchaînée dans le c(ëur de Valentine. Le sacrifice qu'elle avait voulu

'■"- faire à JQîeu de ses désirs; l'essai qu'elle avait tenté d'aimer plus complètement son mari, afin d'anéantir ainsi lapassion soulevée en elle; le dévouement dont eUe. avait donné des preuves à Hélène et à Camille,

tout cela demeurait vaiu et la laîasait plus agitée^ plaè irrésolue, plus meurtrie. Elle voulut mourir. Pendant toute une journée elle y pensa beaucoup; mais elle était chrétienne, et le suicide l'épouvanta. Elle tomba même à genoux et pria; mais ce n'était pas ce crucifix aux bras étendus sur son prie-Dieu qu'elle voyait . en priant : c'était Camille, et le mot d'amour que tout criait en elle et qui errait sur ses lèvres, elle était tentée de le prononcer. Alors elle prit un extrême partie tout dire à Camille, et elle descendit au jardin, où elle espérait le trouver.

C'était la veille du mariage. Le soir même devait avoir lieu la signature du contrat. On préparait tout à cet effet; dans un salon on étalait les richesses de la corbeille de noces , dans un autre on dressait une table sur laquelle les amis de la famille devaient venir signer l'engagement des époux. La vue de ces préparatifs torturait le cœur de Yalentine et ne fit que l'enhardir dans sa résolution. En entrant dans le jardin, elle rencontra son mari, accompagné de M. de Brissé. Elle salua ce dernier et fit un effort pour en-» voyer un sourire à M. de Fontvieux.

Mais elle était si pâle, son sourire était si navrant, qu'il s'en alarma.

— Qu'avez-vous ? Valentine, s'écria-t-il en accou* rant auprès d'elle.

•^ Mais absolument rien qu'un peu d'émotû>D.

--* Très-naturelle à la veille du mariage de votre

DANGBREUSfi. MTT

fils adoptify s-empressa de dire M. de Brissé, et i ^<mta : Je comprends ee que vous éproavez, parce que je l'éprouve moi-même.

Valentine s'inclina et fit quelques pas dans la grande allée, cherchant Camille ; puis elle prit un petit sentier sablé qui conduisait à un épais massif de lauriers roses et de lilas. L'hiver venait de finir : les arbres s'étaient revêtus de leurs premières feuilles et les lilas couverts de fieurs flottaient au vent comme de grands panaches en laissant tomber dans l'air leurs odorantes senteurs. Valentine en éprouva un peu de bien*être. Mais, au même moment, elle arrivait dans le massif, et là elle vit Hélène assise sur un banc, Camille à ses pieds, tenant ses mains sur lesquelles il posait ses lèvres, quand ses lèvres ne disaient pas des mots d'amour.

Surpris tout d'un coup, les fiancés se levèrent en poussant un cri. Hélène s'enfuit moitié honteuse et moitié souriante, tandis que Camille, un peu embarrassé^ venait à la rencontre de madame de Font vieux. Mais il la vit tour à tour rougir et pâlir ; elle voulut parler, sa langue resta immobile ; elle sentit un frisson inconnu agiter tout son corps, elle porta la main sur sa poitrine et elle tomba évanouie, dans ies bras de Camille qui s'était précipité pour la recevoir.

Valentine ne reprit ses sens qu'au bout de quelques minutes, entourée des êtres qui l'aimaienir M* de Pontvieux était {lenché sur elle, et elle vit tant de sol-

licitude et de tendresse dans ses yeux, qu'elle se £t horreur^ en pensant à ce qui l'avait amenée à cette place. Ou la conduisit dans sa chambre et on l'y laissa bientôt seule.

— Voyons, se dit-elle alors, je suis une folle ou une misérable !

Elle cacha sa tète dans ses mains, resta dans cette attitude un long moment ; puis, relevant la tète, elle s'écria :

— Tout est perdu pour moi. Sauvons au moins l'honneur du nom que je porte.

Ces paroles prononcées à haute voix résonnèrent dans sa chambre avec une gravité qui la fit tressaillir.

— Je mourrai, continua-t-elle, dès que le bonheur de Camille sera assuré. Mais il saura pourquoi je meurs.

Et, se mettant devant son bureau, elle écrivit :

a Camille, je meurs parce que je vous ai aimé et er parce que je n'ai pas eu d'enfants. Mère, je ne vous a aurais pas aimé, et maintenant encore où je meurs <f d'amour, la maternité me sauverait. »

La plume s'échappa de ses mains, et macliinalement elle froissa la lettre et la jeta dans le feu.

— Pourquoi lui en parler ? se demanda-t-elle. Et elle demeura rêveuse.

Le lendemain le mariage eut lieu. Après la bénédiction nuptiale, un repas intime réunit à l'hôtel de

Fontvieux la famille des époux, et^ aussitôt après, Hélène et Camille montèrent en voiture.

Il avait été décidé qu'ils iraient voyager pendant six mois. Valentine elle-même avait encouragé ce projet ; elle ne se sentait pas assez forte pour vivre dans le voisinage de Camille. Au moment de se séparer de lui, elle pria Dieu de lui donner la force de paraître calme. Depuis huit jours, elle s'était promis de l'embrasser à ce moment.

Quand Camille s'approcha d'elle pour lui faire ses adieux, elle prit convulsivement cette tète jeune et belle et la serra contre ses lèvres brûlantes. Elle voulut embrasser Hélène et ce fut tout. Puis, debout sur le perron de son hôtel, appuyée au bras de son mari, elle vit cette voiture qui emportait celui qu'elle aimait, s'ébranler et sortir avec fracas de la grande cour. Elle était calme jusque-là ; mais alors, elle n'y tint plus ; elle poussa un cri, son émotion se traduisit en larmes, et, au même moment, elle sentit son corps traversé par ce même frisson qui l'avait fait tressaillir la veille, et, comme la veille, elle se trouva mal.

Cette fois, l'évanouissement fut plus long, et M. de Fontvieux, inquiet de ce symptôme de maladie renouvelé deux fois en deux jours, manda son médedn. Ce dernier trouva Valentine sur pied et causa longtemps avecelle. En la quittant, il tranquillisa M. de Fontvieux, et la laissa elle-même plongée dans une surprise si grande que la joie qui s'y mêlait ne pouvait se défi-

nir. Pendant trois mois, Valentine demeora cidmê, prudente, sérieuse. Enfin, un soir, étant assise aii^irèB de son mari, elle se leva tout à coup, en laissant échapper un cri. Elle avait ressenti dans ses entrailles un tressaillement solennel.

— Valentine ! s'écria M. de Fontvieux.

Elle se leva pouvant à peine parler, pleurant, riant»

-—Ah! mon ami! ah! mon ami! que je suis

heureuse! C'est vrai : je n'avais pas osé vous en

parler dans la crainte de me tromper, mais c'est

vrai.

Elle pencha sa tète sur l'épaole de son mari et lui fit tout bas sa confidence. H. de Fontvieux, qui ne songeait dans ce moment ni i la Chambre, ni à Tinstitut, eut aux yeux des larmes de bonheur. Quant à Valentine, elle avait croisé les mains, son regard s'était levé vers le ciel et elle avait dit :

— Je suis sauvée.

Peu de temps après, Hélène et Camille, qui s'étaient fixés provisoirement aux bords du lac de Côme , reçurent une lettre de Valentine qui se terminait ainsi : < Mon cher Camille, voulez-vous être le parrain ?» Les jeunes époux, qui avaient connu les re* grets de Fontvieux. prirent part à sa joie.

— - Puisque je vais avoir un petit frère ou une petite œur^ dit Camille, je lui rendrai la fortune que son père m'avait donnée ; nous serons moins riches, mais je tmvaiUerai.

DANGEREUSE. 27i

— Ne suî8-je pas assez riche pour trois ? répondit Hélène en rougissant.

Le lendemain, on écrivit à Valentine^ et à la fin de la lettre Hélène traça ces lignes : a Camille sera parc rein, à condition que vous serez marraine. »

•— Allons, s'écria M. de Fontvieux, en recevant la bonne nouvelle, j'ai fait un livre sur le mariage ; je pourrai en faire un sur l'éducation, et cette fois j'aurai du malheur si je n*entre pas à l'Institut.

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