‹ Les duperies de l'amourChapitre 9 sur 10 · FIANÇAILLES SANS LENDEMAIN · texte numérisé non relu

FIANÇAILLES SANS LENDEMAIN

La Léonti n'avait jamais aimé : du moins ^ elle l'assurait, un soir d'hiver, dans son salon, à Raoul Dessertines. Elle devait chanter le lendemain la Son^ nambula au Théâtre - Italien , où elle était engagée pour la saison* Après avoir passé une partie du jour à répéter son rôle, fatiguée à la fois de Tétude et de isolement, elle se demandait l'emploi de sa soirée, lorsqu'on avait annoncé M. Dessertines. En ce moment, toute visite devait être agréable à la Léonti : celle de Raoul était une bonne fortune. Depuis un mois, elle s'occupait beaucoup de ce jeune homme. Instruit^ spirituel, avantageusement connu comme

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écrivain, Raoul avait eu plusieurs fois l'occasion de publier ses appréciations sur le talent de lacantatrice, et, à la suite de quelques éloges trop délicats pour ne pas être sincères, des relations s'étaient établies entre eux. Un fragment d'entretien expliquera quelle en était la nature. Assis en face de la Léonti^ dans une attitude presque familière, Raoul Técoutait depuis une heure, plus encore qu'il ne parlait. La conversation venait de prendre un tour assez intime pour amener la Léonti à l'aveu qui commence ce récit : Elle n'avait jamais aimé. Cette assurance donnée par une femme de vingt -neuf ans, belle, spirituelle, artiste, accoutumée aux intrigues et aux agitations de la vie de théâtre, paraîtra étrange, car il est par le monde beaucoup d'incrédules. Raoul, lui, ne s'en étonnait pas, et n'hésitait pas trop à croire la Léonti sur parole. Il est vrai qu^il commençait à devenir amoureux et que ce sentiment lui inspirait la confiance la plus absolue. La Léonti ne mentait pas.

— Si vous n'avez pas aimé, lui dit Raoul, ce n*est pas que les occasions vous aient fait défaut, car vous ne nierez pas que bien des cœurs ont battu pour vous et que beaucoup d'hommes vous ont adorée avec passion ?

— Je ne crois pas qu'un seul de ceux qui me l'ont dit îài sincère, répondit la Léonti. Ce qui séduisait en moi plus encore que moi-même, c'étaient ma réputation, mes triomphes, mon talent, — puisqu'il est con-

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venii qtté j'en ai. ^^ Ceux-là qui se prétendaient le plus épris auraient changé de langage, si j'avais changé de Condition.

— Que ne les mettiez-vous à l'épreuve t

— Et qui vous dit que je ne l'aie pas fait, même au prix d'un sacrifice ? Oui, pour acquérir la certitude que j'étais aimée, continua la Léonti, en parlant avec une volubilité tout italienne, j'ai été prête à tout sacrifier, mon avenir de cantatrice et les hommages du public, à me faire humble, petite, ignorée. Aucun amant ne m'a suivie jusque-là. Je n'ai jamais soumis à une épreuve décisive aucun des hommes qui m'accablaient de protestations, parce qu'avant l'heure marquée pour cette épreuve, j'ai toujours été désillusionnée sur son compte.

— Beriez-vous prête à la recommencer ?

— Je ne crois pas.

— Vous ne pouvez cependant renoncer à l'amour.

— On ne renonce pas à ce qu'on n'a jamais connu.

— Mais vous cherchiez donc un amour impossible? s'écria Dessertines. Qui croira que dans toute votre vie vous n'avez pas rencontré un cœur digne de faire battre le vôtre ?

— S'il s'en est trouvé un, il ne s'est pas déclaré, ou je ne l'ai pas compris, répondit simplement la Léonti.

A ces mots Dessertines se leva, plein d'ardeur, l'œil en feu :

— Et s'il se déclarait, fit-il, sériez-vous disposée à le comprendre ?

La Léonti le regarda quelques instants comme pour lire dans sa pensée :

— Che lo sa? lui dit-elle.

Et elle s*arrêta, la tète inclinée sur la poitrine et le front chaîné de rêveries. Dans cette immobilité, avec ses longs cheveux noirs plaqués sur sou front, ses yeux mornes, ses traits fins et déliés, ses bras éblouissants de blancheur et qui semblaient promettre de volup* tueux repos^ elle était merveilleusement belle. Un peu surpris par sa réponse, Raoul n'osait plus élever la voix.

La Léonti l'observait à la dérobée. Au bout d'un moment, elle se leva pour demander des sorbets. Puis elle vint devant son piano et chanta, laissant en même temps courir ses doigts agiles sur le clavier dont les notes se mariaient à celles de sa voix. Pendaut ce temps, les sorbets furent servis. Elle vint alors reprendre sa place, et en offrant un à Dessertines , toujours silencieux :

— Voilà de quoi refroidir votre flamme, lui dit-elle, avec un sourire plein de raillerie.

A ces mots, Dessertines devint très- pâle, un éclair passa dans ses yeux. Mais il resta calme et, après avoir repoussé le joli verre de Bohême que la Léonti lui présentait, il répondit d'une voix douce, mais aussi railleuse :

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— Je VOUS remercie, Madame, je n'en prendrai pas. Cette glace apaiserait peut-être le feu qui me brûle, comiae vous dites, mais elle ne Téteindrait pas. Je Youa aime, continua*t-il en s'animant peu à peu^ et voilà que vous en riez avant même que ma bouche ait prononcé aucun aveu* Je ne m'étonne pas c[ue vous ayez éloigné de vous ceux qui sont venus frapper à la porte de votre cœur. Si vous les avez accueillis comme vous venez de m'accueilllr, c'est à vous seule qu'il faut vous en prendre de n'avoir pas

comiu l'amour. Un homme de cœur, jeune, intelligent, plein d'ardeur et de passion est à vos pieds, et nonseulement vous ne tressaillez pas, mais encore vous riez de lui I Quelle femme èies-vous donc ?

Il s'attendait à quelque colère de la Léonti : il n'en fut rien.

— Je sui^ tout simplement une honnête femme, et veux être traitée comme telle. Ce n'est pas dans le salon d'une femme du monde que vos yeux, vos paroles, votre contenance eussent fait un aveu qui, pour être muet, n'ea était pas moins explicite , et qui suit de trop près les débuts de nos relations pour que je puisse Tautoriser et raccueillir. Voilà pourquoi j'ai été cruelle. Je reconnais cependant que peut-être il y a eu quelque chose dans ma conversation qui vous a autorisé à parler de votre amour. En faveur de ce quelque chose, \e vous pardonne, et j'espère que de voire côté v^us ne me tiendrez pas rigueur. Mainte-

nant, continaa la Léonti, yous m'avez rnooM votre cœur, je veux bien vous laisser lire dans le mien. J'ai an défaut, un défaut épouvantable en amour et qui a effirayé tous les hommes qui ont voulu m'aimer. Je suis difficile^ exigeante et jalouse. C'est vous dire en trois mots tout ce qu'il faut réunir pour me plaire. Si jamais^ aimant moi-même, je me laissais aimer, je voudrais un amour aussi profond , aussi entier que le mien. N'aimer que moi, ne penser qu'à moi, n'avoir d'autre intérêt au monde que moi, voilà qi^elle serait la tâche de l'imprudent qui s'offirirait à mon amour. Je voudrais un esclave absolu, quelque chose comme un chien fidèle, qui, pour moi, fût prêt à renoncer à tout, même à posséder des yeux pour le monde exté rieur et surtout pour d'autres femmes. A ce prix seulement, je livrerais quelques-unes des richesses dont j'ai le cœur rempli, et tant que je serais aimée, ces richesses seraient inépuisables.

Dessertines avait écouté la Léonti avec un intérêt facile à définir, et elle s'était arrêtée qu'il entendait encore sa voix mélodieuse, pleine de promesses, résonner à son oreille.

— Et quand il n*aimerait plus ? se hasarda-t-il à demander.

— Alors, murmura la Léonti, pour lui comme pour moi, à côté de la vie. il y aurait la mort. Mais je l'aurais prévenu avant de lui rien accorder , reprit-elle à un geste de Raoul. Puis elle ajouta en forme de cou-

cinsion : Voilà comment j'aimerais^ et comment je Youdrais être aimée.

Ces derniers mots furent dits d'un ton singulier qui parut à Raoul un encouragement.

— Ecoutez, Léonti, fit-il, au point où nous en sommes^ il me semble que je puis, en dépit des convenances auxquelles tout à l'heure vous me reprochiez d'avoir manqué, continuer l'aveu que je vous faisais. Je vous aime. Je vous livre toute ma vie.

En parlant ainsi, Dessertines avait un tremblement dans la voix, l'ivresse dans le regard et des flammes dans le cœur. La Léonti le regardait avec émotion. La froide enveloppe sous laquelle elle avait essayé de cacher ses sensations venait de se déchirer. Elle était à cette heure où Tâme va parler et se traduire dans un regard éloquent. Mais elle voulait cacher ses impressions et parvint à se contenir. Cependant il fallait répondre. Elle répondit :

— Qu'est-ce qui me dit que vous tiendrez les promesses dont votre langage est plein? Maintenant, vous êtes sincère, parce que vous êtes près de moi, dans ce salon que votre imagination poétise, en me poétisant ; mais quand vous serez dans la rue, quand l'atmosphère douce et parfumée que l'on respire ici n'agira plus sur vous, quand l'ardeur qui vous anime sera tombée, qui sait si vous ne vous repenthrez pas de la déclaration que vous venez de me faire?

— Vous VOUS plaisez à me railler! s'écria Dessertines. Que faut-il pour vous prouver...

La Léonti Tinterrompit brusquement.

— Me prouver quoi? votre amour? Pensez-vous qu'il me suffise de vos protestations pour y croire?.,. D'ailleurs, quelle opinion emporteriez-vous de moi, si une heure suffisait à faire naître les sentiments dont vous me demandez l'aveu? 11 me faut d'autres preuves : le temps vous doimera l'occasion de me les fournir. Pour ce soir, en voilà assez : cessons une conversation dangereuse. Allez-vous-en !

En disant ces mots^ la Léonti alla prendre dans un coin le chapeau de Raoul et le lui mit dans la main. Il le reçut sans savoir ce qu'on lui donnait. La cantatrice tira le cordon d'ime sonnette. Un domestique parut.

— Reconduisez Monsieur, dit-elle.

Dessertines lui jeta un dernier regard plein de reproches, s'inclina respectueusement et sortit.

La Léonti, une fois seule, tomba dans un fauteuil, suffoquée.

— 11 était temps qu'il partit, s'écria-t-elle, en se parlant à elle-même. Je n'y tenais plus, et j'allais lui dire... Elle s'arrêta, mais elle continua mentalement le monologue commencé : — Je l'aime donc? Eh bien, oui, après? Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? A la longue, cela devait arriver. Ohl oui, je l'aîme. Dieul que je suis heureuse !

Et elle demeura silencieuse, immobile, plongée dans une délicieuse rêverie.

Pendant ce temps, Dessertines, irrité contre luimême de s'être laissé renvoyer, stationnait sous les croisées de la Léonti. Un moment^ il resta là, cherchant à se rendre compte de ce qui venait de se passer, étourdi par les bruits de la rue, se demandant s'il ne remonterait pas chez la cantatrice. Mais il pensa qu'il serait d'un fou d'aller encore frapper à sa porte, et il rentra chez lui, le cerveau brûlant et les nerfs surexcités.

Son domestique lui remit une lettre qui portait le timbre de Nimes.

— C'est de Delphine, dit Raoul en se parlant à luimême. Pauvre chère, tu viens mal à propos et je sais bien ce que tu peux me dire !..

Ces mots étaient à peine prononcés que la lettre, lancée par sa main impatiente, alla tomber sur une table, où elle resta non décachetée parmi d'autres papiers. Raoul ne voulait penser qu'à la Léonti.

Raoul Dessertines appartenait à cette classe d'hommes intelligents et laborieux qui, partis de très-bas, laissent deviner de bonne heure qu'ils arriveront

trè^-haut. A aeise ans, on disait de lui f c II a de la tète et fera son chemin, b II était né à Nlmes^ d^me fkœille de commerçants que tous les malheurs avaient frappée et dont il resta, jeune encore, le seul héritier. L^éritage n'était pas lourd. Une pauvreté sans tache, c'est beaucoup et o*est peu. Convaincu qu*avec cela on réussit partout ailleurs que dans son pays, Dessertines avait quitté sa ville natale pour venir à Paria.

En province, on se figure volontiers qu*à Paris cei^ taines professions mènent vite à la fortune. Cette opinion que le succès de quelques-uns pourrait justifier^ si elle n'était démentie par la chute de beaucoup d*aatres, est depuis quarante ans le mobile de toutes les jeunes ambitions qui s'agitent loin de la grande ville et jettent sur elle le regard que jetait le peuple d'Israël sur la Terre Promise. Il n*y a pas un jeune homme pauvre et intelligent, ayant à se créer une position et la voulant brillante, qui n'ait rêvé jonma* lisme, littérature, théâtre, et qui n'ait essayé de réussir par ces professions. Que de luttes vaines I que d'efforts stériles ! que d'illusions restées sur le champ de bataille! Ce qui est vrai, c'est que là, comme partout ailleurs^ chacun de dous met un billet à la loterie. Heureux celui qui a la chance et qui gagne un lot gros ou petit 1 ils sont nombreux ceux qui n'en gagnent jamais. Desseriines eut toutes les chances et gagna. A vingt-six ans, il voyait ses dernières années de

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trayail conroDuéei par te suceès et eozuutcrées par une de ces poaitioii9 qui honorent un homme et l'tmriehissent.

Il convient de dire, cependant, pour son honneur» qu'il possédait une volonté énergique doublée d'une grande patience. Il était ambitieux, mais non pressé : tout le secret de la fortune. Puis, il avait été soutenu pendant les dures années de lutte par ime affection sur laquelle il s'était appuyé de toutes ses forces et qui lui avait si bien communiqué la confiance dam la destinée et dans la certitude de réussir, que jamais son courage ne fut ébranlé. Cet amour^ — un amour à distance, comme on va voir, — {urotégeait Dessertmes contre les découragements amers, contre les nuits sans sommeil^ contre les journées sans travail. Il brûlait toujours en lui^ comme ces lampes qu'on trouve dans nos temples, veilleuses sans cesse alimentées. Pour Dessertines, cette flamme était une espérance et ne s'éteignait pas. Une fée bienfaisante avait consacré sa vie à l'entretenir. Cette fée habitait au pays où étaîfl né Dessertines. Elle avait vingt ans, et se nommait Delphine Vauzelles.

^histoire des amours chastes est toujours la même au début, parce que l'amour, qui a tant de manières de se révéler aux jeunes cœurs, produit toujours sur eux la même impression, en se révélant. Celui* de Delphine et de Raoul était né du voisinage de leurs familles» de leurs relations de tous les jours. Un soir,

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Delphine, — elle avait seize ans et Raoul vingt-deux^ — avait remarqué que devant elle il paraissait ému. A son tour, elle s'était émue de cette découverte. EUe avait observé son jeune ami, et il advint que le cîel étant doux, la nuit pure, le jardin silencieux, elle découvrit tout. Dessertines était à ses pieds, les lèvres prodigues de baisers et de paroles éloquentes.

— Qu'il est doux d'aimer quand on a fait naître l'amour 1 s'écria-t-elle. Si cela pouvait toujours du^ rer!

— Gela durera ! répondit Dessertines.

En ce moment, il était sincère. Quelques jours après, son départ pour Paris fut décidé. Il fallait se séparer.

— Quelque douleur que j"en éprouve, lui dit Delphine, je ne vous détournerai pas de votre résolution. Je ne suis pas assez riche pour vous qui êtes pauvre. Ma fortune nous sufiSrait si nous devions toujours vivre ici. Mais vous êtes fait pour de grandes choses, et je ne veux pas que mon amour empêche la réalisation de vos destinées. J'aurai le courage d'attendre qu'elles deviennent brillantes, puisque je dois les partager. J'attendrai quatre ans. A ce moment, riche ou pauvre, revenez chercher votre femme. Elle vous suivra, pour jouir de vos joies si vous avez réussi, pour consoler votre peine si vos espérances vous trahissaient.

— Je réussirai^ s'écria Deseertines.

Mademoiselle Vauzelles continua :

— J'ai confiance en vous. Je crois que vous ne m'oublierez pas^ parce que vous vous rappellerez toujours que je vous ai livré ma vie. Désormais, je ne vivrai plus que par vous, et ma vie serait abîmée si vous m'abandonniez. Ecrivez-moi souvent : je vous répondrai et, dans mes lettres, je vous parlerai comme si vous étiez auprès de moi. Si quelquefois vous pouvez vous arracher à votre existence de là-bas, venez ici retremper vos forces, acquérir la certitude que je vous aime et me dire que vous m'aimez.

A ces motSy Raoul, prenant la main de Delphine, la pressa sur son cœur, en disant :

— Je jure de vous être fidèle.

Delphine, sans lui répondre, le conduisit auprès de son père.

— Voilà répoux que j'ai choisi : vous Favez agréé. Mon père, bénissez nos fiançailles.

Et ce fut tout. Dessertines partit le même soir. Pendant quatre ans, il ne revit qu'une seule fois la famille que l'amour lui avait donnée. Il passa quinze jours auprès de Delphine et, avant de la quitter de nouveau, il renouvela ses serments. Pauvres serments! jamais ils n'avaient été si près d'être trahis. Raoul n'emporta pas de cette entrevue les effets qu'il en avait espérés. La première période de son séjour à Paris s'était écoulée sans autres incidents que ceux qui devaient naître de son existence tourmentée, ambitieuse^ dési-

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reuse de rencontrer la fortune, n cherchait activement nne position, sans illusion^ sans découragement. Dur à la peine^ froid au bonheur, il se montrait par* tout où son intérêt lui commandait d'être, fier sang orgueil, affectueux sans servilité, toujours digne. Quelques protections s'étaient attachée^ à lui. Il en usait sobrement. Le souvenir de Delphine n'avait jamais cessé d'être pj*ésent à son cœur et de le soutenir» Ce souvenir était même si puissant qu'il avait mis Dessertines à Tabri des tentations qui assaillent un jeune homme exposé aux plus séduisants dangers. Enfin, il aimait avec enthousiasme. Mais lorsqu'après avoir revu Delphine, il rentra à Paris, il lui sembla qu'une chute se faisait en lui et qu'il n'aimait plus. Avait-il trouvé Delphine moins belle, moins aimante? Jamais elle n'avait réuni plus de grâces, prodigué plus d'amour, et Dessertines aurait peut-être été trèsembarrassé pour expliquer le phénomène qui se passait en lui. Au fond, rien n'était plus simple. Accoutumé à une existence pleine de bruit et avant tout intelligente, Raoul avait vu Delphine dans un cadre dont le calme et la simplicité l'avaient effrayé. Elle ne savait rien des choses qui intéressaient Dessertines. Elle était naturellement artiste, musicienne de talent, douée d'une belle voix. Mais on a beau être une femme supérieure, on n*est pas tenue de savoir à quel point de progrès ou de décadence se trouve le mouvement littéraire et artistique, lorsqu'on habite à

deux œnts lieues de Paris et qu'on ne lit que peu le» journaux et les liTres nouveaux* Raoul jugea Delphine inférieure à lui-même* Il le fit naturellement sans rehausser son propre mérite ; mais il oublia de se demander si^ transplantée sur un sol différent, la plante qu'il trouvait trop mal cultivée ne donnerait pas de plus belles fleurs» si Delphine à Paris ne serait pas une femme tout autre que celle qu'il connaissait. Puis il voyait dans la médiocrité de fortune de mademoiselle Vauzelles un obstacle à sa réussite, et cette pensée, maintenant que Thonneur lui faisait un de<* voir d'épouser sa fiancée, en lui faisant mieux comprendre que son amour était une chaîne , la lui rendait insupportable. Si Delphine avait pu deviner de pa<railles luttes, elle aurait eu recours, non pas à des coquetteries dont elle n'avait nul besoin pour se rendre plus séduisante, mais à un langage et à des faits susceptibles de convaincre son fiancé qu'elle ne serait inférieure à aucune position. Malheureusement Dessertines se montrait trop épris pour qu'elle pût le comprendre; elle se livra devant lui à toute la joie qu'elle ressentait de le suivre un jour à Paris. Elle lui parla naïvement de son amour et des serments qu'il avait faits : en un mot, et à son insu, elle pesa de tout le poids de son affection sur le cœur de Raoul, tandis qu'il eût été plus prudent de se montrer moins expansive et de lui faire bien sentir qu'elle le savait libre quoiqu'engagé. Cette idée qu'il était «nchatné

par Dne promesse poursuivit Raoul à Paris. A ce moment, on commençait à parler de lui, il allait dans le monde, et plus d'une fois il lui revint que dans telle famille ayant une fille à marier il serait bien reçu. Il n'osait s'y présenter, sachant bien qu'il ne pouvait contracter aucun mariage. Ce n'est pas tout : il était jeune, et si, durant les deux premières années de sa vie parisienne, séduit par les surprises d'une première afifèction, il avait pu se garder contre les pièges tendus à sa fidélité, il n'en fut pas de même lorsqu'une fois accoutumé à aimer à distance^ cet amour devint moins absolu. Sa tête eut des caprices, et quelques aventures galantes troublèrent l'austérité de sa vie. Puis, il n'osait avouer qu'il était fiancé : il craignait que le mot fit rire. Un de ses amis auquel il en parlait, lui dit gaiement :

— On est toujours amoureux d'une cousine , à votre âge. On ne l'épouse jamais.

— Elle n'est pas ma cousine, répondit-il.

— N'est-ce pas tout comme? demanda l'ami, l'ironie aux lèvres.

Dans certains milieux, le sens moral baisse rapidement. Il n'est plus possible alors de mesurer exactement la distance qui sépare le bien du mal et de saisir le point intermédiaire où l'homme vertueux doit se tenir. Ce qu'il avait pris au sérieux, son amour, ses promesses, les fiançailles qu'une bénédiction paternelle avait consacrées, tout cela parut bientôt à Des-

sertiiies de Tenfantillage, une puérilité. Il en arriva à se dire que rien ne le pressait d'épouser Delphine, qu'il pourrait bien même ne pas l'épouser et qu'elle n'en mourrait pas. Il n'osa cependant rien montrer dans ses lettres de ce bouleversement. Il se disait qu'a* vaut tout il fallait agir en homme d'honneur. Alors, si quelque remords s'élevait en lui, si une lutte de sa conscience et de son intérêt matériel se produisait, il s'efforçait d'apaiser l'un et l'autre, en se disant : a Si je dois Tépouser, je l'épouserai quand l'heure sera venue. Sinon, une circonstance imprévue me déliera de mes promesses. »

Telles étaient les dispositions dans lesquelles se trouvait Dessertines lorsqu'il rencontra la Léonti. Nulle rencontre ne pouvait lui être plus fatale. Â un talent remarquable, à une beauté hors ligne, — deux qualités propres à flatter l'orgueil d'un jeune homme^ — la Léonti réunissait une naïveté d'imagination et une fraîcheur d'àme rares chez une femme de son âge et surtout chez une femme de théâtre. Gomme elle l'avait dit elle-même à Dessertines, elle était difficile sur le choix du maître qu'elle voulait se donner ; elle exigeait presque la perfection. Elle n'avait pas rencontré ee maître; et c'est pour cela qu'elle n'avait pas aimé. Elle était loin cependant de nier l'amour. Tout au contraire , elle y croyait sincèrement et le cherchait sans trêve. Elle crut le trouver dans Dessertines. Il

était jeune, ardent : auprès de la Léonti, sa physio-

nomie, son geste, son langage trahissaient sa passion. Il semblait prêt à jeter à ses pieds sa vie entière, à Tenterrer dans elle, et rien ne plait tant aux femmes qne l'homme qui se livre sans réserve et sans arrièrepensée. La Léonti sentit qu'elle Taimait, durant la soirée que nous avons racontée : elle s'était presque trahie, et Raoul aurait deviné ce qui se passait en elle s'il n'avait été lui-même frappé d'aveuglement par la violence de son propre amour. 11 la quitta sans avoir obtenu un mot d'espoir, mais aussi sans qu'elle l'eût repoussé, et, quoique dans le doute, il caressait bien plus un futur succès qu'il ne se laissait aller au découragement.

Tout ce qui précède prouve que ce n'était pas de la présomption.

Gomme on l'a vu, lorsqu'il rentra chez lui, le même soir, une lettre de Delphine l'attendait. Il ne l'ouvrit pas et se mit au lit, le cerveau brûlé par la fièvre. Son imagination l'emporta dans les mondes les plus fantastiques. Il se plaisait à caresser l'image de son futur bonheur avec là Léonti. Mais, entre elle et lui, une autre image se dressait, terrible, implacable^ celle de Delphine Vauzelles. Au matin seulement, il s'endormit. Le sommeil lui rendit quelque calme, et son réveil fut plus doux. La lettre de Delphine était toujours Ut, devant lui, intacte, à la place où il l'avait mise la veille. Il n'osa rester sans la lire. Elle était ainsi conçue :

SANS LENDIllAINi 15t

m J'ai une tîiile nouvdle à vonft apprendre, mon

< ami : mon père est mort. Depuis hier il repose à côté

< de ma pauvre mère qu'il n'avait cessé de pleurer. « Cette mort a été soudaine, eflfroyable. Il y a trois <x jours, il était assis au coin du feu dans ce grand « fauteuil où vous l'avez vu si souvent. Je travaillais a auprès de lui et nous parlions de vous. < Je suis a bien heureut, me disait-^il^ de te savoir aimée par a un honnête homme. Si la mort venait me retirer de « la vie, je partirais tranquille. Je te sais un proteca leur, un ami digne de toi. i A ces^ots^ je m'élan* a qai à son cou, et tout en l'embrassant je lui reproa chai d'avoir de si tristes pensées. Pauvre père! Avait*

< il le preosentiment de ce qui allait se passer et a rarracber à mon amour ? Il me rassura, me disant « qu'il fallait tout prévoir, mais que les mots ne signi' c fiaient rien. An même instant, il se leva; et alors — « ce spectacle ne quittera plus mon regard — je le vis « pàlir^ ses yeui devinrent blancs, puis rouges, puis a immobiles. Un flot de sang au cerveau et ce fût tout. a II retomba mort sur son fauteuil ! .. . Aucun langage a ne peut rendre ce que j'éprouvai. Il me sembla a qu'on me tordait le cœur. Une affreuse douleur et a l'épouvante m'assaillirent à la fois. Je voulais parler, a crier, appeler du secours. Mes efforts étaient vains a et ma langue paralysée dans ma bouche. Enfin, je a me précipitai sur ce corps chéri et inanimé. Je le ^ remuai, je le secouai, je soulevai les bras : Us retota-^

tS6 LB8 FIANÇAILLES

« bôrent inertes. Pas un mouvemait 1 rien, rien que « rimmobilité la plus h<Mnrible. Alors, je sortis, je con- « ros dans la maison, comme une folle. Je me jetai « sur la première personne qui s'offrit a mes isards «f et je Tentralnai dans la chambre.

c Je ne vous dirai pas les tristes jours que j'ai passés « depuis.

c Vous comprenez toute ma peine, Raoul. J'ai a sou£Ebrt plus que je ne saurais l'exprimer. Maintec nant je'me trouve mieux. Les larmes que j'ai versées « m'ont soulagée. Cependant, il me prend, à certaines c heures, de cruelles inquiétudes, il me semble que c je suis seule dans la vie, et il faut que je me rappelle « combien vous m'aimez, que votre bras est toujours < là, prêt à me soutenir, pour ranimer mon pauvre « courage. Raoul, ne m'oubliez pas ! Songez que je « n'ai plus que vous et que, si vous me manquiez, tout « me manquerait. Oh ! comme je voudrais vous voir, « vous serrer la main, vous sentir quelques instants a auprès de moi. Je ne sais si je pourrai vous attena dre jusqu'au moment de notre mariage qui, mama tenant, va se trouver bien retardé. S'il me dev^iait a impossible de vivre plus longtemps dans l'attente, je a vous l'écrirais, et alors vous viendriez passer quela ques jours ici, ramener un peu de calme dans notre « pauvre maison. Si vous saviez comme tout y est a triste. Je passe mes jomnées à pleurer, et Lucie, ma « sœur de lait, se met à pleurer aussi, dès qu'elle

« s'approche pour me prodiguer quelques consola* a tions. Pauvre cher père 1 Jamais il ne m'avait causé « la moindre souffrance^ et sa mort m'a fait verser, en «r quelques jours, dix fois plus de larmes que lui-même « ne m'en avait fait verser.

a Adieu, mon ami, votre fiancée vous embrasse <x bien tristement.

« DElfmNE. x>

A peine Raoul avait-il terminé la lecture de cette lettre qu'il la porta machinalement à ses lèvres. Les douloureux accents dont elle était pleine l'avaient ému jusqu'aux larmes, en ressuscitant, dans toute sa grandeur passée^ son amour quelques instants auparavant prêt à s'éteindre.

Gomme il voulait la chérir cette adorée Delphine, et que la Léonti était en ce moment bien loin et bien oubliée! Dessertines écrivit sur-le-champ à sa fiancée, et, dans les lignes qu'il lui envoya, il mit tout ce que son cœur régénéré lui inspira de bon, de consolant. Il était à elle pour toujours ! 11 n'avait aimé et n'aimait qu'elle. Rien ne pourrait la faire oublier. Il terminait sa lettre , en annonçant à Delphine qu'il irait la voir sous très-peu de jours, afin de lui donner quelques consolations.

En formulant de si belles promesses, qui devaient rassurer Delphine pour l'avenir, Dessertines comptait sans la Léonti.

m LU flANÇAILLBt

Frappée en plein cœur par Tamour, la Léonti éprouva d'ineffables jouissances. Dans sa vie d'artiste, chaque fois qu'elle croyait aimer et être aimée^ son premier mouvement était de s'enorgueillir de sa victoire. Au sujet de Dessertines, elle ne ressentit rien de semblable* Elle n'eut point d'orgueil^ mais une crainte: celle de ne point être assea idolâtrée. Cette crainte la confirma dans la pensée que cette fois elle ne s'illa* sionnait pas et que cet amour était véritable de son côté, sincère du côté de Dessertines. Après que ce dernier l'eut quittée, elle passa dans de doux rêves la nuit qu'il passa dans la fièvre, et au matin, tandis qu'il décachetait la lettre qui devait changer ses sentiments, elle lui écrivait. Vingt fois la Léonti recommença l'aveu qu'elle voulait lui faire et que la pudeur, Torgueil peirt-ètre, retenaient encore dans son cœur. Finale* ment, elle déchira tous ses brouillons et n'écrivit pas. Elle espérait voir Dessertines, le soir, au théâtre. Pendant chaque entr'acte, elle l'attendit dans sa loge: lorsqu'elle fut en scène, elle le^chercha dans la salle, et sa préoccupation était telle que, plus d'une fois, le souifleur dut venir en aide à sa mémoii*e, toujours fidèle, troublée ce soir-là. Après le spectacle, elle attendit encore, Dessertines ne parut pas,

SANS LfiNDRMALK. i9f

— Il faut qu'il soit malade, se dii^elle.

Pouvait-elle croire, en effets que cet amoureux de

la veille fût devenu subitement indifférent ? Elle était dans les transes. Elle pensa qu'une maîtresse jalouse le retenait. Toutes les idées possibles traversèrent son esprit. En quelques instants elle connut les tortures de l'amour et pleura de vraies larmes que la passion déçue arrachait à ses yeux. Elle se calma cependant en espérant que le lendemain Dessertiues serait à ses pieds. Il n'en fut rien. Alors son excitation fut au comble : elle voulait le voir à tout prix. A quatre heures de l'après-midi, elle lui envoya par un de ses gens une invitation à diuer pour le même jour. Le domestique revint au bout d'une heure, rapportant une réponse négative.* Dessertiues s'excusait et prétextait une indisposition.

— L'avez-vous vu ? demanda-t-elle au domestique.

— Oui, madame !

— Il était seul ?

— Seul. Il travaillait.

— Il m'aime, cependant { s'écria-t-elle, croyant ne parler qu'à elle. Pourquoi ne vient-il pas ?

Le domestique regarda sa maîtresse d'un air ahuri. Elle était debout et immobile, plongée dans des ré* flexions qu'on peut deviner, si ce qui précède a suffii pour faire apprécier l'état de son cœur. Il ne comprenait rien à son exclamation, ni à son silence subit. Il se décida enfin à prendre la parole.

— Madame n'a plus d'ordres à me domier?

A cette question qu'elle entendait vingt fois par jour, la Léonti revint à elle. On eût dit qu'elle sortait d'un songe.

— Quoi ? Qu'est-ce ! Vous êtes encore là I Je n'ai plus besoin de vous.

Elle resta seule et eut bientôt pris une résolution. Le soir venu, après avoir laissé croire à ses gens qu'elle allait au bal, afin de détourner leur curiosité du projet qu'elle avait conçu^ elle se fit habiller, s'enveloppa dans un grand manteau et monta en voiture, en donnant au cocher l'adresse de DesseiHnes. La vie de théâtre dispose aux aventures, et la résolution de la Léonti ne doit point paraître trop extraordinaire. Elle lui avait été inspirée par son imagination ardente et originale^ par son tempérament nerveux. Elle se dit qu'elle aimait^ et que puisque Dessertines ne venait pas vers elle c'était à elle à l'aller trouver. Elle ne se donna d'ailleurs ni le temps ni la peine de réfléchir.

Il était neuf heures du soir. Dessertines seul, dans sa chambre, était plongé dans une lecture intéressante, lorsque la sonnette résonna bruyamment dans l'appartement. Le domestique était sorti : Dessertines courut ouvrir et se trouva en face d'une femme que la clarté pâle qui régnait dans l'antichambre ne lui permit pas de reconnaître.

— C'est moi, dit brusquement la Léonti. Étes*vous seul?

Et avant qall eût répondu, elle était dans sa chambre, débarrassée de son manteau : la porte s'était refermée derrière eux.

Alors seulement la Léonti se demanda comment elle commencerait l'entretien. C'était assez embarrassant. Elle ne pouvait dire à Dessertines : « Je suis venue parce que je vous aime. » Bien qu'à ses yeux l'amour excusât toutes les hardiesses, elle gardait cependant, même en un pareil moment, certaines délicatesses que toutes les femmes sentiront vivement.

Elle s'approcha de la cheminée et, relevant légèrement sa robe, elle présenta à la flamme qui brillait dans le foyer ses petits pieds transis. Raoul , stupéfait, ne trouvait pas une parole à dire. Enfin la Léonti ouvrit la bouche.

— Avant-hier au soir, fit-elle, je vous ai .renvoyé un peu brusquement. En ne vous voyant pas hier au théâtre^ nichez moi aujourd'hui, puisque mon invitation n'a pas été acceptée^ je vous ai cru fâché et je suis venue afin de savoir....

— Vous avez mal cru. Madame, répondit Dessertines en l'interrompant. J'ai été souffrant depuis. C'est la seule cause de mon absence.

Le silence recommença.

— Tenez, s'écria tout à coup la Léonti, vous devez me trouver singulière. Vous m'avez fait une déclaration, j'y ai répondu par un petit sermon où je vous ai parlé comme une femme bien sincère. Vous devez rire

i$k LB8 FIANÇAILLES

maintenant en vous-même, si vons comparez mon grave langage de l'autre jour à ma conduite de oe soir. Eh bien 1 pensez de moi ce que vous voudrez^ j'avais besoin de vous voir.

A ces mots, Dessertines comprit tout. Il fit un pas en avant pour se jeter aux pieds de la cantatrice* Mais il s'arrêta tout à coup ; la lettre qu'il avait écrite le ma*tin à sa fiancée lui revint tout entière à la mémoire, avec les promesses qu'elle contenait. Il voulut rester fidèle à ce premier amour et résister à la tentation cliarmante qui venait essayer de le séduire jusque dans sa maison. Il s'arrêta un moment pour se re« cueillir et puiser en lui-même tout son courage^ puis^ d'une voix qu'il s'efforçait de rassurer^ il dit à la Léonti :

— Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être bon à quelque chose ?

En ce moment, la question était saugrenue, et aU8si<« tôt qu'il l'eut faite Raoul s'en aperçut et s'en repentit. Mais il était trop tard. La Léonti s'était levée et s'avançant vers lui :

-— Vous me disiez avant-hier que vous m'aimiez. Si vous étiez sincère, comment n'avez-vous pas encore deviné pourquoi je suis ici ?

Dessertines avait vingt*six ans. La Léonti était devant lui, tout émue, les yeux pleins des langueurs que son amour subissait, les joues légèrement eolorées, les cheveux en désordre.

— Je doutais encore, munnora-l*il, en Ini prenant les mains.

— Ne doute plus; je t'aime, lui disait*elle^ en jetant autour de son cou ces bras admirables qui l'avaient fait rêver si souvent.

Au moment où il sentit qu'il allait succomber aux effluves de passion qui envahissaient tout son être, il se promit de partir le lendemain pour aller retrouver Delphine. N'était«ce pas se mettre en règle avec sa conscience?

À trois heures du matin^ la Léonti s'en alla heu* reuseet confiante. En se réveillant au petit jour, Raoul était très*calme, et, fidèle à sa résolution, il s'occupa des préparatifs de son départ. 11 comprenait bien qu'il n'avait plus que ce seul moyen de salut. Au moment où il montait en voiture pour se rendre à la gare, on lui remit une lettre de la Léonti*

Il eut le courage de ne pas l'ouvrir et d'attendre jusqu'à ce qu'il fût en wagon. Le train qui l'emportait se mit en route : alors il rompit le cachet de l'amoureux billet* Voici ce qu'écrivait la Léonti :

a Je suis bien convaincue maintenant que je n'avais « jamais aimé. Jamais je n'avais éprouvé ce que « j'éprouve, et je ne pensais pas qu'en se révélant « l'amour pût produire les effets que j*en ai ressentis, a que j'en ressens encore. Mon bonheur est si grand que j'en suis écrasée. Je t'aime, et depuis que je t'ai

a quitté^ ma pensée n'a pas cessé d'être a^ec tai. Je <f t'aime^ et je n'ai pif dire encore que ce mot. Maintea nant j'ai besoin de te voir. Viens vite, mon Raoul. « Ne me laisse pas languir; tu sais comme je suis « prompte à m'alarmer. Si tu ne venais pas, je croia rais que tu ne m'aimes plus et j'en deviendrais folle, c Je ne sais ce que je ferais , quelque extravagance a sans doute, car je n'ose répondre de ma tête ni de « mon cœur. Est-ce ma faute, si je ne puis vivre loin « de toi ? Àime-moi bien , Raoul, tu auras en moi ce « que tu voudras avoir : femme, maîtresse, esclave, a je serai tout. Si mon pauvre talent flatte ton amoura propre, il grandira. Je me sens de force à dépasser a la Malibran et la Pasta. Si tu ne veux pas que je a donne au public une seule part de moi-même, je a quitterai le théâtre et ne chanterai plus que pour « toi. Enfin tu peux me faire faire des miracles. Mais < viens vite. Je t'attends. »

Après avoir lu cette lettre empreinte d'un désordre d'idées qui disait assez quels sentiments l'avaient inspirée, Dessertiues jeta sur le paysage un regard triste, il rêva quelques instants, puis, cachant son visage dans son mouchoir, il se mit à pleurer.

— Ah! murmura-t-il, pourquoi douter encore?

J'aime la Léonti et je n'aime plus Delphine.

En était-il bien certain ? La surexcitation de son esprit et le désordre de ses sens lui permettaient-ils de

SANS LENDEMAIN. idS

JQger froidement sa situation ? Qui pourrait le croire ? Lui-même n'en était pas convaincu. C'est ce qui Tempècha de rebrousser chemin et de revenir à Paris. Il voulait revoir Delphine et passer auprès d'elle assez de temps pour permettre à son amour de ressusciter^ si cet amour était bien mort. Il continua donc sa route^ essayant de s'intéresser à tout ce qui pouvait le distraire, s'efforçant d'oublier ce qu'il laissait derrière lui pour ne plus songer qu'à ce qu'il allait trouver au bout de son voyage*

Pendant les dernières années de sa vie, M. Vauaselles père avait été régisseur des biens du comte de Robernier, un des grands propriétaires du Midi. A ce titre, il habitait le beau domaine des Bnissières, situé à quelques lieues de Nîmes, sur les bords du Gardon, non loin de l'endroit où s'élève le merveilleux aqueduc connu sous le nom de Pont du Gard. Avancé en âge, veuf, séparé de son fils unique, qu'ube voca* tion exagérée peut-être par l'enthousiasme de la jeu* nesse avait entraîné vers la marine, le comte avait accordé à son régisseur nonnseulement sa confiance, mais encore son amitié. P^nsonne ne s'en montra plus di* gne que M* Yauzelles. Dans uue carrière pleine de

tentations et de dangers, sa probité était restée intacte^ sa réputation irréprochable. En mourant, le comte n'hésita pas à lui confier les intérêts de son fîls^ qui n'avait pu être prévenu assez tôt pour venir recevoir son dernier soupir. M. Vauzelles ferma les yeux à son noble ami et écrivit au nouveau comte de Robernier que, jusqu'à son retour, il conservait la gérance de ses biens. Le jeune oflBcier était alors à l'île de la Réunion et ne pouvait abandonner sonposte. Il répondit à M. Vauzelles pour le remercier de ses soins et le prier de les lui continuer. Il fixait en outre son arrivée'à six mois de là. M. Vauzelles n'attendit pas son retour pour mourir, et Delphine se trouva tout à coup à la tête d'une fortune d'autant plus difficile à gérer, qu'elle ne lui appartenait pas. Une responsabilité pareille ne l'épouvanta guère. Elle garda sou habitati(Hi dans un petit pavillon dépendant du chà^leau, n'ayant auprès d'elle qu'une jeune paysanne, sa sœur de lait, et attendit patiemment le retour de M. de Robemier.

Plaeé au sein d'une nature vigoureuse et riante, le é&maine des Buissîères, dont l'étendue est eonsidé* nble) stf compose de vignes, d'olivettes, de terres labourables et d'un grand parc dont les beaux arbres, hauts et touffias, se voient de loin et se détachent sur le paysage un peu nu de la contrée. Au milieu du parc s'élève le château, dont la construction vieille et lourde a été dernièrement «t modernisée » et remise à

SANS LENDEMAIN. l(n

Bêvd, ce qui en a fait un monument 9ans architecture bien définie, mais qui ne laisse pas d*ètre agréable à l'œil. On y arrive par une avenue de grands tilleuls sous lesquels s'abritent des buis très»épais et très élevés, qui ont donné à la propriété le nom qu'elle porte. Derrière le château sont les dépendances et le pavillon habité par mademoiselle Yauzelles. De date réoeale, bâti en pierres blanches et en briques rouges, oc pavillon n'a qu'un étage, six fenêtres au rez-dechaussée, six au-dessus^ celles-ci encadrées dans des massifs de lierre. Enfin, il est entouré d'un petit jardinet où s'épanouissent les plus belles fieurs du monde et séparé du reste du parc par dé jolies grilles peintes en vert. Tout cela revêt une physionomie charmante qui ne le cède en propreté et en élégance qu'à l'intérieur du pavillon.

C'est là que, dix ans, Delphine avait vécu heureuse, à côté de son père et du vieux comte de Robemier qui, tout en maudissant les nécessités d'une éducation qui tenait son fils loin de lui, s'était empressé de chérir, comme sa propre fille, la belle enfant que les circonstances avaient conduite dans sa maison. Peut-être même, en dépit des préjugés de sa caste, *s'était41 empressé de former certains projets pour l'avenir, auxquels le caractère aventureux de son fils et l'amour de Delphine pour Raoul avaient seuls pu le faire renoncer. C'est là que s'était révélé à la jeune fille cet amour qui, jusqu'à ce moment, n'avait fait qn'a^o^ter

une félicité nonvelle à toutes celles de sa douce existence. Aussi, malgré le vide que la mort Tenait de faire en peu de temps autour d'elle, malgré les tristes pressentiments [qui l'assaillaient touchant son amour pour Dessertines, elle se plaisait dans cette demeure où tout lui rappelait de bons souvenirs. Puis, elle était attachée au sol natal, elle aimait le beau Pont du Gard, sous lequel elle s'était souvent arrêtée lorsqu'un orage soudain, comme on en voit fréquemment dans le Midi, la surprenait pendant ime promenade matinale ; elle aimait les bords de la petite rivière, en cet endroit couverte d'arbres et de gazon; elle aimait le ciel bleu^ les nuits claires sur lesquelles tombent tant d'étoiles, qu'on dirait des roses effeuillées; elle aimait enfin ce pays où tout est vigoureux, l'homme, la nature, le sol, tout jusqu'aux souvenirs, qui se traduisent en poèmes de pierre, restés debout en dépit du temps et qui parlent une langue héroïque aux imaginations ardentes comme la sienne. C'était en un mot une vraie fille du soleil, et tout en elle le disait bien.

Au moment où nous en sommes de ce récit, elle avait vingt et un ans, et sa beauté était en fleur. Cette beauté résidait dans sa taille haute et fière, un peu frêle en apparence, vigoureuse cependant comme tout ce qui l'environnait; dans sa tête intelligente éclairée par un regard chargé de rayons, retenue pctr de fines attaches à des épaules que nul homme n'avait encore vues, mais dont on pouvait deviner les

fonnes exquises et la blancheur; dans un buste dessiné sous le corsage comme celui de Vénus de Milo, dans ces mains mignonnes^ et enfin dans ce pied étroit et cambré, mais qui s'appuyait assez sur le sol pour indiquer l'énergie et la force. Telle qu'elle était, on sentait que cette jeune fille était destinée à devenir femme, à connaître Tamour^ à être mère, et à se compléter ainsi.

Après ce qui vient d'être dit, il est facile de comprendre que Dessertines eût aimé mademoiselle de Vauzelles. En se promettant à elle, avait-il cédé à un caprice plutôt qu'à un amour véritable, s'était-il trompé sur la portée de ses sentiments, ou bien la Léonti seule était-elle coupable de l'infidélité faite à Delphine? Problème difficile à résoudre et qui ne peut s'expliquer qu'en songeant à l'extrême jeunesse, à l'ignorance, à l'inexpérience de Raoul, le jour où il avait donné son cœur. Il était de bonne foi, à ce moment; mais il ne savait rien du monde. N'est-ce pas le grand daoger de ces mariages projetés longtemps à l'avance, et précédés d'impruden* tes Sautilles qui le plus souvent n'ont d'autre résultat que le malheur des fiancés? Quoi qu'il en soit, Delphine l'aimait toujours. Elle n'avait eu, elle, ni tentations, ni luttes, ni regrets. A distance, Raoul possédait son cœur aussi bien que s'il eût été près d'elle : elle se consolait de l'absence , en amassant des trésors d'amour. Il n'est plus nécessaire de dire

ilO LES FIANÇAILLES

maintâiiant avec quel bonheur Delphine se préparait à le revoir. Il ne lai avait pas indiqué le jour de son arrivée, mais elle savait qu'il allait venir; à chaque instant elle s'attendait à le voir paraître, etTespérance nouvelle commençait à sécher ses yeux encore hu« mides des larmes du deuil passé.

A Nimes, Raoul ne s'arrêta pas. Sa famille, ses amis Tâttendaient ; néanmcius il se mit aussitôt en route pour les Buissières : il avait hâte d'en finir avec les hésitations de son cœur, il voulait savoir où en était l'amour dont il souffrait, et si sa peine venait de ce qu'il aimait encore ou de ee qu'il n'aimait plus.

Quoiqu'il y ait plusieurs lieues entre Nîmes et le« Buissières, il voulut aller à pied. Il partit au lever d« jour. Un paysan, qid devait passer dans la journée près du château^ se chargea de ses bagages. Il faisait firoid, car on était encore en hiver, mais la route était sèche, unie et bonne pour le piéton. Dessertines allait d^un pas sûr^ regardant avec une jouissance infime les arbres qu'il retrouvait comme de vieux amis, à la même place, sur le chemin qu'il avait tant de fois parcouru. Tout en marchant, il se laissait alter à des rêveries sans fin ; mais aucune ne le rapprochait de cette Delphine qu'il allait revoir. Tout reportait son souvenir vers Paris, et c*est le eœur plein de Timage de la Léonti qu'il allait auprès de sa fiancée. Triste drame qui se jouait en lui et auquel il assistait, en spectateur intéressé^ tandis que les dernières assises

de son, amour fi'éeroulaient sous l'inâuence d'une idole nouvelle qui s'efforçait de renverser Tidole andenne.

Dessertînes marchait depuis une heure, lorsque le soleil, après s'être levé dans rhorizon^ jeta sur la campagne un jour plus éclatant. Cette vive lumière, snœédant à une clarté brumeuse^ tira Dessertines de ses réflexiofts. Au même moment^ le bruit d'une voi«ture se fit entendre derrière lui. Il tourna la tète et se trouva presqu'en face d'un élégant tilbury auquel était attelé un de ces petits chevaux camargues si renommés dans le Midi par leur vigueur et leur rapidité* L'attiriage était conduit par un jeune homme en grand deuil dont la physionomie avenante rappela à Raoul quelqu'un qu'il connaissait déjà. Un domestique en livrée se tenait sur le second siège, laissant ainsi une place libre à c6té de son maître. Quelqu'ardeur qu'on mette à aller à pied, et quelque plaisir qu'on en ait, il arrive qu'on ne soit pas fâché de rencontrer un véhicule^ si on a quelque espérance de se faire voiturer. C'était le cas de Raoui^ et il jeta sur la place vide un coup d'oeil qui n'échappa point au jeune homme qui en disposait. Il examina un moment Dessertines, en ralentissant l'allure de son cheval^ et le visage de Dessertines lui convint.

— Monsieur^ dit-il alors, si nous allions du même côté, je serais heureux de vous éviter de faire à pied la fin de la route.

— Je vais aux Buissières, Monsieur , répondit Raoul.

— Cela se trouve bien. J'y vais aussi. Montez dcmc, Monsieur.

Dessertines s'empressa d'accepter, et le tilbury se remit en route. Le silence régna d'abord entre les deux jeunes gens. Pendant ce temps, ils se jetaient à la dérobée de rapides regards afin de mieux s'examiner.

«— Monsieur, dit tout à coup l'obligeant conducteur de Dessertines, nous avons le même âge, à ce que je puis deviner; nous voyageons ensemble, nous allons au mèn^e but. Ne pensez-vous pas que nous serions plus à Taise en nous faisant mieux connaître l'on à l'autre?

Pour toute réponse, Raoul se nomma, et ce ne fut pas sans surprise qu'il vit aussitôt son interlocuteur lui tendre la main et lui dire :

— Nous nous connaissons mieux que je ne pensais. Vous arrivez de Paris et vous allez aux Buissières voir mademoiselle Yauzelles que vous devez épouser^ à Texpiration de son deuil. J'arrive moi-même des colonies, où la mort de mou père est venue douloureusement me surprendre. J'ai trouvé à Nîmes cette voiture qu'on avait envoyée à ma rencontre^ et je rentre dans mes terres. Je me nomme Victor de Robernier.

Us se serrèrent la main, car, quoique s'étant perdus

de vue depuis longtemps, ils se connaissaient de longue date, et chacim d'eux avait été un peu tenu au courant de la vie de l'autre par les lettres qui leur arrivaient des Buissières. Puis la conversation s'engagea entre eux. Les souvenirs du passé furent évo« qués et les espérances pour Tavenir caressées avec complaisance. Toutefois, Dessertines ne fat pas entiè* rement franc et ne crut pas devoir mettre son nouvel ami au courant de son histoire avec la Léonti. Il lui laissa croire que son cœur n'avait éprouvé pour Delphine aucun changement, et accepta comme il convenait ses félicitations.

— Puisque vous comptez rester quelques jours aux Buissières, lui dit Victor, acceptez une chambre au château.

— Je n'osais vous le demander, répondit Raoul.

— Voilà qui est convenu hien à temps, car nons arrivons.

En effet, les voyageurs venaient de passer sous le pont du Gard, et un kilomètre seulement les séparait du château dont on voyait distinctement les grands arbres. Les deux jeunes gens restaient silencieux, en proie l'un et l'autre à une vive émotion. Victor revoyait ce pays après une absence de plusieurs années, et allait y trouver la place, restée vide, de son père qu'il se reprochait d'avoir laissé mourir seul. Raoul songeait à Delphine, non pas comme à une femme aimée, mais comme à uu juge redouté.

Ce n'est pas en jnge, cependant, que Delphine se préparait à le recevoir. Elle n'éprouvait pour lui que les sentiments les plus tendres. Tout son avenir était dans la parole de llaoul, et jamais elle n'avait douté de cette parole. En voyant entrer dans la cour les deux jeunes gens, elle poussa un cri et s'élança au-devant d'eux, si bien qu^en descendant de voiture Raoul se trouva dans ses bras. Il retrouva Delphine aussi belle et aussi aimante que par le passé, et, dans le baiser amoureux et chaste qu'elle lui donna^ il puisa, pour une heure, Toublî-de l'amour fatal qui subitement était venu troubler le repos de sa vie. Pendant ce temps^ Victor se tenait discrètement à quelques pas. Delphine l'aperçut et, encore tout émue de soD bonheur, triste aussi de son deuil récent, elle lui tendit la main :

— Monsieur Victor! dit-elle.

Victor s'inclina et serra la main de la jeune flîle.

— Mademoiselle, lui dit-il, nous avons souflfert la même douleur, puis tous les deux nous pleurons un père. Plus heureuse que moi, vous avez rencontré sur votre chemin un cœur prêt à vous chérir. Voulez-Tous me faire participer un peu à cette joie qui vous arrive, et me permettre de vous traiter comme une sœur?

— Je le veux bien, Monsieur, répondit Delphine, touchée de ce langage.

'• — Et vous, Raoul, vous ne vous y opposez pas T demanda Victor.

6ANS LBNDBMAIN. 175

-^ BfM au contraire : soyess notre ami^ notre frère à tous les deux. Ce sera le renouYeilement d'un pacte d'ttnitié, car, étant petits, nous étions déjà camarades.

Il y eut une minute de silence.

-^ Monsieur, dit alors Delphine, en s'adressant à Victor^ mon père, en mourant, m'a laissée responsable de vos biens : j'ai dirigé le mieux que j'ai pu vus intérêts, aidée par M. Tournai, le notaire de votre famille. Il vous rendra un compte exact de ce qui s'est fait ici depuis que vous êtes le maître.

— J'approuve tout d'avance, s'écria Victor,et je vous prie, en outre^ Mademoiselle, de considérer cette maison comme la vôtre.

Delphine remercia chaleureusement le jeune homme, et, tandis qu'il s'installait dans son château, elle entraînait Raoul dans son petit appartement.

Là, tout était à la même place. La mort de M. Vauzelles n'avait rien changé, et Lucie^ la sœur de lait et la servante de Delphine, grasse et fraîche paysanne, vint comme autrefois souhaiter la bienvenue à Dessertines.

— Si vous saviez comme on vous aime ici, Monsieur, et comme on vous attendait, lui dit cette brave fille, en pressant du bout des doigts, et non sans respect, la main qu'il lui avait tendue.

Delphine se trouva enfin seule avec Raoul.

— Ecoutez, Raoul, lui dit-elle, je suis libre et

maîtresse de moi-même. Je dois être votre femme , et ceci améliore singulièrement la situation où je me trouve ici^ seule entre deux jeunes gens ; néanmoins il ne convient pas que vous habitiez sous le même toit que moi.

— Victor m'a offert une chambre au château.

— C'est bien à lui. De cette manière, vous serez près de moi, sans que l'oeil du monde, s'il venait à pénétrer id, puisse rien voir qui blesse les convenances. Nous nous verrons en présence de Lucie ou de M. Victor. Cependant, ajouta Delphine, avec un fin sourire, si de temps en temps vous vouliez me voir seule, je ne vous refuserais pas une audience.

Cette première journée s'écoula rapidement, sans trop de gaieté, mais aussi sans trop de tristesse. Dessertines s'efforçait de ne plus penser à la Léonti et de livrer son cœur à la Delphine. Victor vint diner avec eux et, toute la soirée, la causerie fut abondante et pleine d'intérêt, comme elle devait l'être entre. une fille de petite bourgeoisie élevée simplement, mais artiste et grande dame par intuition, un homme de ^ lettres, et un gentilhomme.

A dix heures, Victor et Dessertines se retirèrent ensemble, pour rentrer au château. Ils causèrent encore qnelques instants eu fumant un cigare dans le cabinet de Victor, et, naturellement, il fut entre eux question de Delphine.

— Ce sera une vraie femme, dit Victor en résumant

SANS LBNDEfllAIN. 111

leur entretien et en accompagnant Raoul jusqa'à la chambre qui lui était destinée. Elle a de la volonté, de Tesprit et du cœur.

Puis, il lui souhaita une bonne nuit et se retira , le croyant heureux et ne se doutant guère qu'il le laissait livré aux plus cruelles anxiétés. Raoul n'aimait plus Delphine^ c'était bien certain. Mais pouvait«il le lui dire? Pouvait-il, au point où ils en étaient , rompre cette chaîne dont le temps avait resserré les nœuds? Il était homme d'honneur et, lorsqu'il se trouva calme, en face de lui-même, qu'il se fut bien convaincu que la Léonti seule avait son amour, que Delphine , avec sa beauté, sa grâce, sa jeunesse, n'avait pu conquérir autre chose que son amitié , en un mot que, pendant cinq anS| il s'était trompé sur le nom véritable à donner à ses sentiments, il se dit qu'il subirait les résultats de son erreur , qu'il fuirait la Léonti, et que s'il ne pouvait l'oublier , il épouserait Delphine quand même.

Victor de Robernier avait l'âge de Dessertines. A dix-huit ans, il était sorti de l'école de Brest et depuis, à la suite de longs voyages, son propre mérite, mis en relief par d'influentes protections, l'avait conduit au

m LBS FIANÇAILLES

grade de lieatenaat. Vietor ne manquait ni dlnstrac* tion, ni d'esjNnt. Il était, en entre, doaé d'an caractère heureux auquel les voyages araient imprimé nm phyiionomie toute particulière : mélange d'énergie et de bonté, de brusquerie et A'nttecûoa, d'audace ^ de timidité, qui ne permettait jamais de le juger ins-^ tantanément. Pour l'apprécier, il fallait le connaître, pour le connaître le voir souvent. Froid en apparence, il se livrait rarement dès le premier abord, à moins qu'il ne rencontrât un jeune homme de son âge et ne fût satisfait de la rencontre. C'est ainsi qu'il avait été plein d'aménité pour Dessertines, en le trouvant sur la route des Buissières.

Tel qu'il était, et de plus^ riche, élégant, de bonne mine, Victor devait plaire aux femmes. Durant ses voyages, il en avait vu de blanches, de noires, de jaunes, de brunes, de blondes. II leur avait fait la cour à toutes avec succès, mais sans en aimer aucune, et en rentrant en France il eut la satisfaction de se dire, — à supposer que ce soit une chose satisfaisante, — qu'il rapportait un cœur aussi vierge que par le passé. Avoir gardé l'amour jusqu'à vingt-cinq ans, c'est être bien près de le donner. Victor le sentait lui-même, et lorsqu'il revit Delphine grandie, befle , d'enfant qu'elle était devenue jeune fllle , il éprouva de singulières émotions et se mit à envier le sort de Dessertines. Sans aimer mademoiselle Vauaelles dès le premier moment, il comprit tout à coup

qa'il B'aiBierah jamais d'autre femme. Ce n'était pas «B^ccH^ranioor, mais c'en était le symptôme. Que dire oieorequ'cm n'ait deviné? Ayair vécu auprès des pâles Norvégiennes, des Africaines au teint doré, des filles d'orient belles comme des statues, des créoles blanehes à l'œil voluptueux, avoir comparé ces types merveilleux de races différentes et n'avoir pas aimé, est-ée à dire que l'on soit insensible ? Il était écrit que Victor aimerait une Française et il aima Delphine. Quinze jours suffirent pour l'en convaincre. Il l'aima stBS le lui dire, parce qu'il savait bien qu'il ne pouvait rien espérer. Il l'aima avec passion, jusqu'à essayer de la trouver heureuse avec Dessertînes et de n'être pas jaloux de ce dernier. Il eut pour elle des £erveur& et des adorations secrètes. En imagination, il se plut à rester prosterné à ses pieds, à la couvrir de baisers ; il vit son amour grandir jusqu'à remplir son cœur libre d'affections. Cœur, tête, sens, tout en lui se déchaîna. Vingt fois il voulut partir, oublier, et vingt fois il resta, retenu près de Delphine, et chaque fois résolu à ne pas s'éloigner d'elle et à se laisser mourir d'amour*

Un mois s'était écoulé ainsi : un mois d'une vie uBilorme qui permettait à Victor de passer de longues heures entre Delphine et Raoul, puisant auprès de la première, en même temps que l'amour, la force de B*ètre point trop jaloux du second. Cette noble nature en était arrivée^ à force d'abnégation, à se trou-*

ver raftsénérée» en voyant Delphine aimée par un galant homme. Toutefois^ les luttes entre sa raison et sa passion, exigeante comme toutes les passions et qae les inspirations de son cœur sacrifiaient sans cesse, étaient terhbles.Victor sedisaitquesi,pour un instant, Raoul cessait d'aimer Delphine, il s'empresserait de prendre sa place« Mais, jusqu'à ce moment, il devait rester muet. L'honneur le lui ordonnait. D'un mot, Raoul eût fait tomber tous ses scrupules, mais ce mot, il ne le prononçait pas et ne voulaitpas le prononcer. Les deux jeunes gens se seraient rendu un grand service en se faisant mutuellement l'aveu de leur position : tout les poussait à se la cacher.

Dans cet état de choses, ne conservant aucun espoir, Victor n'avait plus qu'une seule consolation : il s'occupait du bonheur à venir de Delphine. Pendant un mois, il était parvenu à gagner la confiance de la jeune fille. Quelquefois, en l'absence de Raoul, il s'approchait d'elle.

— Etes- vous heureuse ? lui demandait-il avec un affectueux intérêt.

— Bien heureuse, répondait Delpliine.

Et cependant, elle avait des heures de tristesse, comme si Raoul, dans cette première et très-incomplète épreuve de la vie & deux, ne tenait pas toutes les promesses que les débuts de son amour avaient données. C'était la vérité. Ou ne commande pas à son cœur, et Dessertines avait mauvaise grâce à' vouloir faire obéir

Sans lendemain. isi

sien. Plus il s'efforçait de paraître amoureux de Delphine, plus il Tétait de la Léonti. De sa bouche ne sortaient des aveux sincères et éloquents que lorsque, fermant les yeux à demi, il se figurait que c'était elle qui était là, devant lui; à la place de Delphine.

De quels drames intimes le petit salon de Delphine fut ainsi le témoin ! C'était là que leurs entrevues avaient lieu. Lucie allait et venait dans l'appartement^ les laissant libres pendant de courts instants. Alors Delphine s'attendait à l'une de ces paroles dont les amoureux sont prodigues et qui vont au cœur; mais, pour Tobtenir, elle était obligée de la provoquer.

— Ne m'aimerait-il plus ? se demandait-elle, en essayant, au milieu de sa tristesse, de définir ce qui se passait en lui.

Et presque aussitôt, saisi de remords, il revenait, humilié, brisé, à ce rôle que les engagements du passé lui imposaient et sous le poids duquel il trébuchait à chaque instant. Laposition n'était-elle pas horrible ? Il avait abandonné la femme qu'il aimait pour retrouver celle qu'il n'aimait plus. Car, il n'en fallait plus douter, il avait rendu Tàme, cet amour si radieux à sa naissance. Delphine ne voulait pas le croire, et prenait, pour les élans de Tamour, ce qui n'était autre chose que les tressaillements du cadavre qu'à son insu elle galvanisait. Victor ne le devinait pas.

Un jour Dessertines entra brusquement chez lui et

le trouva les yeux pleins de larmes.

*f82 LES Fiançailles

*— 'Qu"avéz-vous dôiic, Vîitor? vous sôiittrrfz ! s'é- ' crïâ-t-îl.

— C'est vfài, je èôuflfi'e.

— A en ptettrer ?

— Juge^-en vous-iriêtile. Supposez (Jtte^nèlpîiitie 'ne vous aîm'ât pas.

-^ Ce serait affreux! s*é6ria-t-il, et tout bas il àîô'iita: Mût à'tWeu qu'il en fût ainsi J^uis il essaya âe deiinerle'sècrét'de'Vifetor. Maïs Victor garda son secret.

Ouelqnès ' seniainès d'une existence pareille n*étaieïit guère 'propres à ramener dans le château la gaieté ^ne la mort du comte d'abord, et celle de M. 'Vaiizellèé ensuite, avaient chassée. Delphine avait pris prétexte de son deuil pour rompre toutes relations avec îe voisinage. A'^ictôr ne recevait personne et né's'occu- '^ait que des affaires les plus urgentes. Dessertînes enfin n'avait pas même fait un court voyage à Nîmes, bôtome s'il eût craint de n'avoir plus le courage 'do revenir aux Buissières, une fois qu'il en serait sorti. ' Chacun des personnages de cette dramatique comédie, dont l'amour tenait tous* les fils, sénîblait attendre la fin d'une crise qu'on traversait sans se le dire. La situation he pouvait plus durer : elle" se dénouai brusque lûënt' et d'une' façon qtie personne, et ' Dëssertinès moins que personne, n*avait prévue.

Un'tflktin^Viclor se présenta chez ïlâôul au inôment où celui-ci se préparait' à desfcëiidfrB'îibni^'le 8'^ëunér.

. -^ Il .y ai uoeifei^foe çni bas. qui désire vous pito*, lui dit-il d'une voix émue.

-^ Une î^mmB ! s'écria Dessertines. e^ pàlwant.

— Oui, belle^ jeune encore, les traits tfortoMUt iie<uiaés, un accent étranger. . .

— ^ C'est la LéwtU rej^ritjDes&ertÛMs aveCi^K>i. Victor fut dupe de <^et efftoi. Au £oiid^: Raoul n'osait se plaindre d'un événement au9si) imprévu.

— Cette femioe est^eUe votre eoMmîe ? donmida Victpr.

— Je n'en. sais rien moi^mèoie.

— Mais, encore...

La Léonii entra brusquement^ vêtue d'une robe de velours , noir et eavelpppée idans . un grai^ • mmx" teau de voyage dont .le. capuchon cachait ses, cheveux. Elle était agitée , essoufflée par i la rapidUé qu'elle avait mise à monter l'escalier, résolue oafiMne une femme sûre. de son. droit. En .voyajat^ Victor, eUe s'arrèta^JesparjOlesiexpirèrcoat.giur sesi lèvres, et après lUn 8alut,eéréuH)maux, .elle attendit. Viotor s'inclina, et' aprtitr pour; la laisser seule avec.De^ser* Unes.

.^f-1 Que^événc^uient I se:ditrjh JUne qbaine que Raoul .levait vQulu iKkPppre et qui sq renoue 1

, 11 eut aiof s une secf été joie, >puis une teutationliori^W se présenta ,à m^ esprit .i Jl ne .^'ag^oût )de vien moins que de prévenir Delphine^ la mettre ôur l^pas- »ftffe,4e Ja,.I4Pftti- et.lui pïouwrr«i»§i IWBdftIité de

184 LES IflANÇAtLLËS

Raoul. Mais, à cette pensée, tout son sang lui monta au visage.

— Jamais, s'écria-t-il, l'amour ne fera de moi un délateur !

Et il courut chez Delphine pour la retenir dans son appartement, afin qu'elle ignorât tout. Dès le matin, Delphine était partie pour Nîmes, où elle devait passer quelques heures.

Rassuré de ce côté, il revint au château à pas lents, en faisant un grand détour et en proie à mille suppositions touchant cette inconnue qui venait d'apparaître si soudainement chez lui.

Pendant ce temps, la Léonti, enfermée avec Dessertines , lui demandait l'explication de sa conduite et l'accahlait de reproches, dans un langage plein du laisser- aller si naturel aux mœurs itahennés.

— Ton abandon a été une injure, lui disait-elle, Ot il n'a pas eu d'excuses. Ne t'avais-je pas donné une preuve éclatante d'amour ? Pourquoi me fuir, après tes serments passionnés? J'espérais mieux de toi, le premier homme que j'ai vraiment aimé. Mais je ne renonce pas ainsi aux promesses que tu m'as faites. D'autres femmes seraient trop fières pour venir mendier les joies que tu me laissais entrevoir. Mais moi, je ne connais pas des hontes pareilles. Tu es mon amant et je veux que tu me restes.

Après cette sortie, elle s'arrêta, fixant sur Desser-^

tines ses grands yeux enflammés, et, comme il gardait le silence, elle lui prit les mains et le secouant violemment :

— Mais^ réponds-moi donc ! s'écria-t-elle. Trouve une excuse, un mot qui puisse faire que je te pardonne.

La surprise et l'émotion fermaient la bouche de Raoul. Il n*avait pas soupçonné chez sa maîtresse une telle force d'amour et il sentait mieux, devant l'expression de tels sentiments, la grandeur des siens. Les feux de la passion, attisés en lui, brûlaient son cœur, lîlnfîn, son visage s'anima, ses yeux s'allumèrent, il allait parler.

Il commença par attirer la Léonti jusqu'à un fauteuil, il la fit asseoir^ puis, se tenant debout devant elle^ il lui parla ainsi :

— Calmez-vous, et écoutez-moi sans colère. Je vous aimais : je n'ai pas cessé de vous aimer. Mais avant de vous connaître, j'avais connu une autre femme, une jeune fille à qui j'avais donné mon cœur et promis ma main. Ce n'est qu'en vous voyant que je compris l'imprudence de ma conduite. Jene pouvais chérir que vous. Je repris donc le cœur que j'avais déjà donné : je le repris, pour vous l'offrir, à celle qui le possédait. Mais pouvais-je aussi reprendre ma parole? C'est pour y rester fidèle que j'ai fui loin de vous; je voulais vous oublier, revenir à la pauvre fille à qui j'avais fait mes premiers serments, et, malgré la cruauté

de- lAfi'sitbdtiOfl^ épouseep cette' enfant' qtte^nron'alMBi^ doneût tuée.

— Et c'est pour la sauver que tu me tuais; moii, flt douoement'la Léonti, des reproches dans l'aooentet des larmes dans la voix. Puisque nous sommes deuK à te vouloir, ne te dois-tu pas à celle que tu aimes ? Elle est jeune, elle: Toubli lui viendra. Mais, moi, qui ai connu plus complètement les joies de ton amour,» pourrai-je vivre, en traînant des regrets pendanttbutë ma vie ? Non^ tu m*aimes et tu ne peux me Msser. Que m'importe cette jeune fille? Une rivale à* moi ! s'écria la Léonti^ en se levant. Je la hais...

— Taisez-vous, Léonti, elle sera malheureuse.

— Alors, tu me reviens ?

— Je Jars avec toi, ce soir, continua-t-il, eti ncNis retournons à Paris.

-^ A Paris, dans quinze jours ; à Nimes, ce scht. Pbur venir te trouver ici, j'avais besoin d'un prétests ; une raison à donner à mon vb;^age. J'ai traité avee Itt direction du' théâtre de Nîmes pouï» cinq nepvésenta*tions' en quinze jours^ la ^emière après«-demain.< lu resteras avee moi, et nous partirons ensuite poiur Paris.

-^ Soit, dit RaouJl.

Une heure après^ ils quittaient ensemble le âhètea«. Victoir, qui les épiait, se trouva soi' leur passage.

— Ëh bitw I vous le voyez^ Monsieur, j'ai gagné msf eactse, lui <i^ gaiement* la hé&atàmb^ en âéâgûaat

S^NS. L^N^EMAIN, iVJ

Dessfiifin^, Ce dernier s'ai^giipcl^a, 4u cq^qI;^ et Ipi seira.l^ ipaiïl- -r- Ne 4ites rien, encore, fit-il tou^. l)çis. Je,¥0us

—T. ÇauF'C Delj;}|iii|ip I lï^u^'i^fira. Victor.

Pauyre Delphine ! en. ^flfet ÇH^ ne revint que le soir, et Victor, i)i^j)fitj[^nt, inquipt, était allé, ^ sa rencQRjre.

^.Ip voyant, elle descendit de voiture <ît, prit sQp. bi^^ ÇYiis elle souleva le voile épais qi^i Qrotég;^aif; so^, yisag^ cpptre la violenqe du yent^ et. lui ip^^Rtf,^^, ses yeux mouiUés de pleurs :

— Qmp s'^st-il passé ici, Victor?

-r- Ell^ silit tout djéjà,! se dit celui-ci.

EI^CQflime ilnp répondait ççus». el^ç ^ççjrijl^d'i^ç.yoix brève,:

r-: IJ»s'^s)ip§^sé quelquç çhpsiç, c'est çertjais. En,sprtai^jl^ de ^Q^es, ma, yoiture s'est croisée avçc une autre dans laq.uey|e j'aJL, vu Raoul, ^ais il n'était p^^sjçul. U;p^ t^iftP^ était avec lui. Il i^jÇ tra^t. J.^ you^ dis qu'il me trahit : et elle i^odi^t çn la^i^,çs.

C'est ainsi qu'ils rentrèrent. Victor raconta en peu dç mots l^'évçujçnjeat de la journée, Tarriv^ç d^ la Jjéoï^, e^ le 4,^i>art dç Dessertiiies avec elle. Ma^, il n'entr^ da,]^ au,oi;i:n détail de nature à pprter a,ttei,nte à l^'hojçLueur du fiancé de l)elphine..I)'ailleurs quelles cçjï^miç^ç^ ppuvalt-il ^rpdiguer à, la pauvre, abanàojipi^t \i n^e dputait plus de Tintidélité de Desjser-

tines et il en prévoyait toutes les suites. Assureronsnous qu'il n'en éprouvait pas une secrète joie ? Qui le croirait? L'amour, toujours un peu égoïste, n'est guère susceptible de dévouement, s'il n'est soutenu par une espérance ou récompensé par des faveurs. Sans oser se l'avouer, Victor était heureux de ce qui arrivait. Témoin des larmes de Delphine, il aurait le droit d'essayer de les sécher, et ce droit, il l'aurait seul, puisqu'elle ne pouvait prendre que lui pour confident. Et ce rôle, ne devait-il pas lui ouvrir, toutes grandes, les portes du cœur dans lequel il voulait entrer ?

En arrivant à Nimes, Dessertines n'eut rien de plus pressé que d'écrire à Victor. Quoiqu'il sentit bien qu'une justification n'était guère possible et qu'elle ne diminuerait en rien la douleur de Delphine, il ne voulait point fuir loin de cette dernière, sans indiquer la cause de son départ. Il écrivit simplement, brièvement, franchement, et le lendemain du jour où les fiançailles avaient été soudainement rompues, Victor de Robemier recevait la lettre suivante :

a Je vous dois une explication, mon cher Victor, je « viens vous la donner franchement. Vous êtes mon « ami et je tiens avant tout à votre estime. En outre, a vous vous trouvez maintenant le protecteur naturel « de cette jeune fille qui, désormais, ne devra plus a compter sur moi. Car je n'épouserai pas Delphine.

« Hier, vous avez bien dû le deviner, lorsque j'ai c( quitté votre maison avec la femme qui était venue « m^y chercher. Qu'avez-vous pensé de moi ? Si vous c( avez compris ce que cette lettre va vous dire, vous « m^aurez plaint. Sûrement, vous me plaindrez après a m'avoir lu.

« Je suis entraîné par des circonstances fatales pour a Delphine. J'aime la Léonti, cette cantatrice célèbre que vous avez vue hier, et elle m'aime. Je n'aime « plus Delphine ou plutôt je ne l'aime pas, et jamais a il n'en a été autrement. Voilà la vérité en quelques « lignes et elle vous révèle le secret de ma conduite, a Dans une heure d'enthousiasme et victime d'une « erreur, j'ai cru à un amour qui n'existait pas en « moi. J'avais juré une éternelle foi, alors que je pen- « sais qu'il suffisait de promettre son cœur, pour qu'il « restât fixé toujours à la même place. Mais un jour, « le voile est tombé, j'ai reconnu mon erreur et l'im- « prudence des protestations, sincères pourtant, dont « j'ai accablé la pauvre enfant que j'avais charmée, a Cependant, pour rester fidèle à ma parole, pour ne « pas détruire un bonheur dont j'étais, hélas ! le prix, « je laissai tout ignorer à Delphine, et, en venant ici, «je voulais, amoureux ou non, l'épouser. Jusqu'à « l'heure où la Léonti m'est soudainement apparue, « ma résolution a tenu bon contre les tentations, les a souvenirs et les défaillances. Mais la Léonti est en- « trée chez moi et aussitôt tout ce qui n'était pas elle

a a disparu. Elle m'a demandé la suite du roman oom- < meùcé, et, pour le éontinuer, je fuis avec elle. Goma meot finlra-t*il ? je n'eu sais rien. Ce que je sais a mieux 9 c'est que je suis sous le charme, c'est «( que j'ai renoué, par des nœuds indissolubles, la a chaîne que je croyais rompue; c'est que je ne a reverrai plus celle que j'abandonne et dont la peine a me déchire moins le cœur que ne l'aurait fait la « perte de la Léonti.

a Jugez-moi, maintenant, et condamnez-moi si je n suis coupable. Votre arrêt, s'il est contre moi, me a sera une peine nouvelle ; mais il ne changera rien « à ma décision. J^aurais pu retarder encore l'aveu a que je fais aujourd'hui et que vous transmettrez a à celle que je n'ose nommer. Mais le masque « eût été trop lourd à porter et je n'aurais pu c mener de front deux existences , sans paraître a encore plus coupable lorsque la vérité se serait fait a jouf.

a Qù*êUe n*en veuille pas à sa rivale. Je ne l'aimais a déjà plus avant de connsdtre celle-ci. Je ne l'ai plus iK aimée le jour où, à mon insu, peu à peu, elle a îK cessé d'être !e mobile de mes espérances.

a Ai-je maintenant le droit de vous confier le soin « de son avenir? Ce droit de m'occnper d'elle, de re- « garder dans son existence, ne l'ai-je pas perdu en « l'abandonnant? A vous de le décider. En tout cas, « je sais que, si elle perd un fiancé^ il lui reste un

SANS VENPfl^A^t). lot

« lï^ç en Ypvi^. i^u Bç^ilievi de ma tris^e^C;^ ç'es^ ce ^ qui ^it i^a çop^qlatiqn.

a Raoul D. »

Cette lettre grandissait le rôle de Victor et lui donnait, plus qu'il n*s(vait osé l'espérer, le droit de iiiéler sa vie à celle de Delphine. En la recevant, il se demanda comment il annoncerait à la pauvre délaissée ral)andon définitif dont elle était l'objet. Puis il pensa (jue le moyen le plus simple était de lui communiquer }a lettre de Raoul. C est ce qu'il fit avec des précautions infinies. Delphine lut d'un bout à l'autre, et sans pâlir, son arrêt. Quand elle eut fini, elle leva sur Victor son visage pâle et calme. Mais ses forces étaient vaincues; une réaction soudaine s'opéra dans cette nature vaillante, mais trop cruellement frappéjB, et la jeune fille perdit connaissance, tandis que la fatale lettre s'échappait de ses mains tremblantes.

YI

Après cet évanouissement, ]^elp]:li^e eut la fièvre peuflant ^^^jt joijf s et dut gardef la chamJjrjB. Yjptor en profit^ pour se rendr^ à Iliiiaies, afin .d y voir Pl^^tines. y n'.^p^rait pas î.e rfHfteper j iji.^js sa coj^-

science lui dictait ces derniers efforts qu'il savait pourtant devoir être vains. Il trouva Raoul installé dans Tappartement de la Léonti. La cantatrice était absente et Victor put librement parler à Raoul. Il lui tint un discours éloquent où tout ce que son désir de voir Delphine heureuse put lui inspirer eut sa place.

— Vos paroles sont inutiles, hii répondit Raoul. Tout est bien fini entre Delphine et moi. Ne cherchez pas à nous réunir. Nous ne devons plus nous revoir.

— Delphine en mourra, s'écria Victor.

— Mais que puis-je faire? Vous ne connaissez pas la Léonti, dit Raoul. Aussi bien que Delphine, elle est femme à mourir d'amour. Avec elle , je suis engagé plus encore qu'avec Delphine : c'est pour cela que je me dois tout à elle... D'ailleurs, c'est celle-là, celle-là seule que j'aime.

— Pauvre Delphine !

— Dites surtout : pauvre Raoul ! car elle pourra m'oublier; mais moi, jusqu'à ce moment, j'aurai la triste conviction de la savoir malheureuse par ma faute. Nous sommes victimes d'une fatalité, d'une duperie de l'amour qui, après s'être mis entre nous, s'en est tout à coup retiré I...

Raoul s'arrêta et Victor ne voulut pas continuer une conversation inutile et douloureuse.

En ce moment, la Léonti entra. A l'aspect de Victor, elle devina ce qui venait de se passer : mais, en même temps, le regard que lui lança Dessertines lui prouva

qu'elle n'avait rien à craindre de sa rivale abandon-^ née : elle fut charmante pour Victor de Robemier.

*- Je chante Norma dans trois jours , monsieur le comte, lui dit -elle au moment où il se retirait. J'espère bien que vous me ferez l'honneur de venir m'entendre.

— Je vous le promets, Madame, répondit Victor. Lorsqu'il revint aux Buissières, Delphine était sur

pied. Sou visage avait repris sa sérénité habituelle^ sinon ses belles couleurs d'autrefois. Ses traits, sa parole, son geste étaient empreints d'une fermeté sous laquelle une grande résolution pouvait seule se cacher.

— Vous l'avez vu? dit-elle à Victor. — Et comme il ne répondait pas, elle ajouta : — Ne manquez pas de franchise. Je suis assea^ forte à présent pour connaître la vérité. Ne me cachez rien. Sa résolution est inébranlable, n'est-ce pas?

— Oui, murmura Victor. Il ne reviendra pas.

— Ah I mon cœur est mort I

Ce fut la seule plainte de Delphine, et, après l'avoir doucement exprimée, elle releva la tète. Mais elle rencontra le visage désolé de Victor de Robernier.

— Ne dites pas que votre cœur est mort, s'écria- t-il malgré lui et comme emporté par la fougue de sa passion dont la plainte de Delphine avait compromis les espérances. Parce que vous avez été trompée une fois, n*aimerez-vous plus? Croyez-vous donc qu'il n'y aura pas sur votre route, dans votre vie, un homme prêt à

194 LBâ FIANÇAILLES

tomber à yq« pieds et que rien ne pomra jdaa ciét^ehep de Youat U eaiiste cet bQmine> aeyes^eià s^e, et X6\ ou tard il se déclarera.

A ces moU^ Delphine regarda fixement le jeune homme, comme pour lire au fond de sa pensée et y chercher le nom de cet amoureux dont il lui prédisait la venue. Son examen fut rapide et n'eut aucun résultat. Delphine n'avait pas compris, et ce fut d'une voix grave qu'elle dit :

— Pour moi^ maintenant, il ne s'agit plus d'aimer, mais de me venger.

— Vous venger l Ah! j^avais raison, votre coeur n'est pas mort. Vous aimez encore Raoul.

— Eh hien ! oui, s'écria violemment la jeune fiUe ; oui, je Taime encore et je le hais tout à la fois. Je Paime, puisque sa perte me laisse inconsolable ; je hi hais, puisque je sens bien qu'alors même qu'il serait à mes pieds , je ne lui pardonnerais pas d'avoir eu un seul moment la pensée de me trahir. Je l'aime et voici quatre ans que ma vie est pleine de lui. Et quel moment choisit-il pour m'abandonner? le moment où je suis seule au monde , sans défenseur pour lui rappeler sa parole, sans appui pour me venger.

— Je vous reste^ moi, Delphine, et si, pour vous plaire, il fallait vous venger, je vous vengerais. Mais à quoi vous servirait la vengeance?

— Elle me sera douce, soyez-en certain. Et pour l'accomplir , je n'ai besoin ni de vous ni de vot<^ 4^-

SANS LENaEMAfN. IM

Yùwmmi, swt lequel œpendant je ne eesse de oompter. Je me yengerai seule et sans effusion de sang, ajouta Delphine^ avec un sourire triste. Voiei ma réso^ lution. Elle est aussi inébranlable que la sienne et je Tai hien méditée. N'essayez donc par de m'en faire changer. Dès demain^ j'entre au théâtre.

— Au théâtre, fit Victor stupéfait; mais je ne vois pas...

— Comment cela me venge? Vous allez le comprendre. Pourquoi Dessertines a-t-il aimé cette femme^ si ce n'est pour son talent de cantatrice, pour les applaudissements et la gloire qu'elle en tire ? Son amour a été de l'orgueil, soyez-en sûr. Il est fier d'elle parce qu'elle est l'idole d'une foule que sa voix subjugue et charme. Mais qui vous dit que, le jour où la foule ne l'idolâtrerait plus, elle verrait toujours à ses pieds celui qui m'abandonne pour la suivre? Voilà ce que je veux savoir. Eh bien î moi aussi, j'ai une voix. On me Ta dit souvent. J'aurai du talent et, en attendant, je veux, dans trois jours d'ici, chanter à côté de ma rivale et lui ravir, sous les yeux de son amant, les couronnes qu'on prépare pour elle.

Ces paroles avaient été prononcées brièvement, avec feu, mais en même temps avec un calme qui disait toute l'énergie du projet qu'elles trahissaient. Victor de Robernier, quoique terrassé par la surpris**, n'éleva pas une seule objection contre le plan de Delphine, et celle-ci, pour lui prouver qu elle ne se chargeait pas

196 LKS FIANÇAILLES

d'an fardeau trop lourd , se mit au piano et chanta. Elle avait dit vrai. Sa voix était belle, souple, étendue. Elle ne manquait ni de science, ni de méthode. Elle avait eu d'excellents maîtres et^ grâce à leurs leçons^ elle pouvait, sans en prendre de nouvelles, monter sur un théâtre, et chanter les rôles qu'elle savait. Cependant, de là à égaler ime artiste comme la Léonti, il y avait des abîmes. C'est par ce côté que Victor essaya de la détourner de son projet.

— Je n'invoquerai pas, pour vous empêcher de prendre un aussi violent parti, le respect que vous vous devez à vous-même et le soin de votre propre dignité. Mais considérez avec moi un autre obstacle que vous n'avez pas prévu. Qu'arrivera-1>-il de vous si la Léonti vous écrase dans son triomphe, si, au lieu de la dépasser, vous ne l'égalez même pas^ si les couronnes que vous voulez lui enlever vont toutes vers eUe ?

— Ma dignité n'a rien à craindre, ni sur un théâtre, ni ailleurs. J'ai été honnête jusqu'ici, je m'en souviendrai partout. Quant à votre question , elle touche le fond même de la lutte que je vais entreprendre. J'ai l'espoir -de vaincre. Mais si j'étais vaincue, je reviendrais ici, aussi calme dans ma défaite que dans un succès, si le succès m'arrivait...

— Eh bien I reprit alors M, de Robernier, en mettant des supplications dans son geste et dans sa voix et en prêtant à son accent toute l'émotion qui débordait de son cœur, puisque la réalisation de votre dan-

gereux projet n'aurait d'autre résultat que de vous ramener plus triste, plus abimée, plus meurtrie, dans cette calme maison, ne l'abandonnez pas, restez-y^ et si, pour vous y retenir, il vous fallait l'assurance que vous n'y serez pas seule, que vous y vivrez entourée, servie^ aimée, respectée, laissez-moi vous donner cette assurance. Je vous aime, continua Victor avec une éloquence juvénile et passionnée, et je ne vous l'aurais pas dit, si je n'espérais par là arrêter l'exécution d'un dessein que je ne puis approuver. Je vous aime, et dès à présent je vous offre, pour le jour où vous voudrez les accepter, ma fortune et mon nom. Ils sont à vous, Delphine. Aujourd'hui comme dans dix ans, vous pourrez les demander. Je suis votre esclave, et c'est cet esclave qui vous demande de rester, au nom de l'avenir qull vous offre , au nom du passé que vous pleurez.

Dès le début, le langage de Victor avait ému Delphine jusqu'aux larmes ; mais elle était loin de s'attendre à une conclusion de ce genre. En entendant cette déclaration si claire et si noblement faite , elle crut à un rêve. Elle ressentit dans son cœur une de ces se* cousses violentes qui renversent tous les sentiments anciens pour les faire disparaître et céder leur place à de nouveaux. EUe comprit qu'elle aimerait M. de Robemier. N'était-ce pas l'aimer déjà? Mais après avoir qualifié d'orgueil l'amour de Dessertines pour la Léonti, elle n'était pas femme à faire taire sa fierté

native et à accepter aiosi.qa, reiiq[>laQj^t, 9lprft.n)èiQfi. que ce rei^plaçant s'appelait, le comt^ 4^ I^ober* nier.

— Yous êtes un généreux ami, mpn seul smij» lui ditrelle, mais vous me iex^e% des discours qui me bou^. leveJRsent^.A cette heure. Je ne puis, vou? répondre,. Je ne sais, Qù, j'en suis, j'ai besoin d'y voir clair ep.mpir meme ; sortes;,. laisseaj-moi, jp youscq: griQ*

Et, bri9ée par cette scène, elle alla,a'(^nfei?Qer d^s sa cbambrC) tandis que le Qomte rentrait a|i. château, en pBoip àmille agilta]tioi>s.mélangé<e$ àJa. fois d'errances, et de craintes. Elle resta, seule u^e, heure. Puis elle appela. Lucie.

-^ Lucie, lui dit-elle, m'aimes-tii assez pour me suivre partout où j'irai, pour ne t'étonjiei; derieii de ce qu^ tu me verras faire , pour ne me questionner jamais et pour m'estimer toujours?

La jeune paysaime c^oi^a les.Qxsilis ensigi^e d'étoauement,

— Que me dea;iandez-^youj5 là^ ma4^mpiselle Qelpbipe.?, dit-elle. Je ^\m 4 vous, cprps et â#ie,, ju^(ju,'à la.i»ort Doïmi^'W>i vos, ordres, j^ iQs.exi^çij^eiiai.

{),ejlphjne l'embrassa.

--. Je ce t'avais pas mal jugée , tu e* digiji^ die. ta jxme, fiit-eUep Pips elle ajouta, :. NojU3. partons ce soûç poun IJ^^io»^, et de là pour u^ lot^g ^^J^^S^ ; U f^^t q^ tohut le DQLondefici, l'ignore.

El* Ltttiie sortit, sans adresser à. sa maîtresse une seule question. Restée seule, Delphine se composa ra^ pidement un bagage d'objets indispensables;, elle se munit de quelques bijoux qui luivenaient de sa mère, de l'aident dont elle pouvait disposer, et lorsque tont fut! prêt, lorsque Lucie lui eut annoncé que les dispor sitions étaient prises pour que leur départ s'effectuât à rinsu de tous et leur route en sûreté , aile écrivit à Victor de Robemier la lettre suivante qui devait Lui être remise le lendemain matin.

« Vous êtes un noble cœur, Victor, et je ne puis « rien vous dire qui vous exprime mieux ma grati- (( tttde. Vous m'avez offert tout ce que vous pouviez « m'offhr, et si, au lendemain d'une catastrophe qui (( laisse mou àme amèrement blessée, je me sentais a capable de répondre à votre dévouement par un (( amour susceptible de l'égaler, j'aoïtais ac4)epté yos « offres. Mais, à cette heure, rien de ce que je pour- « rais vous donner n'est digne de vous, parce que, « dans vos bras, je penserais encore à Tautre, à celtoi « qui me délaisse. Vous le voyez, je suis franche; a mais pour l'être jusqu'au bout, je dois vous dire a d'espérer. Ce que je refuse aujourd'hui, je l'accepa terai peut-être plus tard, mais après avoir satisfait a au besoin de vengeance qui m'obsède. Pardonnez à (( ces colères ^voos prouvent la grandeur de mon inr c dignité et n'essayez plus de me détot&rn^ dnprqiel

«r que j'ai conçu, je 9erai inébraslable. Je suis horiia blement volée. On m*a pris le cœur que j'avais a conquis. Je ne veux rien faire pour le posséder ena core ; mais je ne puis m'en laisser dépouiller sans (c crier, sans pleurer , sans montrer enfin , à Tingrat « qui me quitte, la profondeur de la blessure qu'il « m'a faite. Un jour, ce sera ma vengeance. Et puis, « n'ai-je pas besoin de vous mettre à l'épreuve, de sa- « voir si votre amour n'est pas de la pitié ? Ainsi donc, a je pars, et dans trois jours, c'est à côté de ma rivale « chantant Norma que je veux chanter Adalgise. Les « rôles seront intervertis. Pour le spectateur, c'est c< moi qui serai la suppliante, la malheureuse; mais « pour elle , pour lui , je serai celle qui fait trembler « les coupables et les traîtres. Ne croyez pas que je « sois folle. Mais vous connaissez l'ardeur du sang « méridional qui coule en moi. J'ai vécu sous le soleil (( et il m'a chauffé le cerveau.

a Ne cherchez pas à me revoir avant l'exécution « de mon projet. Jusque-là, je serai invisible, et « dans trois jours vous pourrez juger de quoi est « capable une femme qui veut punir avant d'ou- « blier. »

Le lendemain, à l'heure où Victor lisait cette lettre, Delphine était à Nîmes et, accompagnée de Lude, elle se présentait chez le directeur du théâtre. En voyant

entrer dans son cabinet une jeune fille en grand deuil, accompagnée d'une femme de chambre^ le directeur se leva, ofirit des sièges et attendit.

— Monsieur^ lui dit Delphine, je désirerais chanter sur votre théâtre.

— En amateur, sans doute ? car différemment tous les emplois sont remplis.

— En amateur, soit, répondit Delphine : nous verrons ensuite.

En province , les directeurs de théâtre ont souvent des offres pareilles. Tantôt c'est un fils de famille qui veut inquiéter un père récalcitrant en le menaçant de monter sur les planches; tantôt un chanteur de salon qui veut essayer sa voix dans un milieu pins imposant. Des faits pareils constituent toujours une bonne fortune pour un directeur qui sait en profiter et spéculer habilement sur la curiosité publique. Loin d'être repoussée , la proposition de Delphine fut donc accueillie sur-le-champ par l'imprésario.

— - Voulez-vous, Mademoiselle, lui dit-il, me donner un échantillon de votre voix?

Et en même temps, il ouvrait un piano qui se trouvait dans un coin du salon. Delphine alla s'asseoir devant l'instrument; les touches résonnèrent sous ses doigts et, d'une voix vibrante et douce à la fois, elle commença le grand air que chante Adalgise à la fin du

premier acte de Norma.

— C'est très-beau, Mademoiselle, lui dit le direc-

*102 LES PlANOAILLEâ

'tetir, lorsqu'elle etit terminé, '^t je suis 'prêté vous •confier ler61e qui vous conviendTa.

— Celui que je viens de clMUter ?

— 'Quoi ! TOUS chanteriez Adàlgtse î

— Pourquoi pas ?

— 'Mais à côté de la Léonti dans le rcMe de Norma ?

— J'essaierai, Monsieur !

Le directeur réfléchit un moment. ^La première chanteuse de son théâtre, celle qu'il jugeait la moins radigne de donner la réplique à la Léonti^ ne valait certainement pas la jeune fille qu'il venait d'entendre. Trois jours le séparaient encxîre de la première représentation de la Léonli. C'était plus qu'il n'en fallait^ vu l'intelligence delà jeune débutante, pour la préparer à figurer, sans trop de désavantage, à côté <dc ^illustre cantatrice, une des gloires du Théâtre-Italien. l\ se décida -donc à accepter l'offre de Delphine. Il n'eût pas hésité une minute s'il eût connu 'le mohile

' qui la poussait. •Une femme dans ces conditions peut

' tout,' même xm miracle .

— Eh bien ! Mademoiselle, j'accepte. Pendant ces * trois jours^ nous étudierons ensemble. Iln'y .a<fti'une difficulté/ c'est' que- la Léonti n'asâfite pas aux répéti- ♦Kions.* Unef artiste du théâtre tient le. rôle à sa place. -A^onsr ne •vous trouverezen face d'eUetqne sur la scènr . ^î"îe serez*vous pas intimidée'?

— Je me serai préparée à l'admirei età la aecondrt -'de mon raienx.

— ' AUotis, '«Mit ttïaréhéra/répofidit'te^ directeur, qui toyàlt à s&a s^yéctaéte Ufa d»uMe attrait pour le '^blic. A'pti^pos, deinanda-t4l, quel'nmn mettrrtnsn»ûs stoTaffiehé?

'*- Mademoiselle Stéjhen, répondit Delpiiiite, qni «er rappela le nom de sa'mère.

■ Étte passa = les • trois jours suivants , enfermée avec Luèie dans Une èhambrede l'h^ôtèl, ne recevant qtie le directeur du théâtre ^jui' venait Faider de* ws conseils. Le soir, elle allait à ïa répétîtiofïoù son travail se trahissait dans les progrès qu'elle faisait chaque fois. Au jour voulu, elle était prête.

Dès la veille, de grandes affiches placardées par toute la tîlle annonçaient la solennité musicale' qui se pl^éparaît. Tout le pubKc dilettante était en aussi 'granfd émoi' que deux années auparavant, alors que TAHiOni avait 'passé par Nîmes. On savait que la Létoti étiât une grande artiste. Qaèlques*-uns l'avaient èirteddue à ^ Paris ou à Londres; et, pour celte foule ' fehoîsie qui dans les grandes comme dans les petites vïlle* s'intéresse aux choses du théâtre, l'entendre po«r ' iaf^^remière oif pour la seconde fois, était une grande •'itte.- Mai^ce qui n'excitait pas moins la curioaté/ c'était une petite note traitreusement glissée au bas de l'affiche et' ainsi conçue : ce Pour cette fois «enlement, "«'lttàdeinoteéll€f Stéf)hen, artiste amateur, remplira le * « tôle d*Adàl^ise. » Personne dans Nimes ne connais- 1»liitrinadentoiîselle Stéphën; G'en étàitasisezlionr fieâre

travailler les imaginations et les langues. Le soir désiré parut enfin au grand contentement des impatients. De bonne heure la salle était pleine. Dessertines^ qui avait beaucoup d'amis dans la ville et dont tout le monde connaissait la liaison avec la grande artiste, sans en deviner les péripéties, s'était placé au fond d'une loge, d'où il pouvait diriger les applaudissements. Quant à Victor de Robernier^ arrivé des Buissières le même jour^ il s'enferma dans une petite baignoire d*avant-scèue, caché à tous les regards^ à cause de son deuil. A sept heures, l'archet du chef d'orchestre donna le signal, et l'ouverture^ longuement étudiée par les musiciens, laissa entendre toutes ses beautés. Puis le rideau se leva. Norma entre à la troisième scène. Lorsque la Léonti parut dans son majestueux costume de druidesse, pâle, les cheveux épars, l'œil inspiré, il n'y eut qu'un cri d'admiration, et avant qu'elle eût ouvert la bouche, les applaudissements éclatèrent. Elle chanta de sa belle voix, avec une passion que l'art infini qu'elle mettait dans son jeu accusait davantage. Elle gagna la salle du premier coup, et lorsque, à la fin de la scène, elle sortit pour ne rentrer qu'au second acte, son succès était assuré.

Delphine parut alors dans le rôle d'Adalgise. Elle n'avait été présentée à sa rivale que quelques instants avant le spectacle ; mais elle venait de l'entendre, et son tempérament d'artiste avait fait taire la haine

SANS LENDEMAIN. â05

amassée daus son cœur. Encore éblouie de l'admi-*rable talent qui venait* de se révéler à elle, elle entra en scène, pâle non pas à cause de son rôle, comme la Léonti, mais parce qu'une émotion terrible faisait trembler son corps. De toutes parts, on se pencha pour la mieux voir; deux mille regards se fixèrent sur elle et toutes les oreilles attendirent. C'était ce qu'on appelle une salle froide. Si les battements de cœur pouvaient s'entendre, en ce moment, on aurait entendu trois cœurs battre avec une violence extrême. D'une part^ c'était Delphine aux prises avec un public dont il fallait conquérir les suffrages; d'autre part, c'était Dessertines qui venait de reconnaître la délaissée et qui frissonnait sous les coups d'une irrésistible terreur; enùn, c'était Victor de Robernier qui, dans le fond de sa loge obscure, serrait sa poitrine avec une force convulsive. Delphine ouvrit la bouche, et les premiers sons qui sortirent, paralysés par la crainte, furent faibles. Elle le sentit, et crut qu'elle allait devenir tout à fait muette. Mais, au même instant, il lui sembla que le pubUc comprenait son éwotion, que les regards fixés sur elle devenaient plus sympathiques. Ce fut comme un coup d'éperon. Son front se redressa, ses yeux brillèrent; elle était seule en scène; les planches, le décor, tout lui appartenait: elle fut rassurée. Alors elle mit toute son àme dans sa voix, qui sortit de son gosier pure, belle, fraîche, et charma les spectateurs. Une fois que les premiers

l^saTps ^»r^t écbté, miphioeifijt /ÇAÇoi^e, plus A l'Aise. Elle put. laisser ^piirer les qualités qui di^tioguaieut sou talent. I^.fxaiclxe.qr cje.fia ypix ^t surtoi^t rem^r qu4e et,4^)xuisitjQ|at ce que sou ipexpériçu^^e aur.ait pu avoir de.fâcbeux. £ii*3omme^ il, se trouvait qjgu?,.si Dçl^hiue n'avait pas la scieuce de la L^puti, elle^ayait , nçe, voix. plus. (dp^ce et-pljas tendre. Le public s'en- .^usjias^a,. se monta, pç^ à. peu et iie cherelia. plus qi;i^ l'occasion d'applai;i/iir» Pç^pjbine sut la, fouruinci^r ,^,]^.a^èredont elle cj^^ta la cavatiue qiui.tennioe ,jle premier .aote. Elle chanta, en artiste. On, devinait U^e étoile future pour le th^àtre^pù les étoiles onl; besoin , d'être, brillâtes à cau^c. de leur . peu <ie durée. Çnfin , Je. rideau se . l^ais^a . et , Dfilphine fut . rappelée. Elle revint amenée par Facteur .q\?i tenait le rôle.nje PoUio^ . Quelques voix , réclamèrent la Léonti , mais la Léonti^ne parut pas, et tpute^ les ovatiojQi^ furent pçur la débutante. Elle revint dans sa loge, le sourire, aux lèvres,4e la joie plein Içs ye^ux, et ce fut.Yictor qu'^e .y.penppnjLra.

— Eh bien ! lui dit'ûlle, en . Ipi teft^î^ît la in?gi^ et eu, embrassant, Luqie qui pleurait de bonheyr, êtes- .TOUS fioftteni?

, :r-/YQU5 ètes.\me,grçniçle art^site, répon^it^Victor. r-r Grande, firtiste ! iïàvi;ffiura, Pelplupe,,,que,^*iai-. /.port^ljJQ^e.yqnge.

l\ I9I jf ta.un, regard ^e reprpclie.

— Lâisâez-riior/iiiofl anii; dit-ellë, il Aiùt que Lnde reiiletle uti'iiëu d'ordre dans ma toilette.

— Je Taitrie! je l^aime! s'écria le {(auVre g^uiçoii, une fois dehors. Il faut que je Ik ramène aux Buissiêres et que je la sauve d'elle-même.

Pendauf ce temps^ la Léôûti était, elle aussi, dans sa loge, fiévreuse, encolérée.

— ^ Cômrii'eut', s'éciîait*elle en serrant lés poings et en' s'àdresssint' aù directeur silencieux, vous m'aunoncet â' votre public avec ffacaë; de toutes partis on dit de moi des merveilles, on conçoit tant d'espérancesque, poui' les réàlièër, je me vois obligée à' des prodiges^ et^ pour me seconder, vous me donnez une Adàlgisë qui* chaiite miéu* que moi?

— Oh ! Jffâdfeime ! ihùrm^ira* lô directeur, avec un sourire qui traduisait son incrédulité.

lia' Léonti' se mordit les lèvres : elle aVait été un peu loin dans son dépit.

— Mais enôn quelle est cette femme? démanda-li^lie .

-^ Une débutante, une simple débuliani»^ ignorée du public il' y a une heure, et certaînenient je ne pouvais pas prévoir qu'à' vôtre côté elle obtiendrait un succès pareiï.

Ali wlétàe mbtiieut, Dessértinés entra, non: m<yiàs ému que les acteurs dé cette ^cène.

— C'est elle ! s'écria-t-il,

— dtjàîi eïïe ! ExpKcfuez^vous, fît bi-ièvettient la Léoiifî.

Dessertines aperçut le directeur et fit signe à la Léonti qu'il ue pouvait parler devant un témoin. Saisi nu passage, le geste fut compris et le témoin sortit.

— Oui, continua Dessertines, cette femme qui vient de t'enlever ton succès, c'est elle, la femme que je devais épouser et que j'ai abandonnée pour te suivre.

Tous les traits de la Léonti se décomposèrent à ces mots et se couvrirent d'une terreur pareille à celle dont Dessertines avait été saisi en voyant Delphine paraître sur le théâtre.

— Comme elle l'aimait ! murmura-t-elle, et comme elle se venge !

Puis, par un mouvement naturel en ce moment où la peur l'envahissait, elle attira Sun amant dans ses bras et lui dit :

— Tu ne me quitteras pas au moins pour retourner vers elle?

— Je ne te quitterai jamais, répondit Raoul.

— Merci ! Maintenant je n'ai plus de crainte, et tu vas voir comme je vais l'écraser cette audacieuse, fit la Léonti avec une fierté superbe.

— Par pitié, ménage-la, murmura Raoul.

La Léonti le regarda, et lui montrant la porte :

— Si tu l'aimes encore, va-t'en.

— Non ! non ! je ne l'aime plus.

Le second acte commença et les deux rivales furent en face l'une de l'autre. Nous n'analyserons pas les

wSANS LENDEMAIN. 209

sensations qu'elles éprouvèrent. D'après ce qui précède, on les devine toutes. Un fait à remarquer, c'est que Delphine, qui tenait un rôle de suppliante, eut, au moment même où il lui imposait le plus Thumilité, des regards écrasants pour celle qui était venue lui enlever sou bien. Tout le succès fut pour cette fille si originale et si hardie. Elle séduisit ses auditeurs, en troublant de plus en plus la Léonti, qui ne répondit pas à leur attente. A la fin de la pièce, Adalgise était montée au premier rang; Norma était descendue au second. Delphine obtint un triomphe éclatant, un de ces triomphes qui restent dans la chronique d'un théâtre, en un mot, celui qu'on réservait à la Léonti. Les bouquets couvrirent les planches ; les couronnes s'abattirent à ses pieds. On les avait tressées pour la cantatrice italienne. Delphine eut tous les hommages. Puis, au milieu du bruit, des bravos, des cris, le rideau tomba; alors les gens du théâtre l'entourèrent, le directeur en tète. On Tembrassait, on la félicitait, on lui pressait les mains. Au milieu de cette ovation, il lui sembla voir passer Dessertines, triste, honteux, fuyant son regard.

— Je me suis donc vengée, se dit-elle, quand elle fut seule... Suis-je plus heureuse? suis-je consolée? Non ! non I je souffre. Oh ! la paix ! le repos des jours passés. Je veux la solitude et le calme.

Mille pensées confuses se pressaient dans son cerveau; elle appelait Victor, Lurio; elle les demandait

2fO LÉS FlAl^^ÀlLLÊS

et iiî ëtaieût i côté d'elle. Elle n'y voysii plus : elle pléùraii, elle treniblait, et, ehën, elle se renversa cbnvulsivèmeni eu arrière ;

— î^artons ! piahons ! iit-elle, et elle perdit connaissance dan^ les bras de Lucie.

— ie le savais bien, s'écria Victor, qu'elle voudrait partir ! vite, Lucie, un châle I Ma voiture est à la porte.

Envelopper dâiis iin manteau là pauvre Delphine, inerte comme liri cadavre, la déposer dans la voiture, faire monter Lucie auprès délie, ihonter ensuite après avoir donné ses ordres, tout cela fut rapidement exécuta. l)êux heiu'es après, bii arrivait aux Buissières, et Delphine, un peu ràniinëe par les soins de Lucie et de Victor, pouvait, malgré sa hiiblesse, leur sourire iet les remercier.

Pendant le reste de la nuit, Lucie veilla sur elle et Victor se tint dans une pièce voisine. Delphine souffrait plus encore des suites de ses émotions que du mal occasionné par le départ de Âaoul. Vers le matin, elle reprit si complètement connaissance qu'elle appela Lucie et lui demanda où était Victor.

— M. de Robernier n'a pas quitté la maison, Mademoiselle, répondit Lucie; il a envoyé son domestique à Nîmes chercher un médecin.

— Il m'aime ! c'est bien vrai ! murmura Delphine. Delphine voulut le recevoir. Elle quitta son lit,

se fit habiller et se mit au coin dû feu dans un

SANS LENDEMAIfl. 21i

fauteuil, lucie répara le désordre de là cKamBre et abaissa les rideaux de ralcove. Elle ouvrit enduite là porte et fit signe à M. de tlobérnier qu'il pouvait entrer.

— Ah 1 vous voilà donc mieux poiiante, dît-il, en recevant en plein cœur iin sourire qui, malgré la tristesse dont il étaii empreint, semblait dire qu'il ne fallait pas perdre espoir.

— Je n'ai pas voulu mourir, répondit Delphine, et me voilà. Tout le désordre qui s'est opéré là, — et elle montrait son cœur, — n'est pas réparé; mais le temps et le calme seront mes meilleurs médecins. Celui qui va venir ne comprendra rien à mon mal. 11 viendra trop tard, d'ailleurs.

— l'rop tard 1 s'écria Victor alarmé.

— Ne suis-je pas en voie de guèrison î Je vous le répète : je n'ai pas voulu mourir, parce que je vous eusse laissé malheureux. Je ne pouvais vous laisser malheureux, après tout ce que vous avez fait pour moi. Vous avez été bon, compatissant, délicat. Vous avez compris ce qu'il y avait de faux dans la position d'une pauvre fille de vingt-deux ans, seule, trompée, 'tant que vous avez vécu ici, me sachant aimée, il n'est pas sorti de votre bouche un seul mot pour me parler de votre amour, et vous ne m'en avez parlé que lorsque vous avez eu besoin de me convaincre que , malgré l'abaûdon de l'autre, je pouvais encore goûter \ès bonnes joies de la vie. Et vous avez eu raison, car

il est quelquefois bon de vivre, — ajouta Delphine, en voyant pénétrer dans sa chambre les premiers rayons d'une belle journée de printemps. On ne meurt pas toujours à la suite d'une secousse qui semble briser le cœur, continua la jeune fille, tandis que M. de Robemiep Fécoutait avec ravissement. On ne meurt pas surtout quand l'abandon qui pouvait tuer preuve tout à coup l'indignité de celui qu'on a aimé et révèle d'autres trésors d'amour. J'ai vécu , Victor , j'ai vécu pour vous. Si donc un cœur éprouvé, meurtri peut - être , mais disposé à guérir, ne vous fdt pas peur, descendez les degrés du mien et, tout au fond, vous trouverez une place libre; si elle vous convient, restez-y.

— Merci I merci 1 murmura Victor, le visage baigné de larmes de bonheur.

Delphine reprit :

— De tout autre je n'eusse rien accepté. De vous, je puis tout recevoir. Vous me connaissez bien et vous ne me soupçonnez pas d'ambition. Jamais je n'avais désiré la position où vous allez me mettre ; mais, en l'acceptant, je prouve ma reconnaissance par l'unique moyen qui soit en mon pouvoir. J'en suis le prix, et c'est le seul que je puisse vous donner.

Victor prit la main de Delphine et y déposa un baiser. Puis, ils se regardèrent quelques instants, et si Victor ne dit pas à Delphine tout ce que son cœur contenait d'amour, c'est qu'il en fut empêché par la

présence de Lucie. La pauvre enfant, fatiguée par uuo nuit sans sommeil, s'était assoupie dans un coin; mais elle n'avait pas quitté la chambre. Ainsi l'avait voulu Delphine. Victor se leva et sortit lentement. Il voulait être seul. Aux heures de joie, le recueillement et le silence ont pour les grands cœurs d'ineffables voluptés.

Dès qu'il fut sorti, Delphine, malgré sa faiblesse^ quitta son fauteuil, s'agenouilla à la place où Victor s'était agenouillé devant elle, et, le regard fixé sur le crucifix d'ivoire, dont le corps blanc jaunissait sons les premières et pâles clartés du jour, elle pria.

— Mon Dieu, dit-elle, faites que je le rende heureux. Daus une heure de douleur, j'ai été folle, orgueilleuse et méchante. Mais je veux maintenant être une femme nouvelle, tout oublier pour ne me souvenir que des nouveaux devoirs dont je viens d'accepter le fardeau. — Puis, à voix basse, elle pria pour celui qu'elle ne voulait plus aimer.

Nous ne nous chargerons pas d'expliquer la brusque décision de Delphine. En acceptant la main de M. de Robernier, au lendemain du jour qui la faisait veuve même avant le mariage, avait-elle cédé au dépit, à la crainte de demeurer seule dans la vie, sans appui ni secours, ou bien aux sentiments que la noble conduite de Victor avait réveillés en elle ? A d'autres de le dire.

Fendant que son mariage se décidait ainsi, Desser-

214 LES FIANÇAIlLETs

tines et^là Léonti se préparaient à qiiittëi' NitHes. Des-" sertines, aëcablé de reiiibrdâ comiiie s'il eût donutiis liii' grand crime, ne demandait pas mieux que dé fiiirles' objets de s6s érilotiôiis et'dë ses terreurs. Et cependatit comme il eût été heureux d'entrevoir lin seul ilistatit cette Delphine qu'il laissait a cruellement frappée!. Car il avait encore la faiblesse secrète de croire que Delphine pôuvadi comprendre et excuser l'abandoh dont il la faisait victime, côttime si Delphine pouvait faire autre chose que lui pardonner. La Léonti', de soii' côté, né voulait plus nibntér sur un tliëâtré témoin dii succès dé sa rivale. Puife, elle avait hâle d'émriiëhei' Rabiil'liiîii dé tout' ce qui pouvait entretèiiîr en lui te soùv^eriir de celle qu*il' devait oublier. Dans lé voisinage' dé ni'àdemoisdliB Vàuiéelles, elle ne se sentait! pas sufesàmment maîtresse du ccéur qu'elle voullîit gai^ der. Elle tenait Delj^hlù'e pour une ennemie si réd'ôùtable qu'elle jugeait pjudent' dé la ftdr àù j^lus* tôt, avant qu'elle eût rien tenté ^bur rétemr son fiancé.

Au mois de novembre suivant, c'est-à-dire six mois après avoir quitté le Midi, Dessertines, en revenant d'Allemagne, où il avait passé la belle saison avec sa maîtresse, trouva chez lui une lettre arrivée peu dfe

.b^iips.ayant,çipn rçjopr et,qgi.)jai fai^a^t gart.du jpajçiage de M. 4e .ïlobemiçr avçc .piadex)çipis^lle V^^" zelles. Fort heureusement,. la. Lépp^i n'était pçspjcé- . septe an j;Qoment où il , pr|t . connais^nçe de cette i3ip-uvelle.,Elle.a^r^it. été, alarmée, non. sans raisqn, de 1^, p&iLçur qm eny^bit tout à çoyp le visage ^e, P^puL Il laissa .^çJbLapper un geste d'aba^tenjient , et se, mit à pjlçurçr^jÇar.Je temps qui y.çpait jçle s'éçoulçr.n'ayaii jp^s effacé de ^çn cioeur 1,'image de- Delphine. §pit.que les dé^lJ.u§ions jouruaJièrçs, amenées par la vie comj^uçie entre dçux êtres liés tout à coup Tun à Tautfe s^^s s'être Jamais conclus, eussent diminué Tordeur ^e sa passion, soit q,uele çOjUyçnjir de^ Delphine eût été pjlus. puiss^t que la présence de la.Léonti, cette passipn, as^ez forte d'abord, pçur lui faire oublier se^ propaeçses solennelles, était sur le point de s'éteindre. |£lle laissait échapper encore quelques lueurs, grâce aux efforts de la Léonti, aussi éprise de sou amant qu'au premier jour; mais un élément indispensable ,à sa vie, l'amour de Dessertines, pliait lui manquer. .Ii8v léonti, ayeuçlée par la. grandeur de ses seutiments, jQe ^Qvinait rien des luttes, que soutenait Raoul contre ^le passé et des. efforts qu'il, faisait pour n'en rien laisjser paraître. Chaque, joçr, depuis qu'elle l'avait arraché à Delphine, elle l'Éjve^t aimé davantage, sans dij;»^9n)a;tie et sans calcul, (somme une femme sûre de le yetenir toujours auprès d'elle. Dessertinesavajit aussi .^^î^té^un^hpnheur infini, mais il s'en était pi?jmf[te-

ment lassé, avant même de s'y être abandonné tout entier. A son insu même^ il était trop à Delphine pour être longtemps à la Léonti.

Âpres un long séjour en Allemagne^ il rentrait à Paris, avec l'intention de rompre au plus tôt une liaison dont il était las et avec le secret espoir que Delphine ne serait pas insensible à son repentir et aux protestations d'un amour que six mois auprès de la Léonti n'avaient pu tuer. La nouvelle du mariage jetait au vent toutes ses espérances, et le coup fut si rude qu'il en pleura. Gomme il comprenait bien maintenant que la Léonti était devenue pour lui une femme ordinaire, que Delphine eût assuré le bonheur de sa vie et quelle faute il avait commise en l'abandonnant pour suivre celle qu'il n'aimait déjà plus. Le cœur a de grandes faiblesses et de singuUers caprices. Après avoiiaimé éperduement deuxfemmes, qui toutes les deux lui avaient rendu amour pour amour, Raoul ne voulait plus de celle qui l'aimait encore et cherchait à revenir vei*s celle qui ne voulait plus de lui. Il resta longtemps assis, les coudes sur la table^ la tête dans ses mains et les yeux fixés sur la fatale lettre. Il reconstruisit toute sa vie passée, Theureux temps où il n'avait pas perdu le droit de parler d'amour à Delphine, et les belles heures qu'il avait passées auprès d'elle.

— Il est impossible, s'écria-t-il enfin, emporté par ses réflexions, et en se levant pour marcher dans sa chambre, qu'elle ne me pardonne pas ma faute...

SANS LENDEMAIN. St7

Elle ne peut avoir cessé de m'aimer. Le dépit peut la pousser dans les bras de Victor... mais, à coup sur, ce n'est pas l'amour. Oh ! la revoir ! la revoir ! et je suis sûr que je gagnerai ma cause. Sinon, j'obtiendrai du moins mon pardon et la certitude qu'elle ne me méprise pas.

— Ta cause est perdue, dit une voix sourde à côté de lui. Regarde la date de cette lettre. Delphine est mariée depuis quinze jours.

A ces mots, Dessertines se retourna. La Léonti était entrée sans qu'il Tentendit, et, comQie il avait parlé haut, elle venait de tout comprendre. Elle était pâle, tremblante, le regard chargé de colère et de mépris, et du doigt elle lui montrait la lettre a de faire part » ouverte sur la table.

— Cette lettre est du mois d'août, et nous sommes en novembre, reprit-elle.

Raoul se précipita sur la lettre : la Léonti ne se trompait pas. Il porta la main à son cœur.

— Il me semble que je vais mourir, s'écria-t-il.

— Nous pourrions mourir ensemble, si tu voulais^ dit gravement la Léonti en s'avançant vers lui; car moi, je vais mourir... tu m'as tuée. Mais, toi, tu n'en aurais pas le courage. Il n'est pas sincère ce cri que tu viens de pousser. Ce n'est pas la douleur qui t'accable; c'est la honte de te trouver surpris en flagrant délit de trahison, par celle que tu voulais trahir.

— Tais-toi, s'écria-.t-il, furieux de ce qu'elle eût ainsi deviné une partie de la vérité.

— Non ! je ne me tairai pas. Je suis libre de parlei*, et je veux que tu saches que tout à l'heure, lorsque je ne serai plus, c'est toi qui m'auras tuée. Je savais ce mariage. Je l'avais appris à Bade^ par un ami du comte de Robemier. Je ne t'en avais pas parlé dans la crainte de ce qui arrive. Mais j'avais redoublé de tendresse et d'amour, afin de rendre moins amers tes regrets, le jour où tu saurais que cette Delphine était perdue pour toi. Va I je savais qu'elle avait toujours une place dans ton cœur, et si, lorsque tu m'accablais de protestations, je ne te donnais pas un démenti^ c'est que j'espérais la faire oublier à force de dévouement. Et puis, nous sommes si faibles nous autres, si indulgentes pour celui que nous aimons^ que nous lui pardonnons quelquefois de faire deux parts de son cœur, pourvu que notre rivale soit loin de lui et n'ait aucune preuve de son amour. Je ne t'en voulais pas de penser encore à elle. Je savais bien dans quelles circonstances tu l'avais aimée. Je n'en voulais qu'à moi-même de ne pas te la faire oublier* assez vite. Et puis n'avais-je pas tes promesses? J'y ai cru de toutes mes forces, et c'est là ma faute, continua la Léonti, d'une voix que les larmes rendaient plus douces Tu ne devais pas tenir celles que tu m'avais faites, à moi, puisque tu n'as pas tenu celles que tu lui fis, à elle.

-^ Tu me reproches d'aTOir abandonné Delphine ! Mais pour qui Tai-je abandonnée?

•«« Oui, je te le reproche, et j'en ai le droit. Est-ce mcn qui sois allée te chercher? N'es-tu pas venu le premier me parler d'amour, et lorsque tu es venu, m^as-tu dit quels liens t*engageaient à cette femme ? Je t'aurais éloigné de moi. Tu parlais au contraire de m'aimer toujours, et lorsque je voulais douter de ta sincérité, tu t'irritais, tu cherchais à me convaincre et, à geaoux devant moi^ tu me disais : a Je suis prêt à TOUS chérir comme vous entendez l'être. Je vous livre toute ma vie. » Tu mentais^ car tu savais bien que ta vie ne t'appartenait pas.

Raoul voulut répondre et il le fit sans réfléchir.

— Vous avez reçu dans votre vie assez de dédarations d'amour pour savoir le cas qu'il fallait Caire de la mienne.

*- Pour t'excuser tu ne trouves qu'une insulte, lui répondit la Léonti, en le regardant avec pitié, mais aneinsoHe encore plus cruelle pour toi que pour moi; car m tu me ranges ainsi parmi les femmes qui inspirent si peu le respect que tout le monde ose leur parler d'amo^, tu te ranges, toi, parmi les hommes assez vils pour tomber aux pieds de ces femmes et aider à les perdre, au moyen de promesses qu'ils savent ne devoir jamais tenir. Pour ton honneur, je ne veux pas croire que lorsque tu étais à mes pieds ton amour ne disait pas tout ce que disait ta bouche ; car

TabandoD où ta as laissé ta fiancée n'aurait pas d'excuse et serait une lâcheté.

Ainsi Dessertines se trouvait pris dans son propre piège. D'un mot, il pouvait en sortir. En des cas pareils, hommes et fenmies ont toujours à donner une raison assez bonne pour se tirer d'affidre. Ce mot, Raoul ne le prononça pas, et la Léonti sortit de chez lui le cœur brisé. En entrant dans sa chambre, elle tdmba comme folle dans un fauteuil. Puis elle se leva, cédant à l'agitation qui l'obsédait. — Heureusement, j'en mourrai ! se dit-elle, en se regardant dans une glace qui lui renvoya le reflet de son visage altéré, pâle et défait.

Elle devait chanter le soir pour sa rentrée au Théâtre-Italien, où son engagement avait été renouvelé. Elle eut le courage de se décider à y aller, quoique ce ne fdt pas une mince tâche, pui8qu\>n donnait / Puritàni. Mais comme elle était Italienne, c'est-à-dire dévote, elle pria pour demander à Dieu la grâce de bien chanter son rôle ce soir-là, et de mourir ensuite. Puis elle appela celui de ses domestiques dans lequel elle avait le plus de confiance et lui ordonna d'aller se mettre en faction à la porté de Dessertines et de venir à minuit, à la sortie du théâtre, lui dire comment il avait passé sa soirée.

— Si Dieu exauce ma prière et si je meurs ce soir, se dit*elle, je serai bien aise de savoir ce qu'il fera pendant que je rendrai le dernier soupir.

Le soir, elle alla au tiiëàtre à pied. En route, elle entra dans une église, y pria avec une grande ferveur, et n'en sortit qu'après être restée vingt minutes environ dans un confessional. Il ne but pas oublier que la Léonti était née à Rome. Son succès dans l'admirable opéra de Bellini fut immense. Applaudie, acclamée, rappelée, couverte de bouquets et de couronnes, elle oublia un moment la grande douleur qui durant la soirée n'avait pas cessé de gronder dans son sein. Mais après la représentation, lorsque la foule fut écoulée, lorsque le tumulte eut fait place au calme et qu'elle se trouva seule dans sa loge, elle se sentit plus triste qu'auparavant, et si mal qu'elle crut la mort près d'elle.

— Je l'ai voulu. Je serai prête, se dit-elle. Au même moment, son domestique entra.

-— Que savez-vous?

— Madame, répondit cet homme, M. Dessertines est sorti de chez lui à sept heures. Il est monté dans une voiture sur laquelle on a mis ses bagages, et cette voitore l'a conduit au chemin de fer de Lyon.

— Il est allé auprès d'elle, s'écria la cantatrice avec indignation, pour la tromper encore, sans doute. Non, cela ne sera pas, je ne veux pas mourir maintenant... Nous partons demain pour le Midi, ajouta-t-elle en s'adressant à sa femme de chambre qui finissait de rhabiUer.

Dessertines était en efièt parti pour les Buissières ;

22S LBS PUFtÇAlLLRS

il voulait revoir Delphine. Qu'elle fût mariée ou %ùn, il se jetterait à ses pieds et lui demanderait oe pardon sans lequel il ne pouvait plus vivre. Les repioches é9 la Léonti, loin de changer son projet^ n'avaient eu d'autre résultat que de lui en faire désirer plus vite la réalisation. Il avait hâte d'être auprès de Delphine; il lui semblait qu'il allait la trouver encore libre. Et puis, il cherchait à fuir la Léonti et ne redoutait ma tant que de voir se renouveler la scène pénible que nous avons racontée plus haut«

La route lui parut d'une longueur extrême, surtout entre Paris et Lyon. A partir de cette vitte, à n^esure qu'il approchait de Nimes, toute sa fermeté sMva*» nouissait; les beaux discours qu'il avait construits dans sa tête et qui deyaient lui rendre dans le cœur de Delphine son ancienne place, se défaisaient mot à mot. Son agitation redoublait ; il commençait à avoir peur de se trouver en sa présence. Plus que jamais^ en ce moment^ il se sentait coupable et s'avouait à sa grande honte qu'il était bien indigne de l'amour de Delphine. Ce qui augmentait encore sesoraintes^ c'est qu'il ignorait les véritables sentiments de Victor de Robemier à son égard. Depuis sa rupture avec DelpMne, il n'avait eu d'autre lettre des Buissôères que celle qui lui annonçait le mariage, Âllait*il trouver dans Victor un ami ou un ennemi?

C'est dans ces sentiments qu'il arriva à Nîmes et qu'il y resta toute une journée, sans os^seprésetlter

SANS LENDEMAIN. 3â3

aiiz Buissièreft. Enfin il se décida et il partit. 11 laissa dans une auberge, près du pont du Gard, la voiture qui rayait amené, pour jEaire à pied le court diemin qui le séparait encore du château. A mesure qu'il en approchait^ son cœur battait si irite qu'il eût été difficile d'en compter les pulsations. Il voyait déjà les grands arbres du parc, à travers lesquels miroitaient au soleil la toiture d'ardoise et les vitres des hautes croisées. Le parc des Buissières est fort vaste, et en certains endroits clos simplement de haies vives, taillées en buissons et très-élevées. Raoul y entra par une ouverture naturellement pratiquée dans le fourré. Puis, il s'avança doucement vers le château, suivant les allées les plus sinueuses et hésitant encore à se présenter. On se rappelle qu'on était alors au mois de novembre, c'est-à-dire à rentrée de l'hiver. Les feuilles desséchées formaient un bruyant tapis qui crépitait sous le pied de Raoul. Il marcha quelques minutes sans entoidre autre chose que le bruit qu'il faisait lui-même. Tout à coup, il entendit à dix pas de hii un bruit pareil. Il s'arrêta, le bruit continua et, au détour de l'allée qu'il suivait, il vit apparaître Delphine, Delphine toujours belle, toujours jeune^ vêtue de noir puisqu'elle était encore en deuil, mais n'ayant phis sur le visage et dans les yeux ni tristesse, ni fièvre. Il suffisait de lavoir pour se convaincre qu'elle commençait à être heureuse.

 1 aspect de Raoul, elle ne put retenir un cri. Mais,

elle se remit presqa'aussitôt et, s'avançant vers lui, elle loi dit brièvement et d'une voix émue :

— ' Je ne m'attendais pas à vous voir id. Je vous croyais biœ loin. Je ne sais pourquoi vous êtes venu ; mais afin de vous éviter des paroles inutiles, je dois vous apprendre que je suis mariée. Je suis la femme du comte de Robemier.

— Je le savais, répondit Raoul. '

— Mais, alors^ votre présence

— Vous étonne, n'est-ce pas? Soyez rassurée, Madame. Je venais auprès devons^ l'esprit perdu, la tète enfeu ; je voulais vous reparler de cet amour que vous encouragiez autrefois, qui n'a été que coupable et qui vous revenait plus grand, plus ardent qu'alors. Mais, en vous voyant unie à un autre, toujours séduisante, embellie même, je devine que vous èles heureuse, et ce n*est pas moi qui troublerai votre bonheur. Je pouvais être heureux auprès de vous; je vous ai perdue par ma faute : à moi seul d'en souffrir. Je pars content de vous avoir vue, mais le cœur déchiré de sentir détruite ma dernière espérance. Du moins me laisserez-vous emporter la pensée que votre pardon m'accompagne et que tout le mal que je vous ai fait....

— N'en parlons plus^ fit Delphine en l'interrompant. Je vous pardonne. Je vous ai pardonné depuis longtemps^ et je désire que tout le bonheur que je vous veux se réalise.

— Il n'en est plus pour moi ! murmura Raoul.

U y eut un long silence. Delphine, en se retrouvant d'une manière imprévue en &ce de celui qu'elle avait tant aimé, se sentait faible, tremblante, portée à Tindnlgence. Elle était toute prête à recevoir quelquesunes de ces excuses qui amènent une explication. En ce moment elle eût été presque heureuse de voir diminuer les torts de Raoul. Il se tint un moment devant elle, dans une attitude humble et suppliante; puis, voyant qu'elle ne reprenait plus la parole, il jugea qu'elle souhaitait de le voir partir. Il s'inclina, balbutia quelques mots qu'elle ne comioit pas et s^en alla lentement par le chemin qu'il avait suivi pour venir* Delphine eut un éblouissement et s'appuya contre un arbre pour ne pas tomber. Cette entrevue si courte avait causé dans tout son être un désordre effroyable. Mais elle parvint à surmonter cette faiblesse, et se redressant :

— Raoul^ s'écria-t-elle, vous êtes malheureux?

Ce fut un cri de sœur. Après l'avoir tant aimé, elle le revoyait pour la dernière fois, peut-être :*n'avaitelle pas le droit de Tinterroger ?

— Ah ! vous m'aimeriez encore ? fit-il, en revenant d'un seul bond jusqu'à elle.

Elle eut un geste superbe de grandeur et d'orgueil.

— Ne me &dtes pas repentir d'avoir cédé à l'intérêt

que je vous porte encore. Yous avez poussé là, tout à

l'heure, un cri de désespoir qui m'a eflBrayée. J'ai eu

pitié de vous. Je voas ai rappelé; ne détniisez pas ce que ce monvement a ea de bon, en en aaspeelaiijt rhonnèteté. Je n'aime que mon mari.

Ces paroles furent prononcées simplement^ et Raoïil se trouTa si hontenx de loi-même qu'il baissa la tèle et ne répondit pas.

— Je vous ai demandé si vous éliez midheuremky reprit^lle.

— Puisque je vous pards I

-^ Mais cette femme que vous aimez?...

-^ Je ne Taime plus. Je Tai quittée, il y a ^tix ours, po«r revenir vers vousl

-^ Je plains cette pamvire femme et je vous pltins^ TOUS, oar vous Taves dit : le bonheur ne vous est plue permis*

Comme Delphine venait de parler, un troisième peiv sonnage apparut tout à coup et se plaça entre die et Dessertines : c'était la Léonti. Arrivée à Nimes quelques heures après Raoul^ elle s'était mise sur ses traces et l'avait suivi jusqu'aux Buissières.

— Merci, madame, des bonnes paroles que vous venez de prononcer pour moi, dit-elle à la comtesse de Robemier. Je l'ai suivi jusqu'ici. J'étais là, derrière ces arbres, et j'ai tout entendu. Vous avez raison de me plaindre. Je soufire horriblement, je vais mourir, et l'amour qui me tue me fait encore faire des iqlies, comme celle de me présenter devant vous ainsi qu'une coureuse de grands chemins. Mais^ que VQulee-

TOUS, je suis folle, je me croyais aimée^ j'avais droit de Têtre, et tout à coup j'ai découvert qu'il né m'aimait plus. Âh! ne le plaignez pas, liai, ajouta la cantatrice, en écrasant son amant d'un regard de mépris. Il n'est pas même digne de votre pitié. Il vous a quittée pour venir vers moi^ qui ne savais pas queUes promesses l'attachaient à vous. Il me quitte pour revenir vers vous. Hais je l'ai àuivi à son^nsu pour vous mettre en garde contre ses séductions. J'ignorms queUe femme vous êtes* Je n'ai pas voulu qu'il pût vous faixe accepter son anH>Uri parce qu'il vous tromperait encore comme il nous a trompées.

Les derniers mots de la Léonti moururent dans les sanglots. Madame de Robemier, profondément émue, courut vers elle ; mais Dessertines la devança, il soutint lar Léonti. En mtoie temps elle tbancela, promena autour d'elle des yeux égarés et tomba dans set bras épuisée et mourante*

Quelques instants après, elle était au cliàieau, cou-* chée dans la chambre de Delphine, qui lui prodiguait, avee l'aide de Lucie, les soins les plus tendres. Victor de Robemier, à qui sa femme avait tout expliqué en de^x mots, avec cette délicatesse adroite et rusée que les femmes apportent quelquefois dans leur lan« gage, essayait de consoler Raoul qu'il avait entraîné 4oin de là.

Le soir, un médecin vint au château. Il vit la ma-* lade, secoua la tète et s'en alla après avoir doimé un

nom sdentifique aa mal qu'il considérait comme incurable*

La maladie était toute dans le cœur. On ne lui dit pas que la Léonti mourait d'un désespoir d'amour; mais il dut le deviner. Après que le médecin fut partie on manda un prêtre et on fit ensuite entrer Dessertines.

— Je te pardonne^ lui dit la Léonti qui venait de se réconcilier avec Dieu, et, pour te le prouver, c'est toi que je chaire de me ramener à Rome quand je ne serai plus. C'est là que je suis née; c'est là que je veux être enterrée. %

Dessertines fit signe, en pleurant, qu'il acceptait ce triste privilège. La Léonti mourut dans la nuit. Le lendemain Raoul, fidèle à sa promesse, emportait loin des Buissières^ où il ne devait plus revenir, le cadavre de cette victime de son amour.

— Mon cœur est là dedans avec elle, dit-il à Victor, en lui faisant ses derniers adieux. Je vais à Rome et je n'en reviendrai pas.

L'année suivante, la comtesse de Robemier mit au monde son premier enfant, et cet événement la combla de joie. Elle aimait son mari, non pas de cet amour enthousiaste et juvénile autrefois voué à Raoul, et qui avait failli la tuer, mais d'une afiection plus grave et non moins douce, basée sur l'estime qu'une année auprès de Victor avait fait naître en eUe pour ce grand cœur. Les femmes d'une intelligence supé-

rieure se laissent prendre volontiers aux consolations qu'on leur prodigue, et l'afEéction qu'elles donnent en retour a des charmes infinis. N'est-ce pas dire en quelques mots que le bonheur existait pour Delphine et pour Victor?

Quant à Dessertines, il a tenu parole. 11 est resté à Rome : au bout de deux ans, il est entré dans les ordres.

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