‹ Les duperies de l'amourChapitre 6 sur 10 · LE COMTE LIONEL DE TARSANNES AU MARQUIS DE · texte numérisé non relu

LE COMTE LIONEL DE TARSANNES AU MARQUIS DE

BOUQUENÊGRE.

Bouquenêgre, avril.

c( Ou je me suis bien mal exprimé dans ma dernière lettre, mon cher père, ou vous l'aurez bien mal com-

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piise* En vous disant que je n'étak pas micore aimé, Yousdisais-je que je désespérais de l'être? C'est impossible, car je n'ai jamais plus espéré. Vous veirez tout à l'heure si j'ai raison. Je réponds d'abord à votre his* toire. Je trouve votre Allemand bien imprudent, et à coup sûr ce n'est pas un véritable Allemand. Un compatriote de Werther agir de la sorte I C'est à n'y rien comprendre. Ce n'est donc pas un rêveur, ce mari , un personnage au tempérament lymphatique, attendant tranquillement, en chantant la Sérénade^ que rheure de Tamour ait sonné, et tout prêt à chanter r Adieu si elle ne sonne pas. En vérité, votre exemple a renversé toutes mes idées, et en l'acceptant, jele répète, je trouve votre personnage bien imprudent. Non, safemmen'avaitrienducaractèred'Ësther.C'étaitpeutr être Charlotte, mais à coup sûr ce n'était pas Indiana. Si j'avais agi comme lui, l'amour chez Ësther eût été mort avant que de naître. En parlant du lit nuptial, Balzac l'aappelé «le lit où, comme dans un tombeau, se « brisent tant d'espérances, où le réveil à une belle « vie est si incertain, où meurt, où nait l'amour, sui- « vaut la portée des caractères qui ne s'éprouvent que « là. » Nos caractères s'étaient-ils éprouvés ailleurs?

Non. Et vous auriez voulu que dès le premier jour ?

C'était impossible. Sa maternité eût assuré mon repos, mais ne m'aurait pas donné son amour. Peut-être heu* reuse d'être mère et pour me remercier, moi la cause de son bonheur^ elle m'eût donné sa reconnaissance.

Ce n'était pas assez. J'ai voulu ne devoir ma femme qu'à elle-même et lui prouver d'abord que mon cœur était digne du sien.

c( Vous connaissez mal votre fille, si vous la croyez incapable de comprendre la grandeur de mon abnégation. Elle a tout compris, dès le premier jour : seulement, en face d'un passé lent à disparaître, l'amour est long à venir. Elle a voulu n'arriver dans .mes bras qu'avec la certitude de n'y pas songer à un autre. Cette certitude lui viendra, n'en doutez pas, et alors je serai amplement dédommagé. Elle sait bien que je la yeux heureuse, elle est témoin de mes efifbrts pour me rendre de moins en moins imparfait, elle connaît enfin mon dévouement. Gomment n'arriverait-elle pas à m'aimer? Vous la dites orgueilleuse au point d'être aveugle à mon égard. Elle ne verrait donc en moi qu'un ennemi et me traiterait durement. Eh bien ! je la trouve au contraire d'une soumission extrême, d'une douceur et d'une bonté infinies. Elle est triste, mais d'une tristesse sans orage, qui n'enlève rien à son esprit et à sa sérénité. Parfois, je découvre dans ses yeux les traces d'un peu de fièvre ; mais ce sont là, j'en suis sûr, les effets de cette lutte entre le présent et le passé, qui touche à sa fin, tout à l'avantage du présent. Vous savez la solitude dans laquelle nous vivons. Depuis six mois, nous n^avons pas fait une seule visite et nous n'en n'avons reçu aucune. Saint-Laurent est le seul pays habité avec lequel nous ayons de temps en

temps des rapports. Nous sommes comme dans un désert. Toutes nos distractions consistent en quelques promenades à cheval ou à pied, au bord de la mer et dans les bois. Quelquefois, par les belles journées, lorsque la Méditerranée est calme, nous montons dans une petite barque que j'ai fait construire exprès, et après une course matinale sur les flots nous venons déjeuner dans la petite lie de Bouquenêgre, où nous avons arrangé le pavillon dont vous avezétél'élégant architecte. Nous revenons ensuite au château, en nous arrêtant dans quelque^ cabanes de pêcheurs, où Esther est adorée parce qu^elle aime à y laisser toujours en bienfaits les marques de son passage. Chez nous, nous faisons de la musique^ nous lisons ensemble quelque livre intéressant ; comme je me suis mis à écrire, je lis aussi des fragments de mes travaux à Esther. Elle me donne des conseils excellents. Si je ne suis pas auprès d'elle, elle s'dccupe des affaires de sa maison avec miss Margaret, qui l'initie bourgeoisement aux d.étails du ménage.

« Vous voyez, cher marquis^ que votre fille est bien changée. À quoi attribuez-vous ce changement^ si ce n'est au repos qu'elle a trouvé et à Téloignement des agitations? Pensez-vousquece cerveau plein d'ardeur, que cette intelligence enthousiaste, en un mot que cette femme si semblable en tout à une héroïne de roman^ se contenterait d'une vie uuiforme et calme à ce point, si elle n'était soutenue par quelque

secrète espérance? Et croyez-vous que si cette espérance était coupable, elle goûterait la tranquillité que je lui vois? Non ! l'espérance qui la soutient, c'est celle de m'aimer bientôt autant que je l'aime et de merécom-* penser ainsi d'un renoncement dont elle a bien apprécié la valeur. Elle est, autant que moi, sûre du bonheur à venir; mais elle le veut complet et ne Tabordera que lorsque son esprit et son cœur seront entièrement dégagés de toute influence étrangère et de tout souvenir.

fit D'ailleurs, comment se tromper à la tendresse qui commence à se montrer quelquefois, dans ses paroles tet dans sa voix, au plaisir qu'elle éprouve en me revoyant après quelques heures de séparation, à l'attention avec laquelle elle m'écoute , aux éclairs qui passent souvent dans ses yeux, lorsqu'elle les tient fixés sur moi? L'autre soir, pour la première fois, elle est entrée dans ma chambre, pour me faire une question insignifiante. Elle était simplement en peignoir. Ses beaux bras blancs sortaient des grandes manches, ses cheveux étaient défaits* Jamais elle ne s'était présentée ainsi devant moi. Je l'ai trouvée plus belle et plus séduisante que jamais. Le lendemain, pour la première fois aussi, elle m'a permis d'entrer chez elle avant qu'elle fût levée. Assis au pied de son lit, j'ai causé une heure, et j'ai surpris bien des fois Son regard tendrement fixé sur le mien, alors qu'elle croyait que je ne la voyais pas. Tous ces faits que

je vous cite ne semblent-ils pas les symptômes de l'amour?

a Elle a voulu m'étudier, et maintaitant elle <îommence à m'aimer. Seulement, je ne veux rien faire de plus que ce que j'ai fait, pour l'amener à m'aimer plus complètement. Je veux qu'elle soit la première à parler. Autrefois, j'ai fait ma déclaration. A elle maintenant de faire la sienne, lorsque Theure en sera venue.

« Pendant les premiers mois de notre mariage, j'ai l»en souffert. Mais toutes mes souffrances sont oubliées, depuis que l'espoir est entré dans mon cœur à la lueur des sourires de ma cbère Esther. Je Taime comme un fou, et si mon espoir ne devait se réaliser jamais, je mourrais dès à présent. C'est parce qu'il se réalisera, parce qu'Esther sera la plus heureuse, la plus aimée et la plus aimante des femmes, que je veux vivre.

« Rassurez-vous donc sur l'avenir, mon cher père. Laissez-moi achever l'œuvre que j'ai entreprise et qui commence à réussir.

a Quant à l'Allemand dont vous m'avez raconté Tbistoire, croyez bien qu'il n'a pas suivi la meilleure route. Il était plus soucieux d'acquérir la tranquillité que l'amour. Il a été , d'emblée , le mari de sa femme. Moi, j'aurai été plus long, mais j'ai la prétention de devenir à la fois le mari et l'amant de la mienne. »

ESTHER DE TARSAJ!4N£S A SOEUR GLAIRE BE LA REDEMPTION, SUPÉRIEURE DU GOUYENT DES GABMÉUTES.

Bouquenègre^ mai . . •

« J'ai suivi vos derniers conseils, ma chère et vénérée mère, et depuis deux mois j'ai cessé de répondre à M. Olivier de Tessan. Mais lui n'a pas cessé de m'écrire, et ses lettres, déplus en plus pressantes, me tourmentent horriblement. Aussi, suis-je bien décidée à lui en envoyer une qui lui dira ce que mon silence ne lui a pas fait comprendre : qu'il doit cesser de penser à moi. D'ailleurs, rassurez-vous, je serai brève avec lui, et je ne m'amuserai pas à remuer imprudemment une passion qui cependant est bien morte. Elle est morte^ et j'aime éperdùment mon mari. C'est assez vous dire ce que je dois soufilrir, et que j'expie cruellement la faute que je déplore et qui tue mon bonheur à tout jamais. Oui, je l'aime, et c'est là ma punition.

« Lorsque je vous écrivais, il y a quelques semaines, il vous lut facile de pressentir cet amoiu: qui m'envahit aujourd'hui. Déjà je commençais à en éprouver les premiers symptômes. La voix et le regard de Lionel ne me laissaient plus insensible. S'il entrait, je ne pouvais m'empècher de tressaillir. S'il était loin de

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moi, je brûlais du désir de le revoir. Enfin, plus que jamais je me faisais horreur, en songeant à tout ce que je lui avais fait souffrir et à mon indignité. Depuis, mon amour a grandi à ce point qu'il faut que je le dise à Lionel : me retenir davantage est au-dessus de mes forces. Mais comment oseraî-je jamais lui dire que je Taime, après avoir déshonoré son nom, le jour même où il venait de me le confier? Le souvenir de cette faute me tue. Vous savez, vous^ ma vénérée mère, si je l'ai expiée, si j'ai souffert dans mon orgueil, en me voyant avilie et dégradée à mes propres yeux, et en sachant mon honneur livré à un homme qu'aujourd'hui, seulement, je reconnais indigne de moi. Eh bien, malgré ces souffrances, ma faute reste aussiterrible, aussi menaçante devant mes yeux, etcette image glace les paroles d'amour prêtes à tomber de mes lèvres. Vingt fois j'ai été sur le point de me jeter aux pieds de mon mari et de lui tout avouer. Le courage me manque au moment déparier. Si j'eusse été coupable avant d*être mariée, j'oserais le lui dire. Hais, si généreux, si intelligent qu'il soit, conmient

comprendrait-il? Non, un aveu est impossible, et

Lionel doit tout ignorer. Cependant, comme il m'en coûte de lui mentir ! Ah I je vous le jure, ma mère, je suis bien à plaindre et je voudrais n'être jamais sortie du couvent, où un premier désespoir m'avait jetée. Là, peut-être j'aurais été malheureuse, mais j'aurais été libre de pleurer. Ici^ je ne le puis pas.

m LES BRRBURS

Mes lames me trahiraieiily et je dois à mm mari qh visage calme, nu regard apaisé, la tranquillité d'une conscience sans remords.

V Si Lionel ne m'aimait pas, je rrfonlerais mon amonr à moi an fond de mon àme. Ce sacrifice et les dédains de mon maii, je les accepterais comme mie expiation. Mais il m'aime^ et cet amour qui derrait faire mon ivresse et mon enchantement est ma douleur la plus vive; car je suis placée entre ces deux obBgattons horribles : ou de lui tout avouer et de faire ainsi son malheur, ou de lui mentir, en lui cachant tout, en lui laissant croire que je suis digne de lui.

« Que dois-je faire? mon Dieu ! Écrivez-moi, ma chère mère, donnez-moi un conseil. Consentez, comme vous l'avez déjà fait par amour pour moi, à quitter les hauteurs (fivines où votre àme se maintient, et à vous mêler un peu aux affaires humaines, pour me sauver, si je puis être sauvée encore ; mais, en descendant de ces sphères célestes, rapportez-en; une inspiration salutaire. Dites-moi ce que je dois fedre, et je vous obéirai comme si voire paroie était la parole da ciel.

« Mais aurai-je le courage d'attendre votre réponse? ÎH^urrai-je retenir, devant mon mari, l'amour qui me brûle t N'entendra-t-il pas mon cœur sauter dans ma poitrhie, lorsque me parle? En quelques jours, Tamour s'est élevé en moi jusqu'au délire, et il faut qae je dise à Lionel que je l'année

D'BSTHER. m

a Que Dieu m'inspire en ce moment ! Lorsque le mot d'amour descendra de mes lèvres brûlantes dans le cœur de mon mari , si le souvenir de ce qui est mon désespoir et ma honte se présente à ma pensée, je lui ferai cet aveu fatal qui peut me perdre. Mais il n'en sera pas ainsi^ car je veux si bien cacher ce souvenir, le refouler si avant dans moi, qu'il ne viendra pas errer comme un fantôme devtait mes paupières à l'heure où l'amour les fermera. »

ESTHER DE TARSANNES A OLIVIER DB TESSAN.

Mai.

« Vous voyez bien que je veux vous oublier. Si vous m'avez aimée avec un peu de sincérité, c'est au nom de cet amour que je vous prie de ne plus m'écrire. »

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