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DE PARIS

Jusqu'à la fin du premier tiers de ce siècle, la distribution d'eau de Paris était une imitation de la dislribuliou d'eau antique.

C'était le môme faisceau de petites conduites, reliant le château d'eau du quartier aux propriétés des usagers; c'était l'écoulement contiiui, le iilet d'eau alimentant nuit et jour la fontaine du concessionnaire privilégié ; c'était la fontaine publique réservée pour les besoins du peuple; tout, jusqu'à la section piriforme du tuyau de plomb, était d'importation romaine.

Les anciens aqueducs de Belleville, des prés Saint-Gervais, d'Arcueil, étaient des diminutifs des aqueducs romains. Plus tard, sans doute, les pompes de la Samaritaine, du pont Notre-Dame, et, vers la fin du dix-huitième siècle, les pompes à feu de Chaillot et du Gros-Caillou, modifièrent radicalement le système d'alimentation de la ville. Etail-ce un progrès? Il est permis d'en douter, aujourd'hui surtout, car l'eau de nos rivières se corrompt à vue d'œil, au fur et à mesure que la puissance humaine grandit par

le développement de l'industrie. Aussi l'on revient, partout où c'est possible, à l'aqueduc, en suhsliluant l'action de la gravité à celle des machines; partout l'on recherche ces eaux fraîches et limpides, splendore et rigore gratissimx, si réputées chez les Romains; on commence à comprendre, comme eux, que les eaux de rivière doivent être réservées aux usages vils, fœdis ministeriis, comme dit Frontin, au lavage et à l'arrosage des rues et des parcs, aux lavoirs, aux besoins de l'industrie, à l'alimenlalion des pièces d'eau et des fontaines monumentales, mais que la maison doit recevoir des eaux pures, exemptes de toute souillure, en un mot, des eaux de sources n'ayant jamais vu le jour avant deparaîUe sur la table ou dans le cabinet de toilette du consommateur. Nous reconnaissons qu'il n'est pas plus rationnel de marchander l'eau agréable à Uouvrier, que l'air pur et le bon pain.

Ce retour aux idées romaines, en ce qui concerne le choix et le mode de dérivation des eaux destinées aux usages domestiques, me paraît très-remarquable : depuis la construction de l'aqueduc d'Arcueil, c'est-à-dire depuis le commencement du règne de Louis XIII, on avait totalement abandonné ce système d'alimentation, en conservant le mode de distribution, le château d'eau et le faisceau des petites conduites privées; aujourd'hui on y revient, après avoir, au contraire, renoncé entièrement au vieux système de distribution d'eau.

Cette oscillation des idées modernes est une conséquence logique du développement de la richesse publique, de la science et de l'industrie. Au fur et à mesure que les moyens d'action s'agrandissent, on revient à ce qu'il y avait de simple et de juste dans le système romain, et, au prix des plus grands sacrifices, on n'hésite pas à aller chercher l'eau, là où elle est à l'abri de tout soupçon; on a reconnu, d'ailleurs, que lorsqu'on agissait sur de grandes masses, ce mode d'alimentation était souvent le plus économique. On a, au contraire, abandonné le mode de distribution intérieure des anciens, qui ne se justifiait que par l'état peu

avancé de leiii' industrie métaUiirgique el de la science de l'iiydraulique. Ce qui était Irès-ra tienne! dans la Rome d'Auguste serait absurde dans le Paris du dix-neuvième siècle; on s'est donc débarrassé de ces vieilles conlre-façons des Romains, en revenant à ce qu'il y avait de réellement bon et de grand dans leur système de dérivation.

C'est pour cela qu'il me païaît naturel de commencer l'histoire des travaux d'assainissement de Paris par une étude du système d'assainissement des villes antiques, et notamment de Rome. Cette introduction ne sera pas un nouveau commentaire des Commentaires de Frontin ; je chercherai à éclairer quelques points de l'histoire des distributions d'eau qui sont restés obscurs jusqu'ici, soit parce que les savants écrivains, qui ont traité cette matière, ont un peu négligé le côté purement technique, soit surtout parce que ces questions sont du domaine de la science moderne, dont les historiens des aqueducs les plus estimés, tels que Fabretti, Poleni, Alberto Cassio, etc., n'avaient aucune idée.

L'eau n'est pas seulement utile pour les besoins domestiques; c'est aussi l'agent d'assainissement le plus puissant, et surtout le plus économique; vainement, dans ces dernières années, on a cherché à la remplacer, à ce point de vue, par des agents ciiimiques plus énergiques, le chlore, les sels métalliques, etc. Ces agents, utiles dans certains cas spéciaux, sont eux-mêmes une cause, sinon d'insalubrité, au moins d'incommodité; après des tâtonnements plus ou moins malheureux, on reconnaît partout que rien ne peut remplacer l'eau distribuée sur une large échelle, ou, pour mieux rendre ma pensée, l'eau gaspillée; car c'est surtout par le gaspillage que l'eau devient un utile agent d'assainissement. Dans une maison où l'on ne dépenserait que l'eau strictement nécessaire à la boisson, à la cuisine, à la loi^ lette et aux antres usages domestiques, on ne laverait pas suflisamment les tuyaux de descente, les ruisseaux des cours, les égouts, et des odeurs fétides ne tarderaient pas à se répandre à l'intérieur. C'est ce qu'on constate toutes les ibis qu'une admi-

iiislrcilion municipale est forcée, par mesure d'économie, d'exercer une surveillance plus active sur la consommation de l'eau.

L'entretien des égouts et des latrines se lie aussi intimement à la distribution de l'eau; il constitue l'assainissement d'une ville et atteint son dernier degré de perfection aux époques où Ton arrive à l'abus de l'eau, où les administrations municipales n'ont plus qu'à veiller à la régularité de la distribution, sans s'inquiéter du cbiffre de la consommation. Aussi l'on constate toujours que les villes parvenues à un haut état de prospérité financière, n'hésitent pas à employer une part considérable de leurs ressources pour s'assurer une large distribution d'eau.

La distribution d'eau d'une grande ville, comme Paris, se divise donc en deux parties, l'une destinée aux usages domestiques, qui ne doit puiser qu'à des sources irréprochables, l'autre, réservée pour l'assainissement, qui utilise les eaux les plus économiques, la plupart du temps celles de la rivière la plus voisine. Lorsqu'on dérive des sources pour les usages domestiques, il est bien rare qu'on n'ait pas recours au système des Romains, à l'action de la gravité ; au contraire, pour utiliser le cours d'une rivière, il faut, dans la plupart des cas, agir par des moyens dont les anciens ne faisaient guère usage, par des pompes et des machines.

Ainsi je n'ai nullement l'intention de discuter, pour la centième fois, des questions qui ne seront jamais résolues. Il est probable que ceux qui Uront ce livre ne tiendront nullement à savoir si la célèbre eau Marcia a été introduite à Rome par le roi Ancus-Marcius en l'an 127 de la fondation de la ville, ou par le préleur Q. iMarcius Rex, en l'an 608. Je ne m'établirai pas juge entre Pline le naturaliste, qui soutient la première thèse, et Frontin, qui la considère comme une fable et défend la seconde. L'opinion de Pline serait médiocrement justifiée à mes yeux pnr celte boutade d'une lettre d'Ermolao Barberigo à Pic de la Mirandole : « Censetur indoclus qui Plinium non legit ; indoctior qui lectum contemnit; indoctissimus citi non sapit. » Malgré tout le respect qu'on doit au plus savant des Romains, il est per-

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mis anjoiircriini d'avoir des doutes sur l'exislence des hommes sans tôle, de tant d'autres merveilles dont il admet rexistence avec une si singulière crédulité, et même sur l'origine qu'il attribue à l'eau Marcia.

Je discuterai encore moins l'opinion d'Alberto Cassio, auteur très-eslimé d'un livre sur les aqueducs romains, publié en 1756, qui attribue aux hébreux l'invention des aqueducs; selon lui, le roi Ancus-Marcius, pour construire Marcia, se serait inspiré de travaux similaires exécutés à Jérusalem. Il existait très-certainement des aqueducs, dans cette dernière ville, du temps de Salomon; mais il est bien permis de douter que le roi romain, même en admettant qu'il soit l'auteur de Marcia, ait eu connaissance des travaux du roi israélite.

Toutes ces questions, très-intéressantes pour ceux qui s'occupent d'archéologie, ne touchent pas autant l'ingénieur qui, surtout, profite terre-à-terrc des progrès de la science. C'est ce progrès que je chercherai à suivre dans les textes toujours trop courts et au milieu des erreurs sans nombre des auteurs romains, erreurs que justifie tout naturellement l'état peu avancé de l'hydraulique dans ces temps anciens.

Les vagues notions qu'on pourrait trouver dans l'histoire, sur l'usage de l'eau chez les nations que les Grecs et les Romains considéraient comme barbares, ne seraient ici d'aucun intérêt.

Il paraît cependant que c'est en Syrie, puis chez les Perses, nations voluptueuses, que l'usage des bains chauds se développa d'abord.

PhUarque rapporte qu'Alexandre fut frappé d'admiration en voyant les thermes de Darius; et cependant, à cette époque, la Grèce et la Macédoine étaient déjà très-bien partagées sous ce rapport. Alexandre lui-même, au dire de Strabon, faisait grand usage des bains chauds.

Je ne parlerai donc que des distributions d'eau des trois peuples que nous considérons avec raison, comme les auteurs de notre civilisation, les Égyptiens, les Grecs et les Piomains.

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