A PARIS
Duché de ***..,. Mai.
c< Mon cher ami, je pars ce soir. Il faut à tout prix que daus trois jours je sois en Provence. Au reçu de cette lettre, tu te rendras au ministère des affaires étrangères, tu demanderas le secrétaire particulier du ministre^ et tu te concerteras avec lui pour m'obtenir le congé que je n*ai pas le temps d'attendre, et pour le faire antidater, de telle sorte que je sois censé l'avoir reçu aujourd'hui, au moment où je pars. Du reste, tout cela est assez insignifiant, puisque j'écris officiellement au ministre. Le petit service que je te prie de me rendre n'est qu'un excès de précaution. Comme la France n'est pas en délicatesse avec le duc de ***, souverain de trente mille quatre cent trois individus, auprès duquel je la représente, un plénipotentiaire de mon importance peut quitter son poste sans craindre de comprôltiettre l'équilibre européen.
a J'arrive maintenant au but de mon voyage. Tu devines, toi le confident intime de mes plus grands secrets, tu devines qu*il s'agit d'elle, la grande, la splendide, la belle Esther. Je vais en Provence, pour la voir, non que j'en sois amoureux, — ai-je jamais
aimé? -^ mais parce qu'elle veut rompre une liaison que je ne trouve guère gênante et sur laquelle j*ai basé mon avjenir. Je te disais, le lendemain de son mariage, en te racontant le plus singulier des retours de noce :
-— c( Je veux être le Rastignac de cette madame de Nucingen, qui ne ressemble pas plus à madame de Nucingen que je ne ressemble à Rastignac.
« C'était te dire le rôle qu'Esther est destinée à jouer dans ma vie. Je veux que lorsqu'elle rentrera à Paris, dans un an, ou dans deux ans, elle commence à me protéger, enm'affîcbant. Je ne lui demande que cinq ans de protection. La sixième année, elle me mariera et je serai conseiller d'État. Voilà, mon vieux, quels sont mes projets. Tu ne les approuveras pas, j'en jsuis sûr. Le soir du jour du mariage d'Ësther, tu m'as traité de canaille, et si nous ne nous sommes pas brouillés, c'est que nous avons besoin l'un de l'autre. Tu es naïf comme un enfant; je suis perverti comme Néron. Tu n'as pas d'ambition ; la mienne est immense. Tu as encore des scrupules, je n'en ai plus. Voilà ce qui explique nos deux conduites. Je ne te demande donc pas d'approuver mes plans. Mais tu comprendras que j'ai été surpris de recevoir ce matin d'Estber, qui, depuis deux mois, malgré mes lettres réitérées, avait gardé le silence, un billet de deux lignes^ dans lequel elle me supplie de ne plus lui écrire, parce qu'elle veut ni'oublier.
a Aimerait-elle son mari ? Ce serait violent ! Soyez donc Tamant d'une femme pendant des mois, ayez prélevé sur elle le droit du seigneur, écrivez-lui les lettres les plus passionnées, recevez d'elle les extravagances les plus compromettantes, et cependant gardez le silence sur cette liaison, ne la compromettez pas^ elle vous récompensera en vous écrivant un beau matin : a Oubliez-moi, ne m'écrivez plus, » des folies, enfin ! Mais, non, ma petite comtesse, je ne vous oublierai pas ainsi. Vous m'êtes bien trop précieuse, et vous devez encore me l'être trop pour que je vous laisse échapper. Je vais apparaître soudain à vos yeux, et nous verrons bien si vous voulez m'oublier pour de vrai. Ça ne vous sera guère facile, je vous en préviens.
« Comprends-tu, mon vieux ami, le but de de mon voyage? Je vais rappeler à l'ordre qui l'a mérité. Du reste, ne me retire pas le peu d^estime que tu m'as laissé. Moins j'en ai, plus i'y tiens. Je resterai digne et ne veux que faire de la copie parlée, pour voir, une fois de plus, cette belle créature à mes pieds ou dans mes bras ! »
Lorsqu'après leur mariage Lionel et sa' femme étaient venus s'installer à Bouquenêgre, ils avaient trouvé le château tel qu'Esther Tavait laissé deux années auparavant. Elle en était partie, le cœur* libre et désireux de savoir; elle y rentrait après avoir souf-
D'ESTHER. lOS
féit, et larae de œtte sciescd de la vie qu'elle vnix A ohèreme&t payée. On était alors au toois de septembre. Esiher vit tomber les dernières feuilles des arbres que le vent avait dépouillés. Elle assista, Tàme triste et découragée, à Tarrivée de Thiver qui fût rigoureux, même dans ce pays aimé du soleil, et qui s'annonça par des vents impétueux devant lesquels marchaient d'interminables files de nuages gris et échevelés, et par des tempêtes qui bouleversaient la mer jusque dans ses profondeurs. Cet état de la nature était trop en harmonie avec l'état de Tàme d'Ësther pour qu'elle ne prit pas un certain plaisir à l'admirer; mais ce n'était pas là ce qui pouvait lui faire oublier ses souffrances. Par les lettres publiées précédemment on a vu ce que fut la situation ie Lionel et d'Esther, livrés à eux-mêmes pendant six mois. L'un, d'abord découragé, reprit courage; l'autre se laissa aller peu à peu à l'aimer et sentit augmenter ses remords à mesure que son amour grandissait. Seules, les lettres de son amie, sœur Glaire de la Rédemption, venaient de temps en temps lui rendre quelque force. Quant à celles d'Olivier^ qui parvenaient au château sous le couvert de miss Margaret, dès le deuxième mois de l'arrivée d'Esther à Bouquenêgre elles n'exerçaient plus sur elle qu'une impression désagréable et ne faisaient qu'exciter davantage ses douloureux regrets. Ce que souffiit ia malheureuse femme^ placée en &ce d'un mari qui l'adorait, qu'elle savait devoir aimer et dont
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elle se jngeait indigne, on a pu en avoir une idée par une des lettres qu'elle envoyait à sœur Glaire et qu'on a lue plus haut. Ce fut sur les conseils de la supérieure des Carmélites qu'elle cessa d'écrire à Olivier, tout en continuant à recevoir ses lettres. C'était un premier pas dans une voie salutaire.
Pendant ce temps, l'hiver avait passé : les arbres reprenaient leur feuillage, la mer son repos, le cielsa sénérité, et, en même temps que le printemps radieux rajeunissait la nature, Tamour non moins radieux descendait dans le pauvre cœur malade et troublé d'Esther et, malgré tous les remords qu'elle éprouvait, y apportait un peu de fraîcheur. Le jour où madame de Tarsannes, fatiguée par les lettres d'Olivier de Tessan, lui écrivit les deux lignes que le lecteur connaît et qui, selon elle, devaient à tout jamais clore leurs relations, Lionel était absent. Il surveUlait quelques réparations dans cette petite Ile de Bouquenêgre dont il a été déjà parlé et qui, située à une lieue en mer, ofirait un but agréable aux promenades des habitants du château. Esther avait profité de cette absence pour s'occuper encore d'Olivier. Elle eut besoin de toutes ses forces pour surmonter la répugnance qu'elle éprouvait à fixer son esprit sur un sujet fécond en considérations douloureuses. Elle traça cependant les deux lignes d'une main ferme, cacheta la lettre et la remit à Margaret, qui devait la porter secrètement au bureau de poste de Saint-Laurent.
D'BSTHER. m
-* C'est fini, se dit Esther restée seule^ s*il m'écrit encore^ je brûlerai ses lettres sans les lire.
Pais elle demeura assise devant le bureau sur lequel elle venait d'écrire^ croisa ses bras sur sa poitrine, ferma les yeux, et se recueillit. Au bout d'une heure elle se leva, le regard froid, le visage calme, comme si, après avoir réfiéi'M, elle venait de prendre une décision.
— Lionel m'aime, dit-elle tout haut^ je l'aime aussi, je veux, en faisant son bonheur, être heureuse comme dans un rêve céleste. S'il apprend un jour que j*ai été coupable, le réveil sera terrible. Mais peu importe, nous aurons vécu.
Dès cet instant, comme si elle eût étouffé ses remords, elle voulut s'abandonner à l'amour qui l'enivrait. Elle se trouva tout à coup transfigurée. L'espérance du bonheur immense qu'elle pressentait donna à son visage un éclat nouveau, et Lionel fut surpris de la trouver, en rentrant, tout autre qu'il Tavait laissée. Elle fut charmante pour lui. Après le dîner, ils decendirent dans le beau jardin que le marquis de Bouquenêgre avait fait tracer devant la grande terrasse, et, pendant plus d'une heure, ils se promenèrent silencieusement sous les allées ombreuses et parfumées. Le ciel était plein d'étoiles, et les murmures de la mer arrivaient jusqu'à eux. Esther éprouva dans cette soirée des joies qui lui étaient inconnues. De son côté Lionel, voyant devant lui une femme non-
Telle, devinait queeeUe heure si souvent appelée allait enfin arriver, et ce n'était pas saoïs un certain tiouble, d'ailleurs délicieux^qull envisageait0on fiiiur bonheur. Lorsque Thumidité comment^ à tomber avec la nuit, ils rentrèrent dans la chambre d'Ësther qui s'ouvrait sur la terrasse. Madame de Tarsannes se mit au piano, et ils chantèrent. Puis chants et accords cessèrent , ils n'écoutèrent plus que les musiques qui se faisaient entendre dans leurs cœurs. Il y eut quelques instants d'un charme indicible.
— Elle m'aime enfin ! se dit Lionel après un long silence et une muette contemplation; et alors il s'approcha d'Esther en tremblant, comme s'il eût voulu lui demander l'aveu de cet amour qui avait tant tardé à venir* Tout à coup Esther devint horriblement pâle et porta la main sur sa poitrine ; on eût dit qu'elle venait d'être soudainement frappée là.
•^ Qu'avez^vous, Esther? s'écria Lionel alarmé. -—Rien, mon ami! un malaise subit; appelez Margaret.
La malheureuse femme, en voyant Lionel amoureux devant elle, s'était tout à coup rappelé Olivier. Ce souvenir avait passé rapidement comme un cauchemar afireu^ et n'avait duré que quelques secondes. Mais c'était suffisant pour la rappeler à la réalité de sa position.
Margaret entra, examina Esther et lui donna quelques soins, en disant à Lionel qui parlait d'envoyer
D'ESTHER. ih'l
dhtfcher un médecin, qn'il ne faDait qu'mi peu de repos. C'était lui donner son congé. lionel le comprit. Il s'approcha d'Esther, et, tandis que Margaret arait le dos tourné, il lui dit à voix basse et tendrement.
— Vous n'avez rien à me dire?
Une subite rougeur couvrit les joues pâles de la jeune femme; elle poussa un soupir et répondit avec effort:
— Rien du tout, mon ami î
Lionel la r^arda tristement et sortit désespéré.
— Elle m'aime cependant, se dit-il; attendrait- elle qtre je parle le prenner?
Après qu^l fut parti , Esther se mit au lit el renvoya Mai^aret, qui devina bien qu'elle était triste, mais qui, avec sa discrétion accoutumée, ne voulut pas l'interroger.
— J'ai manqué de courage, j'ai eu peur, se dit alors Efftber. Il est sorti bien affligé. Pendant toute cette soirée je lui ai dit clairement que je l'aimais. Puis tout à coup i*ai repris cette froideur qui doit le désespérer. Et cependant. Dieu sait si je l'aime I
EHc ne put fermer l'œil. Elle se retournait sans cesse dans son lit, agitée par une fièvre terrible. Elle parlait seule, et si quelqu'un l'eût écoutée, au milieu de ses paroles sans suite, il n'eût entendu que des paroles d'amour. Soudain, elle sauta sur le tapis, passa un peignoir, prit un bougeoir et sortit de sa cbambre.
IM LES ËREEURS
En marchant doucement dans le grand corridor qui séparait son appartement de celui de son mari^ elle arriva à la porte de la chambre de lioneL Avant de frapper, elle appuya son œil et son oreille contre le trou de la serrure, mais elle ne vit et n'entendit rien.
— 11 dort peut-être , pensa-t-elle.
Et Esther donna un coup timide et discret. Rien ne remua. Elle frappa plus fort, et, comme le silence continuait^ elle réunit tout son courage et ouvrit la porte. La chambre de Lionel n'était éclairée que par la faible lueur d'une veilleuse posée dans un coin sur une petite table. La croisée qui donnait du côté de la mer était ouverte , et Lionel appuyé sur le balcon, le corps penché au dehors : c'est pour cela qu'il n'avait rien entendu. Mais, lorsqu'Esther ouvrit la porte, un courant d'air passa dans la chambre et éteignit le bougeoir qu'elle tenait à la main. Elle poussa un petit cri, et Lionel se retourna. A la pâle clarté de la veilleuse, il vit sa femme^ belle de pudeur et d'amour, s'avancer vers lui le regard fixe et brillant.
— Vous, Esther 1 s'écria-t-il. Êtes-vous encore souffrante? avez- vous eu peur?
— Oh! non, fit- elle d'une voix mélodieuse et émue. Elle jeta ses beaux bras nus et blancs autour du cou
de son mari, effleura ses lèvres avec les siennes, et tandis qu'il chancelait sous le coup d'un bonheur inespéré, elle murmura à son oreille ces paroles qui lui semblaient divines :
— Lionel) je suis toute à toi. Je t'aime 1 Il retint à peine un cri de joie^ et il enleva sa femme dans ses bras.
Ils eurent huit jours d'une félicité que nulle plume ne saurait dépeindre. Ce fut une explosion d'amour et de volupté survenant à la suite d'une extrême compression de sentiments, et se montrant avec d'autant plus de violence, que les effo]*ts pour la retenir avaient été plus longs et plus puissants. Ce fut l'ivresse infinie que donne l'amour poussé jusqu'à ces limites où il se divinise tout à fait et rend instantanément capable d'un crime ou d'un acte d'héroïsme l'être le plus paisible. Lionel et Esther vécurent huit jours qui leur semblèrent une heure, tant ils furent vite écoulés, non plus sur la terre, mais au ciel. Ils ne se quittèrent pas un seul instant, se regardant sans cesse, vivant l'un de l'autre, et tellement en eux-mêmes et d'eux-mêmes, que le cadre qui les environnait ne pouvait ajouter aucune impression nouvelle à celles qu'ils éprouvaient. 11 semblait qu'ils allaient commencer l'un et l'autre une existence qui n'avait rien de commun avec leur existence passée, et que l'amour, en éclatant dans leur cœur, les avait galvanisés. Lionel accepta son bonheur comme une chose qui lui était due et qu'il avait prévue depuis longtemps. Pour Esther, elle s'enferma si prompCement dans le sien, s'y abandonna avec tant de passion, que pendant cette période trop courte pour eux, elle ne voulut songer
tlO LES ERREURS
ni au passé ni à Tavenir, et qu'elle n'y songea pas; Elle n'eut qu'un souci : celui de rester constamment aussi belle et aussi séduisante pour Lionel. Par un instinct singulier, cette femme, qui jusqu'alors n'avait connu Tamour qu*en théorie, devina toutes les finesses et déploya toutes les ressources d'une courtisane, en les appuyant sur la légitimation que le mariage leur avait données. Elle prouva une fois de plus que, quoique l'amour soit une science et que pour la bien connaître il soit ordinairement nécessaire de l'apprendre, on peut aussi la deviner.
Mais cette félicité ne dura pas. Un matin^ au moment où Esther descendait au jardin pour y faire une promenade, Margaret lui remit une lettre. A peine madame de Tarsannes eut jeté les yeux sur le papier qu'elle pâlit, et laissant tomber avec découragement ses bras le long de son corps, elle murmura :
— Tout est finil tout s'écroule. Yoici le réveil.
Cette lettre était de M. de Tessan et s'exprimait ainsi :
a Je viens d'arriver à Saine-Laurent. Je n'ai pas « voulu me présenter à Bouquenêgre dans la crainte « d*y rencontrer votre mari. Mais il faut que je vous a parle, et je vous attends ici. »
Le style impératif de cette lettre réveilla chez Esther toutes les susceptibilités de l'orgueil. La grande
D*eSTfiEt(. fil
dame reparut tout entière lorsqu'elle s'écria devant
Margaret :
— Mais, cet homme est fou d'oser me parler de la sorte. Il peut bien m'attendre aussi longtemps qu'il voudra, je ne veux pas le voir.
— Madame^ prenez garde ! dit doucement Margaret en mettant des supplications dans sa voix et dans ses gestes.
Esther comprit, et devant ce cri d'un dévouement alarmé, toute sa colère tomba. Elle put envisager plus froidement sa situation et se convaincre qu'elle était à la merci d'Olivier de Tessan.
— Ainsi, se dit-elle, il est à une lieue d'ici et il m'attend. La lettre dans laquelle je lui disais de ne plus m'écrire l'a fait arriver. Il vient du fond de r Allemagne pour me voir. Aurait-il juré ma perte?
Elle conçut alors un projet extrême : celui d'aller tout dire à son mari.
— Mais, ils se battront, pensa-t*elle aussitôt, et elle resta épouvantée en face de son horrible situation.
En quelques minutes elle forma dix plans divers. Elle voulait écrire à Olivier et lui ordonner de s'éloigner, aller le supplier elle-même de partir et de ne plus la revoir. Enfin, elle résolut de ne pas écrire et de ne pas se montrer, mais d'envoyer Margaret à sa place.
Le dévouement de Margaret était absolu. Quoique
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nous ayons peu parlé d'elle, on a pu voir qu'elle aimait Esther avec uu désintéressement complet. Cette affection avait sa source dans la manière dont Esther, dès le premier moment, l'avait traitée. Lorsqu'elle était entrée chez le marquis de Bouquenègre, Margaret achevait Téducation de deux jeunes filles chez lesquelles elle n'avait trouvé aucuns reconnaissance. Quoique douée, sous sa sèche et osseuse enveloppe, d'un cœur très-aimant, elle les avait abandonnées sans regrets, mais non sans être blessée dans sa dignité, et elle arrivait auprès d'Esther avec une défiance extrême. Esther venait de quitter le couvent. Elle y avait beaucoup souffert et, par cela même, , était disposée à la bonté. Elle eut pour Margaret des égards qui relevèrent la position de la pauvre fille^ et elle s'en fit aimer avec tant de force, que Margaret lui demanda avec des larmes de ne i>lus la quitter.
— Je ferai l'éducation de vos enfants^ dit-elle à sa maîtresse, quelques jours avant le mariage.
Esther conserva Margaret auprès d'elle, lui donna la haute direction de sa maison, en fit sa confidente, et la chargea de ses affaires particulières, si bien que Margaret fut à la fois la femme de chambre, la gouvernante et presque l'amie de madame de Tarsannes. Elle sut rester modeste et discrète, ce qui augmenta l'attachement d'Esther. On comprend maintenant qu'elle pouvait être choisie pour aller faire connaître à M. de Tessan les intentions de sa maîtresse.
— Vous lui direz qu'il doit partir, m'oublier, et qu^à aucun prix je ne veux le voir.
- Margaret se rendit à Saint-Laurent à Tinsu de M. de Tarsannes, et ne revint que le soîr. Esther avait passé une journée pleine de tourments et atten* dait son ambassadrice avec une anxiété qu'on peut facilement comprendre.
— Eh bienl demanda-t-elle à Margaret, dès que celle-ci fut revenue.
— M. de Tessan est un méchant homme^ répondit Margaret. Je Tai trouvé dans une auberge de Saint- Laurent, vous attendant avec une impatience qui s'est changée en colère dès que je lui ai fait connaître vos intentions. « Vous direz à madame de Tarsannes, m'a-t-il répondu, que c'est elle que je veux voir, que rien ne saurait changer ma volonté, que j'attends qu'elle me fixe un rendez- vous, et que si elle ne veut pas venir vers moi, j'irai vers elle. »
En vain, continua Margaret, je l'ai supplié de ne pas donner suite à un tel projet, je lui ai montré qu'il allait détruire votre tranquillité, je l'ai conjuré, au nom de son amour pour vous, de partir sans vous voir, il est resté inébranlable. Il n'a pas même paru touché des souffrances que vous avez endurées pour lui, son visage est resté calme, ses yeux secs et pleins de colère, et ses dernières paroles ont été des paroles de menace. Cet homme n'a pas de cœur.
Margaret s'arrêta, et Esther, accablée par ce qu'elle
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tenait d'entendre, garda un morne silence. Après un court moment de réflexion, elle releva la tète.
— Il faut en finir, s'écria-t-elle ; il veut me voir, il me verra, et Dieu seul sait ce qui peut arriver d'une entrevue pareille. Je m'échapperai ce soir, et à minuit je serai dansTile de Bouquenègre. C'est le seul endroit où nous ne courions aucun risque d'être surpris. Quoique les nuits soient courtes, je serai de retour avant que Lionel ait eu le temps de s'apercevoir de mon absence. Margaret, vous m'accompagnerez.
Margaret n'essaya pas de détourner madame de Tarsannes de son dessein. Elle comprenait que la situation était intolérable et qu'il devenait nécessaire de la £aire cesser au plus tôt. Elle ne fit donc aucune observation et sortit pour aller préparer l'exécution du plan qui venait d'être arrêté.
Pour l'intelligence des faits qui vont suivre , il est . nécessaire de donner ici une indication précise des lieux où ils se déroulent. La petite montagne au sommet de laquelle est placé le château de Bouquenègre, d'un cAté fait face à la mer, et de l'autre à de grandes prairies d'une admirable fertilité, arrosées par le Var. Du côté de la mer, les flancs de cette montagne sont couverts de pins et s'étendent en pentes douces dont les molles inclinaisons ont permis le percement d'une route pour les voitures qui arrivent au château. Cette route rejoint celle qui va de Cannes à Saint-Laurent
et qui n'est séparée du rivage que par un grand bois de chênes verts. £n cet endroit, ce bois donne aux côtes un aspect riant et plein d'attraits. Le village de Saint* Laurent, situé sur le bord de la mer, est à quatre U^ueii de Cannes. Le château est entre la petite ville et le village, à égale distance de l'une et de l'autre» de telle sorte qu'arrivé devant Bouquenègre, le voyageur peut se dire qu'il a parcouru la moitié du chemin. Or, c'est à une lieue en mer, en face même du château, qu'est située l'ile de Bouquenègre, étroit morceau de terre qui voltige sur l'immense étendue-des eauX| comme un nénuphar à la surface d'un lac. L'ile n'est abordable que du côté qui regarde le château» et les barques de pêcheurs venant de Cannes et de Saint- Laurent sont forcées, pour y arriver, de suivre les côtes jusqu'à Bouquenègre et ensuite de voguer en droite ligne, en gardant derrière elles le château comme point de départ.
Grâce aux soins et au goût du marquis de Bouquenègre, rUe, autrefois inculte, était devenue un adrni* rable jardin. Un petit pavillon, d'une architecture gothique, mystérieusement caché dans les arbres, offrait aux visiteurs un asile sûr. On avait planté tout à Tentour des rosiers et des lauriers roses dont les parfums se confondaient avec les saines odeurs des orangers, des mélèzes^ des cèdres et des palmiers. Cette magnifique végétation était protégée contre le vent par les roches qui environnent l'ile comme une
Itff LES ERREURS
ceinture de forteresse^. Ces rochers font comprendre ponrqnoi, an temps des guerres de Provence^ Tile de Bouqnenêgre avait été choisie comme un poste avancé de défense.
Depuis son mariage, Esther avait souvent choisi ce parc comme but de promenade. Pendant les huit jours qui venaient de se passer pour elle dans des ivresses infinies, elle s'était promis de retourner avep Lionel dans cette lie où tout était si bien disposé pour le mystère et pour l'amour. Au moment où Olivier de Tessan lui demandait si despotiquement un rendezvous qu'elle redoutait, elle avait pensé que c'était le seul endroit où elle put être en sûreté contre les soupçons et les surprises de son mari.
En apprenant que pour arriver au rendez-vous qu'il avait exigé, il fallait passer une liçue de mer, Olivier fut médiocrement satisfait.
— Votre maîtresse ne pouvait-elle choisir un lieu moins dangereux et moins éloigné? demandait-il à Margaret, qui lui faisait part des instructions de madame de Tarsannes.
— Où vouliez-vous pouvoir lui parler en sûreté? Est-ce à Saint-Laurent? Tout le village saurait demain que madame s'est rencontrée avec vous I Est-ce au château? Vous seriez vu, quelques précautions qu'on prit pour vous introduire. Madame de Tarsannes a choisi rile comme le seul endroit où personne ne s'avisera d'aller la chercher à une pareille heure.
D'RSTHER. Hl
D'ailleurs la route n*est pas dangereuse. Vous serez aux mains d'un homme discret, sûr, et vous ne cour« rez aucun danger*
L'explication de Margaret parut rassurer Olivier, mais elle n'en acquit pas moins la certitude qu'il avait peur.
Le soir, au moment de partir, il mit dans sa poche un pistolet de voyage, décidé à s'en servir contre le conducteur de la chaloupe, si celui-ci paraissait vouloir lui faire un mauvais parti. 11 s'enveloppa ensuite d'uD grand manteau et descendit sur la grève, à l'en* droit qui lui avait été indiqué. A dix heures, une barque apparut et vint toucher le rivage. Olivier dit un mot au pêcheur, et sauta à côté de lui. La barque se mit en route. Le compagnon d'Olivier était un vigoureux vieillard portant avec aisance ce costume traditionnel des pêcheurs napolitains qui s'est étendu à tous ceux de l'Europe, et qui consiste en un pantalon et une vareuse de laine brune et un long bonnet de même cou* leur. Pendant toute la route, il resta muet comme un poisson, se contentant de ramer, et sans remarquer l'examen ottentif auquel Olivier le soumit tant que dura le voyage. La nuit était très-belle, mais un peu obscure, et quelques gros nuages couraient dans les cieux. La mer était dans un grand repos. Au bout d'une heure, on arriva à Bouquenègre. A l'endroit où la barque vint aborder, Olivier remarqua une seconde embarcation dont le conducteur lui apprit que deux femmes
118 LES ËftiiieuAs
étaient arrivée» déjà. Oliviet mit pied mt le soi et allait s'engager dans an chemin crettt an bout dnqnel il voyait une petite lumière, lorsque Margaret parut devant lui.
— Buivei-moi, monsieur, dit-elle, madame vous attend.
On arriva au pavillon. Margaret introduisit M. de Tessan dans un petit salon meublé avec une élégance pleine de goût et l'y laissa seul. Sur un guéridon, une lampe était allumée, dont la clarté se projetait faiblement sur tous les objets. A cette heure de la nuit, une entrevue dans un lieu pareil allait avoir quelque chose de solennel.
^- Si j'avais des ennemis, se dit Olivier, comme je serais à leur merci !
Une porte s'ouvrit en face de lui, et madame de Tarsannes entra. Elle était entièrement vêtue de noir, enveloppée d'une grande mante dont le capuchon relevé formait comme un cadre à son visage pâle et em* preint de la plus vive émotion.
— Monsieur, dit-elle à Olivier en mettant dans sa vofx toute la fierté qu'elle put trouver, vous avez désiré me voir, me voilà. Que me voulez-vous ?
— Est-ce bien vous, Esther, demanda tristement Olivier, est-ce vous qui me parlez ainsi ? Est-oe vous qui m'avez écrit l'affreuse lettre qui m'a fait tout quitter pour vous voir? Est-ce vous qui, hier encore, refusiez de vous fendre auprès de moi et de m'enten-
D'BSTHER, ||y
dre ? Vous avez donc oublié que le jour où nous nous sommes vus pour la dernière Sois, vous m'avez dit en me donnent quelques fleurs qui ne m'ont plus qaitté depuis^ que j'étais votre seul amant devant Dieu I Moi je n'ai pu l'oublierj et je sois venu pour vous le rappeler.
Ëether arrivait^ pleine de colère ^ pour demander à cet homme de quel droit il se mettait au travers de son bonheur, et c'était lui qui commençait à se plaindre et à faire des reproches en établissant ainsi ce droit qu'elle lui avait donné dans une heure d'égarement.
— Pour mon malheur, je n'ai rien oublié, pas plus que vous, répondit-elle. Seulement j'ai compris, et vou^ auriez dû comprendre comme moi, qu'un moment de folie ne devait pas engager notre existence dans une liaison impossible et que, si un amour que je veux croire sincère vous rapprochait de moi, mon devoir m'ordonnait de le repousser. Je ne m'appartiens pas^ monsieur. Par la plus épouvantable des fatalités, un mouvement de mon cœur et de mes sens m'a jetée dans vos bras; mais depuis j'ai compris que je ne devais me le rappeler que pour m'en repentir^
Olivier la regarda avec nue sorte de pitié :
-— Vous êtes une femme bien singulière, dit-il enfin. Vous venez invoquer de grands mots et parler de ce devoir que vous avez méconnu en ma faveur, au moment même où vous veniez de consentir à tous les engagements qu'il vous impose, etyous ne songez pas que.
itO LES ERREURS
dans Totre sUantion, il tous ordonnait de ne jamais m'oablier, parée que, si devant les hommes vous appartenez à M. de Tarsannes, devant Dieu vous m'appartenez à moi 1 Qne venez-vous me parler de devoir ? Ce n*est pas par devoir que vous vous êtes rap* prochée de votre mari^ mais bien par amour et tout eomme si, étant la femme d'un autre, vous fussiez devenue sa maîtresse. En vous donnant à moi, vous n'aviez trompé qu'un honmie; en vous donnant à lui, vous en avez trompé deux.
— Vous m'accusez?
— - Oui, je vous accuse, continua Olivier qui reprit tout l'avantage et qui feignit de ne pas voir les larmes de madame de Tarsannes, et j'ai le droit de vous accuser. Je pouvais vous compromettre, être exigeant, vous perdre; j'ai été discret, je vous ai laissé une liberté complète, j'ai vécu loin de vous, m'imposant, pour ne pas troubler votre repos, la privation de vous voir; vous me récompensez en m'abandonnant. '
—Mais que dois-je faire? s'écria Ësther désespérée.
— Estber I dit doucement Olivier^ je ne vous demande rien que vous ne puissiez faire, je vous demande de continuer à m*aimer et à m'écrire^ puisque nous sommes condamnés à vivre séparés ! Souvenezvous que je suis le premier homme que vous avez aimé, et qu'en votre amour j'ai mis tout le bonheur de ma vie. Je m'étais résigné à vous voir la femme d'un autre, en pensant qne votre cœur me restait : laissez-moi
votre cœur, afin de me laisser le courage de cette résignation.
— Mais c'est Tadaltère que vous me proposez?
— Ce n'est pas en vous donnant à un autre après vous être donnée à moi, que vous avez cessé d'être adultère. Votre amour pour lui n'a rien diminué de votre culpabilité, dit lentement Olivier.
À ces paroles, Esther eut un mouvement de lionne blessée.
— ■ C'est trop m'humilier, s'écria*t-elle; monsieur^ j'aime mon mari, voilà mon dernier mot. Maintenant vous êtes libre de me compromettre, de dire partout que j'ai été votre maîtresse , de le dire même à mon mari, peu m'importe. Avant que vos paroles n'arrivent jusqu'à lui, il aura reçu mes aveux.
— 11 vous tuera !
— Mourir par lui me sera la plus grande des joies I M. de Tessan, ne s*attendani pas à une décision pareille, demeura très-embarrassé. Mais sa résolution fut bientôt prise. Il connaissait trop les femmes pour ne pas être convaincu qu'en ce moment rien ne changerait la volonté d'Esther. Il voulut se faire une réserve pour l'avenir.
— Mais, si vous aimez votre mari, dit- il à Esther, comment oserez- vous lui faire un aveu qui, en détruisant votre bonheur, détruira aussi le sien ?
— J'aime mieux qu'il apprenne tout par moi que par un autre.
ISS LES ERREURS
— • C'est me faire injure que de me croire capable d'une infamie pareille à celle que vous redoutez. Vous pouvez être tranquille, madame. Ce n*est pas moi qui troublerai votre repos. Je sais ce que vaut Thonneur d'une femme.
A ces paroles, qu'Olivier pronon^ avec vivacité, Esther respira. Si elle parvenait à rentrer au cbâteau de Bouquenêgre sans être vue , elle serait sauvée.
Pour Olivier, il savait qu'une circonstance imprévue pouvait lui être favorable et jeter de nouveau madame de Tarsannes dans ses bras. 11 se trouvait heureux du résultat de cette entrevue, à la fin de laquelle il faisait preuve de sa générosité et la donnait pour mobile d'une conduite qu'il n'avait tenue* que parce qu'il redoutait une rencontre avec M. de Tarsannes.
— Il ne nous reste plus qu'à nous séparer, dit-il avec tristesse à madame de Tarsannes. Je pars le cœur déchiré: pour vous, madame, vous m'aurez bien vite oublié et vous serez heureuse.
Esther se méprit au sentiment qui inspirait ces paroles, et là où il n'y avait qu'une lâcheté répulsive, elle vit une abnégation qui n'existait pas. Elle tendit la main à Olivier et lui dit :
— Je n'attendais pas moins de vous. L'un et l'autre, nous sommes victimes d'une erreur. Résignons-nous. Vous aussi, vous oublierez. Vous rencontrerez uive
lëffime digne de Vous, qui Vous paiera en eunour et eu dévouement toutes vos souffrances.
Olivier baisa respectueusement la main d'Esther, et lé dernier mot de cette triste comédie fut prononcé.
•^ Nous partons, Margaret ! fit alors madame de Tarsannes, en ouvrant la porte du petit cabinet où la vieille fille l'attendait.
Mais aussitôt elle recula, non sans surprise. Les deux p^heurs qui avaient amené dans Tile les acteurs de cette scène étaient auprès de Margaret.
— Avec une tempête pareille, nous ne pouvons pas partir, madame, dit Tun d'eux. Nous nous sommes réfugiés ici, en attendant que Touragan ait cessé.
Esther s'élança au dehors. Le vent soufflait avec cette impétuosité toute particulière au midi : la foudre grondait sourdement et les éclairs se succédaient sans interruption. La pluie qui depuis une heure tombait à torrents venait seulement de cesser. Mais la terre était détrempée et les arbres secoués par le mistral laissaient échapper les grosses gouttes arrêtées sur leurs feuilles. Cette tempête avait éclaté pendant qu'Esther était renfermée avec Olivier, et telle était leur préoccupation qu'ils n'avaient rien entendu.
— Si je ne rentre pas avant le jour, murmura Esther avec un découragement mêlé d'épouvante, tout est perdu !
Et, suivie d'Olivier, elle s'élança sur le rivage. Margaret fit aux deux pêcheurs un geste plein de sup-
plications. Ceux* ci ae regardèrent en silence, et leurs yeux traduisirent le regret qu'ils éprouvaient de ne pouvoir se remettre en mer.
Quelques heures avant d'aller rejoindre Olivier, Esther, pour détourner d'elle l'attention de son mari et afin d'avoir sa liberté pour la soirée, avait prétexté une indisposition. C'était une raison trop naturelle pour n'être pas acceptée. Un mari, quel qu'il soit, croit toujours à ces indispositions subites qui jouent un si grand rôle dans la vie d'une jolie femme. Lionel laissa Esther chez elle et rentra dans son appartement. Une heure après, Esther çt Margaret n'étaient plus au château. Esther était tellement absorbée qu'elle n'eut pas un moment la pensée que son mari pouvait en son absence entrer chez elle. Mais il arriva qu'au moment de se coucher, Lionel voulut savoir si elle se trouvait mieux et alla frapper à la porte de sa chambre. N'ayant pas obtenu de réponse, il ouvrit avec précaution, croyant sa femme endormie. Non-seulement la chambre était vide, mais le lit n'avait même pas été défait. Lionel était trop éloigné tie la vérité pour concevoir un soupçon; mais il éprouva une impression désagréable, quelque chose qui ressemblait à l'inquiétude.
— Où donc est-elle ? se dit-il ; et traversant la chambre, il alla ouvrir un petit cabinet dans lequel couchait Margaret. Le cabinet était vide comme la chambre. Il ouvrit également la croisée, fit quelques
pas sur la terrasse et plongea son regard dans le jardin. Tout y était calme, on n'entendait que le bruissement des feuilles des arbres, agitées par une brise chaude qui venait de la mer et qui, dans le Midi, est le signe précurseur de la tempête. Il parcourut la maison, n'osant réveiller les domestiques, et revint dans la chambre d'Esther. Tout à coup il aperçut, jetée sur le lit, la robe qu'Esther portait lorsqu'il Tavait laissée.
— Elle est sortie, fit-il tout haut. Mais où est-elle? Tandis qu'il cherchait mentalement quel pouvait
être le but de cette sortie nocturne exécutée à son insu, il aperçut un papier blanc au pied du lit. Ce papier avait dû tomber de la poche d'Esther. Lionel le ramassa machinalement. C'était une lettre dont l'enveloppe ne portait aucune inscription. Il Touvrit, courut à la signature et lut : Olivier. En lisant ce nom qu'il savait être celui de M. de Tessan, Lionel eut un frisson, et la lettre s'échappa de ses mains. Il la ramassa. C'était celle qu'on a lue plus haut et dans laquelle Olivier, arrivé à Saint-Laurent, y donnait rendezvous à Esther. Il y avait en tou t trois lignes dontLionel eut vite pris connaissance. Il n'en pouvait croire ses yeux et, trois fois de suite, il recommença sa lecture. Il fallut bien se rendre à l'évidence.
— Mais alors, s'écria-t-il, elle m'a trompée : cet homme est son amant et à cette heure elle est avec lui.
11 s'appuya contre le lit pour ne pas se laisser tomber et passa ses mains sur ses yeux.
— C'est horrible I murmura-t-il . Si depuis huit jours elle ne m'avait pas dit qu'elle m'aimait, je comprendrais peut-être sa trahison. Mais accepter un rendez-vous en sortant de mes bras !
11 s'arrêta immobile et plongé dans le plus morne désespoir. Que devait-il faire ? Se venger et mourir t mourir sans se venger? Il était bien décidé à mourir; il ne savait s'il devait se venger. Sur qui exercerait-il cette vengeance? sur elle ou sur l'amant?
Peut-être Esther n'était -elle pas coupable. On ne pouvait la condamner sans l'entendre. Le seul coupable était sans doute M. de Tessan. Devait-il le provoquer, se battre avec lui ? N'était-ce pas compromettre le nom des Tarsannes, jusque-là si pur et tout à coup souillé par une femme ? Toutes ces réflexions interrogatives se pressaient dans l'esprit troublé de Lionel et le tenaient d'autant plus en suspens, que la lettre qu'il venait de trouver lui révélait un simple fait sans lui donner aucun détail. Tout à coup, il eut une ins*piration.
— Si cet homme est son amant, il lui a écrit, et ses lettres doivent être ici.
Et le voilà brisant les serrures, fouillant les tiroirs, bouleversant tout pour découvrir une indication. Après de longues recherches, il trouva, enfoui sous des masses de linge, un petit coffret hermétiquement fermé.
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— Les lettres sont là, j'en suis sûr.
' n rentra dans sa chambre^ s'y enferma, brisa le oofiret et, après en avoir vidé le contenu composé de lettres d'écritures différentes, il commença son examen. Les unes étaient signées Olivier, les autres sœur Glaire, d'autres enfin n'étaient que les copies de celles d'Esther. En une heure, Lionel connut toute l'histoire de sa femme aussi bien qu'elle-même. IL ne pouvait plus douter de la trahison.
— Elle a peur de cet homme et elle est allée à ce rendez-vous pour essayer de le désam^er. Elle est coupable ; mais elle doit être cruellement punie par l'humiliation.
Il resta longtemps plongé dans les réflexions les plus douloureuses.
— Je n'ai qu'à mourir, dit-il avec douleur, en se parlant à lui-même. Je ne dois me venger ni sur elle, ni sur lui. Ma mort sera d'ailleurs la plus horrible des vengeances.
Il commença alors ses préparatifs avec le plus grand calme; il écrivit deux lettres, l'une pour Esther, l'autre pour M. de Bouquenêgre, les mit en évidence, et arma un pistolet. Tout cela avait été fait si vite qu'il était à peine deux heures de la nuit.
— Mon père, s'il vivait, approuverait-il ma conduite? se demanda alors M. de Tarsannes. C'était un brave, lui, il s'entendait en courage. Qu'aurait-il fait?
Cédant à une impression inexplicable, Lionel jeta le pistolet loin de lui. Jusqu'à ce moment il ne s'était pas aperçu que Torage grondait au dehors. Mais en s'approcliant de la croisée, il vit le ciel sillonné d'éclairs, il entendit les coups de tonnerre et la tempête qui hurlait plaintivement et jetait la pluie contre les hautes croisées du château.
— Un hou temps pour mourir, pensa Lionel» Au milieu de cette tempête, il doit être aussi facile de trouver la mort que sur un champ de bataille.
Et sans songer à se couvrir, il sortit. Il eut bientôt atteint le rivage, La tempête grondait avec fureur et bouleversait les flots qui roulaient en hautes vagues à la fulgurante lueur des éclairs. Ces lumineux et rapides reflets succédant à l'obscurité profonde avaient quelque chose de lugubre, bien fait pour épouvanter les cœurs les plus fermes. Lionel n'éprouvait aucune peur. On eût dit qu'il voulait jouer avec sa douleur et affecter vis à vis de lui-même un scepticisme qu'il n'avait pas. Il continuait à penser vaguement à un moyen d'en finir avec la vie et qui n'eût pas l'apparence d'un suicide.
* — Pourrait-on, avec uu temps pareil, arriver à l'Ile de Bouquenêgre?se demanda-t-il. Il aperçut amarrée au rivage une petite barque qui lui avait souvent servi pour les promenades qu'il faisait avec Esther. Il l'attira à lui, l'examina, vit qu'elle était en bon état et, saisissant les ranaes, se prépara à s'embarquer. Tout à
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coup, cette douleur qu'il s'efforçait de retenir, même VIS avis de lui, fit explosiou, et, se laissant aller sur le sable, il s'y roula en pleurant et en poussant des cris comme un enfant. Ces cris et ces larmes le soulagèrent. Puis, par un mouvement spontané, il sauta dans la barque, détacha la corde qui la retenait au rivage et se lança en pleine mer. La pluie avait cessé, et quoique le ventn'eùtrieû perdu desa violence, comme il souflQiait dans la direction de llle, Lionel n'eut qu'à se laisser pousser, employant toutes ses forces à maintenir le frêle esquif en équilibre à la surface des flots. > Pendant une heure, la barque vola, tandis qu'il songeait à son bonheur détruit, et un éclair ayant tout à coup déchiré la nue, il put voir qu'il touchait prèsqu'à l'Ile de Bouquenêgre. Puis, au milieu de la tempête, il crut entendre plusieurs voix : il se dressa aussitôt pour mieux entendre. Soudain^ un second éclair lui permit de voir ce quise passait dans l'île, et il aperçut sa femme courant éplorée sur le rivage, en parlant à Olivier et aux pécheurs que sans doute elle suppliait de partir. A ce moment, pendant quelques minutes les éclairs se succédèrent sans interruption. Alors un cri terrible se fit entendre, Esther venait de voir son mari, debout dans la barque, les bras tendus vers elle comme pour la maudire.
— Il est là, lisait tout, s'écria- t-elle en le désignant.
Tous les regards se portèrent de ce côté, et on vit un spectacle horrible. La barque que montait M. de
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Tanannes chavira, et le noble jeune homme disparut sous l'eau.
— Sauvez -le I sauvez-le! reprit Esther avec de* sanglots, en courant des pêcheurs à M. de Tessan.
Celui-ci resta immobile.
— C'est impossible, madame î répondit l'un des pêcheurs. ^
— D'ailleurs M. le comte est un excellent nageur, reprit l'autre.
— Mais il n'essaiera pas de se sauver. Il voudra mourir I Sauvez-le, je vous en conjure!
En prononçant ces paroles, elle s'élança pour se précipiter dans la mer. Les spectateurs de cette terrible scène la retinrent, et elle tomba évanouie dans leurs bras, tandis que Margaret, aidée de l'un des pêcheurs l'emportait vers le pavillon. Olivier demeura seul avec l'autre.
Ils restèrent un moment muets, les yeux fixés sur les eaux.
• — M. de Tarsannes a voulu se détruire, fit gravement le pêcheur.
— Mon ami, lui dit alors Olivier, la comtesse de Tarsannes désirera qu'on se taise sur les circonstances de cette triste affaire. C'est un silence qu'elle saura récompenser.
Le pêcheur fit un signe d'intelligence et d'assentiment, et M. de Tessan parut visiblement tranquille* C'était un homme de prudence et de précaution.
B'ESTHER. tSl
La tempête ne cessa que lorsque le jour parut. Le ciel se dépouilla promptement de ses gros nuages, le vent s'apaisa, la mer reprit sa tranquillité et ses teintes d*azur, et le soleil vint éclairer de ses chauds rayons le théâtre de ces dramatiques événements. Olivier profita de ce changement pour retourner à Saint -Laurent, d'où il repartit aussitôt pour TÀllemagne. Une heure après, Esther, pâle, défaite, et soutenue par Margaret, rentrait veuve dans ce château où, durant huit jours, elle avait vécu au sein de toutes les félicités de l'amour le plus complet. Dans le pays, le silence fut gardé sur cette aventure : on fit savoir seulement que le comte de Tarsannes avait été victime d'une imprudence, et cette explication était de nature à satisfaire tout le monde. Esther écrivit à son père dans le même sens, en le priant de revenir au plus tôt. Elle avait besoin d'être consolée.
Cîe ne fut que trois jours après les faits qu'on vient de lire qu'elle se décida à entrer dans la chambre de son mari* Elle y trouva les deux lettres qu'il avait écrites avant de mourir. La première, adressée au marquis de Booquenégre^ était ainsi conçue :
« Monsieur le marquis^ je suis frappé en plein « bonheur. Elle m'a trahi* Je ne me vengerai pas> il a ne me reste qu'à mourir. »
Esther la lut et la brûla. Elle ne voulait pas que 80û père connût la vérité et craignait d'en rougir de-
vaut lui« La seconde lettre, un peu plus longue que la précédente^ était pour Ësther.
c< Je meurs parce que vous m'avez trompé et que « je vous ai trop aimée pour me venger autrement a qu'en mourant. Vous ne pourrez pas ignorer que a c'est vous qui me tuez. Je désire que vous n'épouc( siez jamais M. de Tessan. C'est un homme lâche et c( vil qui vous rendrait malheureuse. Ne l'épousez c< pas, surtout sans être sûre de l'aimer. Vous vous c< laissez facilement prendre aux semblants de l'a- « mour, et vous serez toujours la dupe de vos erreurs. « En mourant, je me demande si vous m'avez aimé « moi, ou si vous avez aimé M. de Tessan, ou bien « encore si vous nous avez aimés tous les deux, a Peut-être ne nous avez-vous aimés ni l'un ni c( l'autre, »
— Gomme il se venge ! murmura Ësther, en portant à ses lèvres la lettre de Lionel. Il savait bien que c'était lui que j'aimais et que c'est pour lui seul que je passerai ma vie à pleurer.
A ce moment, madame de Tarsannes était de bonne foi et résolue à porter éternellement son veuvage.
Quelques jours après, le marquis de Bouquenêgre arriva pour arracher sa fille à des lieux désormais remplis de cruels souvenirs. Ils partirent pour l'Itahe et se fixèrent à Gôme. Ce fut en arrivant dans cette ville que madame de Tarsannes annonça à son père qu'elle
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était grosse. L'espérance d'être mère l'aida à porter son douloureux veuvage. Elle vit dans la maternité tout le fondement de son bonheur à venir et en même temps un moyen de racheter son passé. Tant que dura sa grossesse, elle fit mille projets pour Tenfant qui allait venir au monde et qui devait être pour elle comme un héritage de l'homme qu'elle avait tant aimé en si peu de temps. Enfin ^ neuf mois après la mort de Lionel, elle eut un fils qui reçut le nom de son père. Mais la pauvre petite créature ne vécut pas une semaine. Sa mort fut plus cruelle pour Esther que ne l'avait été celle de son mari. Quelque temps après elle perdit son père, et ce deuil nouveau acheva d'aigrir son cœur. Elle passa encore un an dans la solitude, dans les larmes et dans l'ennui. Enfin, un hiver, on la vit reparaître à Paris. Elle avait alors à peine vingt-quatre ans, elle était immensément riche, aussi belle que par le passé, et, de plus, elle était libre. De toute manière elle présentait un parti avantageux , et fut très-recherchée.
Aujourd'hui^ la comtesse de Tarsaunes est toujours une des plus jolies femmes et la plus riche veuve de Paris. Sa maison est tenue sur un grand pied, et il n'y a aucun homme distingué qui ne recherche Thonneur d'y être reçu. On s'amuse beaucoup chez elle et elle s'amuse beaucoup chez les autres. Elle a de nombreux prétendants attirés par sa belle fortune autant que par ses beaux yeux : elle les éconduit tous très-habi-