partie profite, selon la nature du terrain où elle tombe, la parole
évangélique, l'annonce du royaume céleste, est inutile aux uns et salutaire aux autres, selon leurs dispositions. L'accent de la comparaison ne portant pas sur la proportion, mais sur la différence des résultats, si l’on n'en peut conclure que la prédication évangélique soit utile au plus grand nombre, du moins est-il évident qu'un succès notable est supposé dans l'application. Il en est de la parole comme du grain; sa réussite ne dépend pas uniquement du prédicateur, mais de l'auditeur ; à chacun de voir l’auditeur qu'il veut être; la parole fructifie dans l'auditeur de bonne volonté.
Telle étant la signification de la parabole, il est impossible que la déclaration touchant le but général des paraboles, qui serait
l’aveuglement des auditeurs, se rattache historiquement à l’histoire
du Semeur. Celle-ci dit que la parole porte fruit, et il n'est pas douteux que l'intention actuelle du prédicateur soit conforme à celle du semeur ; les semailles se font en vue du grain qui poussera ; la prédication est donnée pour les auditeurs qu’elle touchera. On ne conçoit pas que Jésus ait pu déclarer, dans la parabole, qu'il semait la parole pour qu'elle rendit son fruit, et qu'il ait dit, aussitôt après, qu'il parlait en paraboles pour empêcher son auditoire de .comprendre la vérité qui aurait pu le sauver ; à quelques minutes d'intervalle, il aurait démenti devant les disciples ce qu'il
venait d'affirmer devant le peuple. Ce qu'on lui fait dire sur le but
des paraboles appartient à un autre ordre d'idées que la parabole : théorie de théologien, rattachée à un trait d'observation réelle;
dans celle-ci apparaît l'expérience du prédicateur, et dans celle-là
les préoccupations apologétiques des temps qui ont suivi. Les étapes que la tradition a faites, en allant de la réalité historique à la théorie théologique, sont reconnaissables dans le texte de Marc.
Selon la mise en scène que l'évangéliste a esquissée au début du chapitre, Jésus, assis dans une barque sur le lac, a commencé à dire des paraboles ; il a raconté l’histoire du Semeur ; avant qu'il passe à une autre, il est censé se retirer à l'écart et être interrogé par les Douze et les autres personnes de sa suite ordinaire. S'est-il donc éloigné en mer, et ceux qui le questionnent étaient-ils tous avec lui dans la même barque ? Après l'explication de la para-
bole, et sans qu'on ait pris soin de ramener la barque vers le rivage, d'autres paraboles sont introduites: le lecteur s'aperçoit à la fin qu’elles ont été prononcées devant le peuple par Jésus resté dans la barque, à l'endroit où il était pour dire le Semeur; c'est le soir seulement qu'il demande à ses disciples de gagner au large vers l’autre rive du lac. Ainsi l'explication de la première parabole se trouve en dehors du cadre tracé pour le récit; elle n'est pas anticipée, car on ne dit pas quand Jésus se trouva seul, et on le conduit à l'écart sans l'éloigner, l'écart n'étant que pour situer l'explication de la parabole par rapport au texte, indépendamment du cadre général; l'explication et son introduction particulière se présentent comme une enclave, une intercalation survenue dans un discours qui contenait un certain nombre de paraboles, sans considérations générales ni interprétation particulière.
Dans cette enclave même, la rédaction n’est pas homogène. On lit d'abord que ceux qui entouraient Jésus « lui demandèrent les paraboles ! », c’est-à-dire, à en juger par la réponse, qu'ils interrogent le Sauveur touchant la raison d'être de l'enseignement parabolique en général; et c'est ainsi que Matthieu l'a compris. La question n'en est pas moins présentée de façon peu naturelle, et l'équivoque provient de ce que cette question prépare maintenant deux réponses. Les disciples sont supposés demander « les paraboles », c'est-à-dire pourquoi Jésus parle en paraboles, et aussi « la parabole », c'est-à-dire l'explication du Semeur; et c'est en ce dernier sens que Luc a voulu l'entendre. La formule de la demande est ainsi beaucoup plus satisfaisante, pourvu qu'on lise le singulier : les disciples demandent « la parabole », et à cette question correspond la seconde réponse de Jésus : « Vous ne comprenez pas cette parabole? » qui maintenant arrive sans introduction. Ainsi la première réponse vient en surcharge de la seconde, et c’est en vue de celle-là que l’on a écrit « les paraboles » au lieu de « la parabole ». L'artifice de la seconde intercalation est aussi simple que celui de la première.
Grâce à l’imperfection de ces sutures, l'on peut distinguer trois moments de la rédaction, qui correspondent au développement de la pensée traditionnelle touchant les paraboles : une première relation,
als 54 VAT : > PRET E sn dr :
1. V.10. zxt 07: £yivero zatà uÔva<, nouTwy avtov 0 eo adz0v oùv =oïs ÔÔsxa =Xs
raoafokds.
exemple de l'enseignement évangélique une série de paraboles
sans autre explication, parce que l’on n'y trouvait aucune obscurités
une seconde rédaction, où les disciples demandent et obtiennent l'interprétation de la parabole du Semeur, fait soupçonner que l'on a commencé à trouver les paraboles moins claires, que l'on s'est préoccupé du médiocre succès obtenu auprès des Juifs par la prédication évangélique, plus encore peut-être du peu de solidité de certaines conversions, et que l'interprétation du Semeur a fourni l'explication que l'on cherchait; enfin la troisième rédaction montre
que l’on a creusé plus avant, que l’on à voulu avoir la raison pro-
fonde soit de l'obscurité des paraboles, désormais acquise à la tradition, soit de l’aveuglement d'Israël; comme on trouvait aisément la cause de ce dernier fait dans un décret providentiel de réprobation, qui impliquait l'endurcissement préalable, et qu'on ne pouvait pas songer à voir un défaut dans l'imaginaire obscurité des paraboles, on se persuada que ce genre mystérieux d'enseignement avait été choisi tout exprès par le Sauveur lui-même pour procurer l'accomplissement des desseins de Dieu sur son peuple : le judaïsme ne s'est pas converti, parce qu'il ne devait pas se convertir, et la vérité évangélique lui a été proposée en énigme, pour qu'il ne pût pas la voir ni se sauver.
La pensée du rédacteur évangélique n'aurait jamais donné lieu à discussion, si la théologie, qui l’a inspirée, n'avait fini par s'en étonner et la trouver obscure à son tour. Derrière la réponse que Marc et Luc prêtent au Sauveur, il y a le texte d'Isaïe, dont : Matthieu fait la citation expresse. Isaïe a reçu mission d'amener par ses oracles l'endurcissement d'Israël et la ruine qui punira cet endurcissement : l'enseignement de Jésus a la même fin providentelle que celui d'Isaie, ou plutôt il réalise définitivement ce qu'avait annoncé le prophète: ce n'est pas de la parole du prophète, mais de l'Évangile, qu'il serait question dans Isaïe ; c'est Jésus qui aurait parlé pour endurcir Israël et procurer sa réprobation. Le langage de l'Ancien et même du Nouveau Testament ne distingue pas d'ordinaire, dans l’objet des décrets providentiels, ce qui est voulu directement et ce qui n’est pas voulu en soi mais permis. Du point de vue absolu de la théologie sémitique, tout ce que la Divinité connaît et règle d'avance est censé voulu de la même façon, tout apparait comme nécessaire. Cependant les écrivains bibliques
n’adoptent pas cette idée comme un dogme philosophique, dont la conséquence, logiquement déduite, serait la négation de la liberté humaine. Ils ne croient pas qu'Israël soit uniquement victime de la fatalité, ni que son péché ne soit pas imputable à sa malice; son aveuglement et sa réprobation, annoncés depuis des siècles, arrivent par une sorte de nécessité divine qui ne détruit pas sa responsabilité. Dans le cas présent, c'est l’idée de la nécessité providentielle, non celle de la responsabilité humaine, qui fournit à l’apologétique chrétienne la réponse dont elle a besoin pour écarter l'objection que suggère l'échec de l'Évangile auprès des Juifs.
À ceux qui lui demandent la raison des paraboles Jésus répond : « Le secret du royaume vous est donné, à vous; mais à ces gens du dehors tout vient en paraboles », c’est-à-dire on ne propose rien que des paraboles, selon la remarque faite dans la conclusion du réeit !. La doctrine de Jésus a deux formes, une forme simple, où le secret du royaume est révélé, en termes propres, à l’entourage du Maître, et une forme obscure, qui est la parabole, où le secret demeure enveloppé, indéchiffrable pour les gens du dehors, à qui, pour ce motif même cet enseignement énigmatique est adressé; l'Évangile est un enseignement esotérique, clair pour ceux qui croient, et un enseignement exotérique, obscur pour les autres, et il a ces deux qualités de par la volonté de Jésus. Ainsi conçue, l'idée d'un double enseignement est aussi étrangère que possible à l'esprit du Christ historique, et ce n'est pas lui non plus qui a pu regarder et présenter comme un mystère ? le royaume dont il annonçait l'avènement. Il
. Sa, Se x Tér SRE 1. V. 11. duiy 0 uuorporoy Oedorar ts Paotheiac rod Üeod: éxeivois DE rois Elu êv D ; a
ropafolais révra yiverar. V. 34. yuwols 0 rapafoAñs oùx EAdAer avtoie, zat' ilay rois Otous alnrais ëréhvev révra. Les deux passages se correspondent, doivent être de la même main, et le second éclaircit la juste signification du premier. Il est arbitraire de traduire celui-ci : « tout » ce qui se passe autour de ces sens et en eux « leur devient énigme ». Cf. Jüricmer, Ï, 122, n. 1.
2. On peut dire que le mot posorreuov n'appartient pas au langage évangtélique. Les Synoptiques ne l’ont qu’en cet endroit. On n'est pas surpris de le trouver dans les Épiîtres de Paul et dans l'Apocalypse. Le rédacteur de Marc laura emprunté à la langue de la théologie apocalyptique, parce qu'il regardait les paraholes comme des révélations cachées sous des images symboliques. I1 emploie le singulier, envisageant le royaume comme une entité impénétrable aux intelligences vulgaires, ou plutôt songeant au mystère de la rédemption selon Paul ; Matthieu et Luc emploient le pluriel, songeant aux nombreuses vérités sienifiées dans les paraboles.
Lx. <
n'a pas davantage considéré ses auditeurs ordinaires co gens « du dehors». Le rédacteur de ce passage se figure les «
les communautés de son temps l’étaient vis-à-vis des synagogues, et ce doit être pour cette raison qu'il ne se contente pas de nommer les Douze, ceux-ci ne suffisant pas à constituer sa petite Église, mais « l'entourage », groupement plus considérable, inconnu au reste de l'Évangile 1. Le secret du royaume est donné à ces fidèles. “A Pour mettre cette déclaration d'accord avec le contexte, on à x voulu que « donner » signifiât « destiner », et que l'explication des 2 paraboles füt ainsi promise aux disciples, par conformité à une intention de la Providence ?. Il résulte, en effet, de ce qui suit, que Fe les disciples, ne comprenant pas les paraboles, ont besoin qu'on les AE leur explique: mais le présent texte est dominé par une tout autre 14, préoccupation. Les disciples connaissent déjà le secret, ou du moins * ils doivent en être dépositaires, bien que le rédacteur ne leur en & attribue sans doute pas l'intelligence ; ils” étaient prédestinés à la connaissance qu'ils ont, et ils l'ont déjà reçue, ou la recevront, indépendamment des paraboles, tout comme ceux du dehors sont privés déjà 4 et continueront, moyennant les paraboles, à être privés de la vérité, parce qu'ils ne doivent pas y parvenir. C’est uniquement à cause. de ceux-ci que Jésus parle en paraboles; on suppose qu'il n'aurait jamais parlé de la sorte s’il n'avait eu qu'à instruire ses disciples ; les énigmes paraboliques seront expliquées à ces derniers pour que les discours adressés à la masse réprouvée ne soient pas perdus pour eux; mais ce point est secondaire, l’enseignement parabolique
-n'étant pas ce qui leur convient, et la vérité entière leur étant par
ailleurs communiquée sans voile, selon le droit de leur vocation. w Les paraboles n’en sont pas moins essentiellement obscures ; Jésus : s'en est servi pour que les Juifs ne pussent voir ce qu'ils avaient devant les yeux, ni comprendre ce que leurs oreilles entendaient, qu'ils ne pussent saisir la vérité du salut qui leur était prêché; autrement, ils auraient pu se convertir et mériter leur pardon; or, il était décidé par le Juge éternel qu'ils ne devaient point être réconciliés et sauvés; l'Évangile leur a été présenté de façon à
1. Cf. supr. p.739, n. 1. Dans Le. xxur, 49, of zeoi aÿr6y désigne les disciples. 2. B. Weiss, E. 190.
n'empècher pas, même à procurer la réalisation du décret divin !. Cette conception est rigoureusement paulinienne, et l'influence de Paul n'y est pas étrangère.
Les deux autres Synoptiques ont gardé l’idée de Marc, avec quelques modifications de forme plutôt que de fond. Luc la corrige en abrégeant Ha rédaction, et en en supprimant les incohérences. Les disciples ne demandent pas la raison de l’enseignement parabolique, mais la signification de la parabole, qui vient d'être dite ?. Les deux réponses de Jésus semblent se fondre en une seule, où est exprimée d'abord la raison générale des paraboles, selon les termes fournis par Marc, mais en élaguant ceux qui pouvaient paraître trop forts ou inexacts. Il n'est pas dit que le « secret du royaume » soit « donné » aux disciples, mais qu'il leur est « donné de le connaïître », ce qui ne suppose pas une Cconnalssance acquise ou à acquérir indépendamment des paraboles, et il n'est point parlé des gens du « dehors », mais d’« autres », ce qui rentre dans la couleur locale ?: il n'est pas affirmé que « tout arrive » à ceux-là « en paraboles », mais que les mystères leur sont ainsi proposés, ce qui efface une exagération, et tient compte de ce que, dans les discours publics de Jésus, il y a autre chose que des paraboles : on laisse tomber la finale : « de peur qu'ils ne se convertissent et qu'il ne leur soit pardonné », une telle déclaration ayant choqué le sens moral de Luc. Mais l'essentiel n'en reste pas moins : à d’autres que ses disciples Jésus parle en paraboles, pour qu'ils ne voient ni ne comprennent les secrets du royaume, tout en les ayant, pour ainsi dire, sous les yeux et dans les oreilles. Il s'agit toujours de l’aveuglement providentiel des Juifs; mais Luc s'y intéresse beaucoup moins que Mare, en cet endroit où la réprobation d'Israël n'a pas pour contrepartie la vocation des Gentils.
L'évangéliste amène, sans autre préambule, l'explication de la parabole, comme si cette explication était justifiée par le principe général qui vient d’être posé; et Jésus ne s'étonnera pas de l'inin-
1. L'idée fondamentale est celle de Paul, Row. 1x, 18-29 ; x, 16-21; xr, 8-10. La fin providentielle que l’Apôtre assigne au don des langues, I Cor. xiv, 21- 25, est analogue à celle que Marc attribue aux paraboles (HoLrrzmanx, 73).