LES POMPES A FEU. — PROSPECTUS DE LA COMPAGNIE
que d'elle-même, et sans chercher d'avance à s'assurer si un nombre suffisant de souscripteurs qu'elle ne voyait que dans l'éloignement lui rendrait un jour l'intérêt de ses mises de fonds, elle a csé dépenser près de deux millions à l'acquisition des terrains, des matériaux, des ateliers et inslrumenls nécessaires à la formation des deux machines de son premier établissement; surtout à l'achat et à l'importation de tous les tuyaux et cylindres qu'elle s'est vue forcée de tirer d'Angleterre; et, plus douloureusement encore, à traiter avec un Anglais établi h cent vingt milles de Londres, et qui venait d'obtenir, au mois d'avril 1778, le privilège exclusif d'établir des machines à feu dans toute la France'.
La Compagnie française a donc eu besoin d'aller à Birmingham acheter de cet Anglais le droit de faire à Paris des machines qu'il n'y faisait pas luimême; elle a, de plus, sciemment consenti d'être plusieurs années sans tirer aucun intérêt de ses grandes avances; et ce n'est qu'après avoir dévoré tous les dégoûts et bravé des difficultés de tous les genres, après avoir assuré ses succès par une patience à toute épreuve et par les superbes travaux des sieurs Périer frères, ([u'ellc se flatte enfin aujourd'hui de mériter la bienveillance
' Cet Anglais devait être Watt ou son associé, Boulton. Pour le démontrer je suis obligé de résumer très-sonimairemtnt l'histoire de la machine à vapeur, en Angleterre, dans le cours du dix-huitième siècle.
En 1705, le capitaine Savery prit un brevet pour une machine à vapeur qui n'élait pas beaucoup plus applicable à l'industrie que celle de Papin ; un simple quincailler (iron monger) de Darmouth dans le Devonshire, du nom de Newcoraen, s'associa avec un plombier-vitrier (phmiher glazier) nommé Cawley, pour l'exploitation de ce brevet. Ils firent à la machine des améliorations considérables. Ainsi, ils inventèrent le balancier ; Savery avait séparé le générateur de vapeur qui ne faisait plus partie du cylindre; les deux nouveaux associés facilitèrent la condensalion en entourant le cylindre à vapeur d'une double enveloppe et en remplissant avec de l'eau froide le vide qui existait entre ces deux cylindres conceiitriques. Plus tard ils substituèrent l'injection d'eau froide à ce procédé peu rationnel ; la condensation se faisait dans l'intérieur même du cylindre. M. ïïnmphry Potter inventa le mouvement automatique des soupapes à vapeur, soupapes qui avant lui se manœuvraient à la main ; en 1718, M. Beighton perfectionna celte invention.
Les choses en restèrent là jusqu'en 1765, où Smeaton fit l'étude de très-grandes machines dans le système de Beighton. Une de ces machines fut construite, en 1772, aux raines de Long-Benton, près de Newcaslle. La plus grande fut établie dans le Cornouaille, en 1775; elle avait une force double de celle Long-Benton et ne consommait pas plus de combustible. Certaines machines de Smeaton avaient plus de cent chevaux de force Elles étaient toutes construites dans le système de Newcomen, pcrfcclionné par Beighton, et n'avaient par conséquent ni pompe à air ni condenseur. Ce n'est donc pas à ce célèbre ingénieur que sont dues les machines de Chaillot puisqu'elles on\ pompe à air et condenseur. Cependant il parait bien que c'est vers 1775 que la machine de A'ewcomen fut employée à élever l'eau pour le service des villes.
Watt commença ses premiers travaux sur la machine à vapeur en 1764. Il avait alors vingt-huit ans, et s'était occupé surtout de fabriquer des instruments de matliémntiqiie et de nivellement ; le canal calédonien fut, dit-on, tracé d'après ses nivellements. Il fut chargé do réparer un modèle de machine de Newcomen à Glasgow; celte pièce est con-
LES Ai\'ClENNKS E\UX.
du Gouvernement et la reconnaissance de ses concitoyens, en leur offrant, au plus bas prix et sous la forme d'une souscription volontaire, autant d'eau
scrvéc au collège do crtio ville comme une des plus précieuse? reliques de riiiduslne ; en voici le croquis, qui iail bien voir que ni le condenseur ni 1;\ poirpo ii air nVxislaienI alors, t'est ce travail qui iloiina à Wall l'iiléc de s'occuper de perfeclidiiiier la macliiiie à vapeur.
Mmii'li; il'iiiio in.icliine de jiewconioii ivp[Ui' par Wall el consoi'vé au collé^'C de Glasgow.
A, cjlialri' de
vapeur. — B, pompe. — C, balancier. — D, réservoir t'c riujecleur d'eau froide d.-iDS le cylindre. — E, cliaudjcre.
L'introduction de l'eau froide dans le cylindre et surtout dans son envelo|ipe condensait la plus glande partie de la vapeur pendant qu'elle agissait encore sur le pislon : \Vatt sépara le condenseur du cylindre et y lit pénétrer un jet d'eau froide ii chaque coup de pislon. Il
LES l'ÛMI'ES A FEU CONSTRUITES D'APRES LE SYSTEME DE WATT. 531
pour le service public et dans les maisons parliculières, que les besoins et les convenances pourront en exiger'.
Le projet de lu Compagnie est de multiplier, autant qu'ils seront nécessaires, les établissements de machines à feu qu'un arrêt du Conseil, revêtu de lettres patentes enregisirées au Parlement, et la permission achetée à un Anglais de Birmingham, l'ont autorisée à faire à Pans; de façon que le volume d'eau ne soit jamais borné dans celte grande ville que par l'étendue de ses besoins.
Les seules machines à feu pouvaient remplir un plan aussi magnifique.
Bien supérieures aux machines hydrauliques telles que celles du pont Notre-Dame et du Pont-Neuf, en les supposant même parfaites, dont on ne peut augnienler les forces, et dont les basses ou les grandes eaux, surtout les glaces, détruisent entièrement l'effet, les machines à feu ne sont jamais arrêtées, ni par les gelées, ni par les sécheresses ; pourvu qu'elles aient comme celles-ci, un tuyau d'aspiration plongé dans l'eau bien au-dessous de l'épaisseur des fortes glaces, et qui rampe l'été dans le plus léger filet d'eau.
Elles sont supérieures même aux aqueducs, dont la première dépense est toujours si énorme, et dont on ne peut jamais accroître le produit ; tandis
compléta celle invention par la pompe à air. 11 prit un brevet le 5 janvier 1769, et s'associa avec M. Roebuck qui venait d'installer les forges de Carron, en Ecosse; il se proposait de construire une grande usine pour l'exploitation du brevet de Watt.
En 1775, M. Rœbuck, se trouvant embarrassé dans ses affaires, vendit sa part du brevet de Watt à M. Boulton qui possédait à Soho, près de Birmingham, le plus grand établissement métallurgique de toute l'Angleterre. Ene partie des ateliers fut livrée à Watt qui y installa une fonderie et tout l'outillage nécessaire pour construire ses machines. La prcinièrc fut terminée eu 1774.
C'est alors que Walt obtint du Parlement un acte qui prouve combien son génie avait fait impression sur l'esprit de ses contemporains. Le Parlement reconnaissant que de si grandes invention? ne pouvaient être portées à leur perfection dans la durée d'un brevet ordinaire, porta celle du brevet de Watt à trente ans environ.
.\vant 1778 Watt avait fait construire quelques machines importantes dans le Slaffordsbire, le Shropshire, le Warwickshire et une petite machme à Stratford, près de Londres. 11 modifia ■son système en 1778, puis en 1780; il inventa la machine à détente en 1778.
Watt prit son deuxième brevet le 25 octobre 1781, pour une machine à bielle et manivelle. Il fil construire à Londres, en 1782, la première machine à manivelle et volant réglant la détente d'une manière réguhère. Son troisième brevet est du 12 mars 1782 *.
Les machines de Chaillot, ayant un condenseur séparé avec injection d'eau froide et pompe à air, rentrent dans le premier brevet de Watt, et par conséquent n'ont pu être construites que par luietson associé Boulton aux ateliers de Soho ou, avec leur permission, par MM. Périer.
' C'est pour la première fois que nous voyons séparer nettement les services publics et le service des maisons parliculières.
■ E.\U;iil lies ouvrages anglais de 3151. Muiiliead cl Farey cl de M. Rankir.e.
que les gelées, les chaleurs et la moindre réparation peuvent tout à coup priver d'eau la ville qui comptait sur eux'.
L'eau donc étant d'une nécessité indispensable, et son abondance ajoutant infiniment aux aisances de la vie, la Compagnie présume que le public va voir avec satisfaction un établissement (jui remplit si bien ce grand objet; un établissement indiqué, proposé par M. de Voltaire à l'émulalion française il y a plus de cinquante ans, dans un ouvrage où il nous reproche également notre avidité pour les nouveautés frivoles et la coupable indolence que nous mettons à tout ce qui porte un caractère de grandeur et d'utilité nationales; un établissement, enfin, dont l'exécution trop longtemps négligée, osons l'avouer, a depuis près d'un siècle, à notre honte et sous nos yeux, un si grand succès à Londres, où ces machines sont établies au nombre de onze °.
Les avantages immenses de cette entreprise seront d'avoir à fort bon marché, dans tous les temps de l'année et sans interruption, de l'eau saine en telle quantité qu'on voudra; de se procurer des bains chez soi sans frais et sans embarras ; surtout d'avoir un secours toujours prêt pour arrêter un incendie naissant, où il suffit fouvenl d'ètie, au premier instant du m;d, à portée d'une très-petite quantité d'eau. Les rues mêmes pourront être abondamment arrosées pendant les sécheresses de l'élé ; et rien n'empèchei a qu'on ne verse au milieu des ruisseaux, l'hiver, une assez grande (juantité d'eau pour entraîner dans les égouts les glaces à demi fondues (jui séjournent dans les rues, les tiennent impraticables et rendent la ville souvent si malsaine pour le |)euple entier qui rhabite%
Quatre grands réservoirs d'approvisionnement, très-élevés, contenant près de cinquante mille muids d'eau, offriront un secours immédiat et toujours certain pour les inccuilies : une infinité d'arts, de métiers et de manufactures, comme les brasseurs, teinturiers, dégraisseurs, blanchisseuses, etc., qui font une consommation d'eau fort considérable et pour (jui toute économie est iuléressante, en auront à peu de frais la (piantité dont ils ont tant besoin ; les boulangers surtout, qui nous font le pain avec l'eau des puits,
* 11 uV'sl pas possililo de faire niioux ressortir les avantages des pompes à fou sur les pompes hydrauliques et les aqueducs. Pour être juste, la Compagnie aurait dii ajouter (ju'une fois faits, ces ouvrages exigent peu de dépense d'entretien, tandis que les pompes à feu consomment mdéliniraent la même ([uanlilé de cluirbon, et que les aqueducs peuvent seuls être cin])lovi's pour aller iherclier nu loin des eaux de sources irréprociiablcs.
' Détails intéressants et peu connus. Les premières maciiincs construites à Londres pour les usages municipaux ne peuvent, d'après la note précédente, être antérieures à 1775.
' Celle déûnition si nette des grands services publics n'avait été faite par personne avant la publicalion de ce prospectus.