G. FAN OEST ET C‘\ ÉDITEURS
INTRODUCTION
JL/E xviiie siècle fut pour les ébénistes un temps heureux. La prospérité de leur industrie correspondait à l’accroissement du luxe en France et dans l’Europe entière depuis le règne de Louis XIV. On sait quels exemples de magnificence avait donnés le Grand Roi. Pour posséder un mobilier digne de ses palais, il employa sans relâche le fameux Boulle, avec l’italien Cucci, le hollandais Oppenoordt, le flamand Golle, et les huit cents ouvriers d’art, — menuisiers, marqueteurs, mosaïstes, peintres, sculpteurs, tapissiers, orfèvres et bronziers, — qui concouraient à la fabrication des meubles de la Couronne dans la manufacture des Gobelins. Le faste du monarque fut imité de proche en proche à la cour et à la ville. Puis, sous la Régence, dans la fureur de l’agiotage, cette contagion gagna les moyennes classes et jusqu’aux dernières, car on vit des gens sortis du néant se meubler avec une dépense extravagante. La subversion des fortunes eut pour effet d’ébranler l’ancienne hiérarchie : les distinctions tendirent à s’effacer, les rangs à se confondre. Bientôt l’esprit put tenir lieu de naissance et même l’argent tenir lieu d’esprit, ce qui faisait dire plaisamment que les premiers à Paris étaient ceux dont les carrosses roulaient le plus vite. D’ailleurs la nation ne cessait de s’enrichir par le travail et le négoce. Voltaire écrivait : « A voir le luxe des particuliers, on croirait que l’opulence est vingt fois plus grande qu’autrefois ». Tandis que les parvenus faisaient assaut de prodigalités, les seigneurs se ruinaient d’un cœur léger, comme ce gentilhomme qui, disposant de mille écus par an, les donnait à son coureur afin d’avoir toujours, disait-il, une année de son revenu devant lui.
Ces dissipations servirent du moins à faire éclore une abondance d’œuvres exquises imaginées pour l’agrément et le bien-être. Nos artistes, soutenus avec largesse, purent
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triompher en des travaux si conformes à leur génie. Le Français tient de race une pensée vive, claire, brillante, de l’esprit, de la verve, le sens de la mesure qui l’éloigne des excès, une ironie en éveil qui le préserve du ridicule, un grand désir de plaire et l’adresse d’y réussir. Tous ces dons de la nature perfectionnés par de longues traditions classiques avaient développé chez lui un goût délicat et enjoué, qui nulle part ne se manifestait mieux que dans les créations de fantaisie.
Il faut ajouter que jamais les femmes n’eurent un tel ascendant. Au déclin de l’Ancien Régime, dans la France galante et voluptueuse, la femme régne en maîtresse absolue. Elle répand son charme sur ce siècle, comme Louis XIV avait rempli l’autre de grandeur. Tout est soumis à son empire : les usages, les opinions, les faveurs, les disgrâces. Pour lui plaire, la philosophie se fait souriante et la science aimable. Elle gouverne les arts, elle patronne les artistes, elle protège les artisans, comme l’ébéniste Migeon qui obtient une pension par Mme de Pompadour, ou le luthier Erard que la duchesse de Villeroy loge en son hôtel. Mais l’influence de la femme se révèle surtout dans l’arrangement de sa demeure qu’elle bouleverse et transforme pour la rendre gaie, jolie, accueillante, pour y introduire cette chose nouvelle qu’on désigne d’un mot nouveau, le confortable. Les pompeux appartements où tout était sacrifié à l’apparat ne sauraient plus lui convenir. Maintenant la maison se distribue en petites pièces propices à l’intimité, avec des dégagements discrets, de pimpantes cheminées, et partout des trumeaux, des boiseries aux tons clairs, offrant de gracieuses sculptures qui amusent les yeux, autour de peintures galantes qui invitent à l’amour.
Le mobilier subit une révolution semblable. Perdant pour la première fois son caractère traditionnel, il cesse d etre un patrimoine amassé peu à peu, conservé avec soin et transmis religieusement d’une génération à l’autre ; il déchoit au rang d’une frivolité soumise aux caprices et aux inconstances de la mode presque autant que la toilette ou la coiffure. Beaucoup d’élégantes voudront deux ameublements, l’un d’été, l’autre d’hiver, ou tout au moins des sièges à châssis mobiles qui peuvent s’employer garnis de canne et recouverts d’étoffe. Les mieux pourvues en auront de quatre sortes, une pour chaque saison. Puis le bon ton exige que l’on se remeuble de fond en comble après quelques années. C’est une honte de garder chez soi des « vieilleries » et des « antiquailles ». Dès qu’une mondaine en trouve le temps, elle passe chez le marchand-ébéniste voir ce qui se fait de nouveau. Car l’imagination des fabricants se prodigue en inventions de toutes sortes. Après la commode qui se prête à de multiples métamorphoses, le xvme siècle voit naître X encoignure, le secrétaire en pente, le secrétaire droit, le chiffonnier, le bureau à gradin, le bureau à cylindre, le bonheur-du-jour, 1 athénienne, la psyché, et une extraordinaire diversité de tables ayant chacune sa destination
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spéciale, depuis la grande table à manger avec ses volets mobiles, jusqu’au menu guéridon porte-lumière , depuis la table de nuit , la servante et la coiffeuse jusqu’à la table en crachoir... Peut-on parler des meubles intimes qui semblent avoir tenu une si large place dans les préoccupations de nos aïeux? Les documents contemporains détaillent avec prolixité les raffinements apportés à ces sortes d’ouvrages. Quelques-uns, d’une richesse folle, étaient de véritables objets d’art, et, l’esprit gaulois ne perdant pas ses droits, il y en avait aussi dans un goût facétieux, comme des tabourets de garde-robe qui simulaient un livre en plusieurs tomes intitulés Histoires des Pays-Bas. Jamais on ne créa tant de meubles machinés, maquillés, à secrets, à surprises et à transformations. Tels ces lits pliants déguisés en commodes; ces petits secrétaires à culbute dont le corps se renverse entre les jambes; ces jolies toilettes en cœur avec des tiroirs à ressort qui s’ouvrent comme les ailes d’un papillon ; les tables mécaniques pour écrire debout ; celles à quatre fins faisant bureau, table-à-jeu, damier et trictrac ; celles dites (l'accouchée dont le dessus amovible se pose sur le lit... Un des prodiges du genre était une table de nuit combinée par le sieur Nivert, où se logeait un appareil de chauffage pouvant servir de fourneau et de poêle.
Les menuisiers en sièges rivalisaient d’ingéniosité avec les ébénistes. Comme eux, ils variaient à l’infini leurs ouvrages, au point de construire une chaise spéciale pour assister au jeu, la voyeuse sur laquelle on se met à cheval ou à genoux en s’accoudant au dossier. Depuis que l’étiquette n’est plus de mise, le fauteuil abdique ses préséances ; il devient affable et serviable, modifie ses formes pour se caser devant le bureau ou la toilette, et se laisse même briser en écoinçon afin de garnir l’angle d’une pièce. La bergère, parue vers 1725, accapare aussitôt le coin du feu dans les salons comme dans les chambres. Au banal canapé se substituent des modèles en gondole, en corbeille, à confidents, en tête-à-tête. Dans tous les boudoirs trônent ces meubles de langueur qui s’appellent des divans, turquoises, paphoses, duchesses, veilleuses, dormeuses, et plus tard des méridiennes. Les lits enfin se construisent d’innombrables manières : à la française, à l'anglaise, à l'italienne, à l'allemande, à la polonaise, à la turque, à la chinoise, en tombeau, en bateau, en chair e-à-pr échcr ... Aussi Mercier avait raison d’écrire dans son Tableau de Paris (1781): « Je crois que l’inventaire de notre mobilier étonnerait fort un ancien s’il revenait au monde. La langue des huissiers-priseurs qui savent les noms de cette foule immense de superfluités est une langue très détaillée, très riche, et très inconnue au pauvre. »
Mais ce n’est pas tout, car la mode ne se bornait point à multiplier et à perfectionner les meubles; elle les régissait également au point de vue esthétique. Procédant, selon sa coutume, tantôt par exagération et tantôt par contraste, elle leur imposait un nouveau style tous les quinze ou vingt ans.
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Dés l’aube du siècle s'annonçait une réaction contre le genre majestueux que Louis XIV avait marqué de son empreinte. En même temps que l’architecture, l’ameublement commençait à se détendre. L’ébénisterie, — ayant perdu sa signification étymologique de « menuiserie en ébéne », — utilisait des bois de couleur comme l’amarante et le palissandre, peu employés jusqu’alors. Tandis que Bouîle persévérait dans ses superbes incrustations d’écaille, de cuivre et d’étain, on voyait sortir des ateliers de Gaudron et de Guillemart des meubles d’un aspect plus riant, à placages unis ou en marqueteries ombrées.
Ces tendances firent naître le goût aimable qui s’épanouit sous la Régence. L’art, dépouillé alors de toute emphase, devient plus vif et plus spirituel. Les formes se contournent, les angles se dérobent, les lignes s’incurvent avec une voluptueuse souplesse. Dans la décoration, les motifs classiques font place à des ornements fantasques inspirés par les stries des coquillages et les congélations des roches. L’engouement pour les nouveautés exotiques y introduit des branches de palmier, des singeries, des magots et des dragons. Parce qu’on raffole de Watteau, les jolies figures de femmes qui sourient dans la pierre, le bois et le bronze ont des collerettes de dentelle et des plumes dans les cheveux. Le mobilier s’associe à la gaieté de ce cadre. Armoires, bureaux, commodes se chantournent sur des pieds arqués, offrant aux jeux de lumière leurs galbes et leurs ressauts, les ciselures nerveuses de leurs cuivres, les dorures en relief des vieux laques et le poli des placages précieux. C’est l’époque où les splendides ébénisteries de Charles Cressent imitent à la fois dans leur profil et leurs contours la ligne sinueuse d’un arc d’arbalète. Les menuisiers adaptent le même rythme au dessin des consoles, des lits, des sièges, qu’ils ornent de brillantes sculptures, comme les tabourets argentés, à cartouches et trophées d’amour, fournis par Denys Bazin en 1722 pour le château de Versailles.
Le deuxième quart du siècle vit parvenir à son apogée ce style que nous nommons Louis XV, Rocaille ou Rococo, mais que les contemporains appelaient le goût moderne. Affranchie des régies de symétrie qui gouvernaient la décoration depuis la Renaissance, délivrée des conventions traditionnelles et même des lois de la logique, une fantaisie audacieuse fit éclore des œuvres pleines d’imprévu et d’une grâce singulière. Cette licence avait ses dangers. Les dessinateurs, qui travaillaient de verve, abusèrent parfois des formes baroques, tourmentées à plaisir et comme étiolées sous une ornementation exubérante. Mais en général les artisans parisiens surent éviter ces fautes. Antoine Gaudreau, auteur de la merveilleuse commode exécutée pour le Roi en 1738 et que l’on admire aujourd’hui dans la collection Wallace à Londres, Gilles Joubert, qui fut longtemps fournisseur du Garde-meuble, et Migeon, le protégé de Mme de Pompadour, se distinguèrent spécialement parmi les ébénistes de l’époque. Les chaisiers comptaient aussi d’habiles représentants, dont beaucoup
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faisaient partie de familles attachées au même métier de père en fils, comme les Foliot, les Cresson, les Séné, les Nadal. Leurs ouvrages se caractérisaient alors par des contours en viole d’une charmante élégance. Depuis 1728, ils avaient changé la structure des fauteuils, ne posant plus les consoles d’accoudoirs sur le devant du siège, mais légèrement en retrait : la mode des paniers avait amené cette innovation, dont le Journal de Barbier fait connaître la date.
On se lassa des caprices du rococo peu après la mort d’un de ses principaux coryphées, l’architecte Juste-Aurèle Meissonnier, qui succomba en 1750. La découverte de Pompéi venait de provoquer un renouveau d’enthousiasme pour l’art gréco-romain. Presque aussitôt s’édifièrent sur la place Louis XV les belles colonnades de Gabriel, mais le mobilier ne suivit ce mouvement qu’avec lenteur parce qu’il était difficile d’inventer des objets dans le goût grec pouvant accompagner les boiseries à rocailles des anciens appartements. Jean- François Œben, qui entreprit en 1760 le célébré bureau de Louis XV, René Dubois, le futur ébéniste de Marie-Antoinette, Pierre Garnier, Nicolas Petit réussirent à créer des modèles transitoires en s’inspirant des nouvelles tendances sans répudier tout à fait les fantaisies de leurs devanciers. A ce genre se rattachent encore les premiers chefs-d’œuvre de Riesener et les productions les plus originales de Leleu, Saunier, Lacroix. Quant aux menuisiers, ils avaient d’abord imaginé des sièges hybrides, tels que des fauteuils au dossier rectiligne et aux bras contournés. Après quelques tâtonnements, ils trouvèrent des formes plus harmonieuses, unissant à la noblesse classique une grâce toute française. C’est alors que Delanois fit pour Mme du Barry les ravissantes chaises à dossier lobé, dont on voit des exemplaires au musée d’Art industriel de Berlin.
Les fêtes données pour l’inauguration du pavillon de Louveciennes en 1770 consacrèrent l’avènement du goût antique ; nous disons aujourd’hui, — sans trop d’égards pour la chronologie, — le style Louis XVI. A dire vrai, ce genre n’évolua que peu à peu vers une copie fidèle de l’antiquité. L’imitation fut d’abord très libre. Avec de fines marqueteries représentant des fleurs, des oiseaux, des attributs, les ébénistes faisaient concourir à l’ornementation de leurs ouvrages les laques d’Extrême-Orient et les porcelaines de Sèvres. Par la richesse des matières mises en œuvre, l’agrément des formes, la délicatesse des bronzes ciselés comme des pièces d’orfèvrerie, les meubles de certains maîtres, — entre autres ceux de Carlin, — atteignirent au dernier degré de recherche dans le luxe. Une réaction devait s’ensuivre. Elle fut provoquée par l’influence de J.-J. Rousseau sur les mœurs, du peintre Vien et de son disciple Louis David dans le domaine des arts. Des causes d’ordre technique concouraient encore à modifier l’aspect du mobilier. L’invasion de notre marché par l’acajou, le moins coûteux des bois exotiques, obligeait les
Les Ébénistes du XVIII' siècle. II
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fabricants à simplifier la coupe et les profils de leurs meubles pour obtenir de grandes surfaces planes. Tous durent adopter ce procédé, dans l’emploi duquel se firent remarquer principalement les ébénistes Beneman et Levasseur. Dès lors on vit le mobilier tendre vers des formes sèches et guindées, montrant que la sève du style Louis XVI commençait à tarir.
Puis la Révolution éclata. Le tumulte des esprits, l’anarchie, la terreur, l’anéantissement des ressources publiques et de toutes les fortunes, la vente à vil prix des richesses de la Couronne et des biens d’émigrés, les enrôlements en masse, la guerre civile et étrangère, tout contribuait à ruiner l’industrie du meuble. On tenta pourtant d’inaugurer un style républicain. Le peintre David, plus féru que jamais de l’antiquité, voulut reconstituer des intérieurs dans le goût étrusque d’après les décorations des poteries exhumées en Toscane, sans tenir compte des différences de climat et de moeurs, et sans voir l’erreur fondamentale qu’il allait commettre en transposant dans le bois des formes conçues pour le marbre et le bronze. Afin de réaliser son projet, il fit appel au menuisier Georges Jacob, qui avait acquis dans son métier une situation prépondérante. Quoique la collaboration des deux artistes ait eu parfois d’heureux résultats, — comme le prouve la chaise-longue sur laquelle Mme Récamier se fit peindre, — leur initiative aboutit aux productions lourdes et pédantes du style Empire. Les beaux jours de l’ébénisterie étaient passés, et sa décadence allait s’accentuer rapidement à mesure que disparaissaient les ouvriers d’élite formés sous l’Ancien Régime.
En effet, parmi les causes qui avaient favorisé l’épanouissement de cet art, on ne saurait oublier la vieille organisation professionnelle que la France conserva jusqu’en 1790. Le système prêtait à des critiques, mais il stimulait certainement les métiers de luxe par la protection accordée aux artisans et les garanties exigées d’eux.
Rappelons quels en étaient les principes. Dans chaque ville, chaque branche de l’industrie ou du commerce constituait le monopole d’une « communauté » dont les privilèges étaient reconnus par l’autorité royale. Nul ne pouvait tenir un atelier sans avoir passé maître en sa profession. Nul ne pouvait se faire recevoir dans deux corps à la fois. Avant de briguer la maîtrise, il fallait faire un sérieux apprentissage, puis travailler comme compagnon durant plusieurs années. L’aspirant devait alors prouver sa capacité par un « chefd’œuvre », et acquitter des droits d’admission qui, pour les menuisiers de Paris, s’élevèrent avec les frais accessoires jusqu a un millier de livres. Afin d’assurer à ses membres un tra-
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vail rémunérateur, l’association limitait systématiquement leur nombre : en 1723, il y avait 895 maîtres-menuisiers dans la capitale; en 1790, on en comptait juste autant, parmi lesquels environ deux cents ébénistes et une centaine de chaisiers. Les maîtrises pouvaient donc se comparer à ce que sont aujourd’hui les charges de notaire, d’avoué, d’agent de change qui ne s’obtiennent qu’au décès ou à la retraite d’un titulaire. Des mesures spéciales tendaient à conserver ces places dans les mêmes familles. L’artisan, qui n’avait le droit de former qu’un seul apprenti à la fois, était libre d’instruire ses enfants et neveux sans aucune restriction. Les fils et gendres des membres de la communauté, reçus de préférence à d’autres aspirants, ne payaient que des taxes infimes. On traitait pareillement l’ouvrier qui épousait la veuve d’un maître, et la veuve elle-même pouvait conserver l’atelier de son mari à condition d’être assistée par un compagnon capable.
Ce n’étaient pas les seuls avantages dont les corporations faisaient bénéficier leurs affiliés. Par diverses mesures, elles empêchaient entre eux les abus de la concurrence. Les coalitions, les accaparements étaient défendus, ainsi que le travail de nuit et celui du dimanche. Des règles minutieuses, les unes écrites, les autres traditionnelles, déterminaient la nature des matières premières à employer dans chaque catégorie d’ouvrages et les seuls procédés de fabrication considérés comme licites. Les jurés élus par la communauté avaient mission d’assurer la police des ateliers et de les visiter quatre fois l’an. Ces administrateurs remplissaient aussi des fonctions de bienfaisance. Une bourse, alimentée au moyen de prélèvements sur toutes les recettes, leur permettait de secourir les membres âgés ou infirmes, d’assister les veuves indigentes, d’élever les orphelins. Chaque association professionnelle se doublait par surcroît d’une pieuse confrérie qui se chargeait de visiter les malades et de prier pour les morts. Ainsi rien n’était oublié de ce qui pouvait défendre, aider, consoler l’artisan. Nanti d’un privilège qui lui assurait une honnête subsistance, certain de n’être jamais écrasé par de plus puissants confrères ni supplanté par de moins scrupuleux, tranquille pour son avenir et pour celui des siens, il pouvait apporter à ses travaux cette liberté d’esprit et cette patience allègre dont témoignent les créations des vieux maîtres.
Evidemment une sécurité trop complète les aurait inclinés à la routine ; mais ce danger était moins grave qu’on ne l’a cru ou feint de le croire, pour la raison que le système des monopoles corporatifs ne fonctionna jamais dans toute sa rigueur. Il ne faut pas perdre de vue en effet les multiples dérogations et tolérances qui tempéraient d’une façon appréciable l’arbitraire de ce régime.
D’abord le Roi, comme propriétaire éminent des métiers, pouvait créer des maîtres de son choix, et Louis XV en diverses circonstances usa largement de cette prérogative dans un but fiscal. Il y avait aussi des marchands et artisans attachés au service de la Cour que
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leurs lettres de nomination autorisaient à exercer en franchise. Les « ouvriers de la Couronne », logés dans les maisons royales, jouissaient de la même faveur. Enfin, par une extension du droit d’asile, l’Église et l’Université couvraient de leur protection le travail libre dans certaines enceintes dépendant des monastères ou des collèges. Le principal de ces « lieux privilégiés » était le faubourg Saint-Antoine. Dès le xvie siècle, quelques artisans irréguliers avaient commencé à se grouper autour de l’ancienne abbaye de Saint-Antoinedes-Champs qui appartenait aux hiles de Cîteaux. Bien accueillis par ces religieuses, ils ne tardèrent pas à former une nombreuse colonie, composée surtout de menuisiers qui trouvaient dans le voisinage de la Seine des facilités pour le transport des bois d’œuvre et disposaient de vastes terrains pouvant servir de chantiers. Dans la suite, l’essor que prit l’industrie du meuble et sa transformation par l’emploi des placages déterminèrent dans le faubourg Saint-Antoine une véritable invasion d’ébénistes étrangers. La plupart étaient des Allemands, fort habiles aux travaux de marqueterie. Us commençaient par faire un stage chez un fabricant qui profitait de leur adresse, tandis qu’eux-mêmes s’assimilaient les qualités d’invention et de goût des ouvriers parisiens. Puis, quand ils avaient amassé un petit pécule, ils usaient des privilèges du faubourg pour s’établir à leur compte, produisant de bons meubles qu’ils vendaient moins chers que les maîtres.
On devine que ceux-ci eurent recours à tous les moyens afin de combattre cette concurrence. Sous prétexte de prévenir les fraudes et les malfaçons, ils tourmentaient les artisans libres par des perquisitions rigoureuses effectuées en présence d’un commissaire, d’un huissier et des hommes du guet. Avec le même appareil, ils procédaient de jour et de nuit à des tournées d’inspection sur les voies publiques, où les marchandises des ouvriers privilégiés ne pouvaient circuler sans être accompagnées par la personne qui en avait fait l’emplette. Les contraventions entraînaient une lourde amende et la confiscation des objets saisis, de sorte que le délinquant avait intérêt à se faire recevoir dans la communauté en vue d’obtenir la remise de sa peine. C’est ce que les jurés, dans les comptes-rendus de leur gestion, appelaient par euphémisme : « multiplier les soins et démarches auprès des fauxouvriers pour les solliciter de venir cà la maîtrise. »
Ils essayaient aussi de les attirer par des mesures de faveur. Les nouveaux statuts de 1776 permirent l’affiliation des protestants comme des catholiques et dispensèrent les étrangers des coûteuses formalités de la naturalisation. Au mois de décembre de la même année, une déclaration royale réduisit de moitié les frais de réception pour les artisans libres du faubourg Saint-Antoine et leur offrit encore l’avantage d’être « agrégés » provisoirement, s’ils préféraient acquitter les droits par dix annuités. Le résultat ne se ht pas attendre. Vers 1785, prés d’un tiers des maîtres ébénistes de la capitale étaient des étran-
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gers, d’ailleurs si bien façonnés par la discipline corporative que leurs travaux valaient ceux des Français de pure race. En même temps se produisait une nouvelle affluence d’ouvriers germaniques venant chercher fortune à Paris. Les quartiers des Quinze-Vingts, de Montreuil et de Popincourt furent de plus en plus envahis par de jeunes immigrants qui, déracinés de leur milieu sans avoir eu le temps de s’implanter dans le nôtre, formaient une colonie turbulente, facilement excitable, où la Révolution allait trouver ses meilleurs éléments de désordre. Deux de ces étrangers, — les ébénistes Mutel et Kcenig, — se signalèrent au pillage de la maison Réveillon. Beaucoup d’entre eux prirent part à l’assaut de la Bastille. Sur les six à sept cents « Vainqueurs » de la vieille forteresse, les ouvriers en meubles figuraient au nombre d’une soixantaine. Il y en avait de diverses contrées : un Laurent Payall natif du Luxembourg, un Guillaume Delang natif de Hollande, deux frères Kabers natifs du Brabant ; mais surtout des Allemands de toutes les Allemagnes, des Prussiens, des Autrichiens, des Bavarois, des Badois, des Saxons, qui s’appelaient Hüff, Bauch, Semft, Ophoff, Rehow, Weber, Weisser, Schneider, Feuerstein, Gengenbach, Reitmayer, Hindermayer, dont plusieurs ne parlaient pas notre langue et d’autres n’avaient pas vingt ans... Ces « patriotes » improvisés ne furent pas les moins fougueux à venger la France des horreurs du despotisme !
La lutte que la communauté des menuisiers-ébénistes de Paris dut soutenir contre les ouvriers non qualifiés eut une conséquence intéressante : elle amena les membres delà corporation à employer des marques de maîtrise pour défendre leurs privilèges.
L’usage de ces sortes de marques était fort répandu sous l’Ancien Régime. Des ordonnances fiscales ou des réglements administratifs les imposaient à de nombreux métiers dans le but d’engager la responsabilité personnelle du fabricant vis-à-vis de l’État et des acheteurs. Ainsi les orfèvres, les balanciers, les couteliers, les potiers d’étain ne pouvaient mettre aucun ouvrage en vente sans y avoir apposé leur poinçon ; divers genres d’étoffes présentaient dans la bordure le chiffre de l’artisan qui les avait tissées ; les papiers portaient un signe analogue dans le filigrane, et les boulangers devaient entailler leurs initiales sur les pains qu’ils faisaient cuire. Depuis Louis XI, une prescription semblable s’appliquait aux menuisiers parisiens ; mais cette régie, n’ayant aucune sanction, était restée lettre morte. Ce fut seulement au xvme siècle que la corporation eut l’idée d’en tirer parti contre les artisans libres et décida que toute pièce non signée serait, par le fait
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même, réputée de contrebande. Les statuts de 1741 contenaient l’article suivant: « Chaque maître sera obligé d’avoir sa marque particulière et la communauté la sienne, les empreintes desquelles marques seront déposées au Bureau sur une nappe de plomb... et ne pourront lesdits maîtres délivrer aucun ouvrage qu’ils 11e les ayent préalablement marqués de leur marque, à peine de confiscation et de 20 liv. d’amende par pièce d’ouvrage non marquée. » Les « faux-ouvriers » n’avaient pas le droit d’employer ces estampilles; le maître qui leur prêtait sa marque ou consentait à signer leurs travaux encourait une pénalité de 100 à 200 livres et la déchéance en cas de récidive. La corporation veillait à empêcher les fraudes. Comme on vient de le lire, elle possédait son propre poinçon, dont voici le fac-similé : JVE portant accolées en monogramme les lettres ME, initiales des mots Menuisiers-Ebénistes. Tous les meubles mis dans le commerce devaient présenter, avec la marque de leur auteur, ce signe de contrôle que les jurés se chargeaient d’apposer moyennant une taxe de 10 sols.
Les empreintes s’obtenaient par un fer en relief frappé d’un coup de maillet. Exceptionnellement on trouve quelques ouvrages estampillés à chaud. Un très petit nombre le sont à l’encre grasse lorsque leur fragilité n’a pas permis de les timbrer autrement, comme en témoigne un procès-verbal de police du 23 décembre 1764, signalant chez un tapissier : « deux chiffonnières en bois des Indes marquées Moreau qui est le nom du maître qui les avoit faites, savoir l’une marquée avec l’impression du nom dans le bois, et l’autre seulement imprimée dudit nom en noir à cause de la dureté plus considérable et du peu d’épaisseur du bois h »
Les fabricants n’étaient pas tenus de signer les meubles à une place déterminée. Toutefois la double nécessité de dissimuler l’estampille afin de ne point déparer l’ouvrage et de choisir une partie assez résistante pour supporter le choc du marteau, avait fait prévaloir certaines habitudes auxquelles se conformaient la majorité des maîtres. Les commodes, secrétaires, chiffonniers étaient poinçonnés au-dessus d’un des montants où l’empreinte se trouvait cachée par la tablette de marbre, les bureaux sur le rebord d’un tiroir, les meubles légers sous le corps. Quant aux sièges, on commença par les signer au revers du dossier, ensuite dans l’intérieur du bâti, et plus tard sous la traverse antérieure. Mais ces coutumes souffraient de nombreuses exceptions1 2. Il n’est pas toujours facile de retrouver la marque