Arch. nat. Y. 14091, 23 déc
2. Est-il besoin de faire remarquer que toutes les estampilles qui se trouvent sur des meubles anciens ne sont pas des signatures de menuisiers-ébénistes ? Assez souvent les fabricants ont négligé de faire disparaître les initiales que les marchands de bois apposaient sur les planches débitées dans leurs chantiers. D’autre part, certains sculpteurs de sièges ont employé des fers analogues à ceux des menuisiers. L’un d’eux signait : N. DLP. S (Nicolas Delaporte sculpsit). Enfin beaucoup de sigles sont des
marques de garde meuble. J’ai vu par exemple en Normandie un joli fauteuil de la fin de l’époque Louis XV sur lequel était frappée l’inscription : MDBDLC [| DMMDR", qui me paraît devoir se lire Mobilier] Dp/] B[ureau] D[e] L[a ] Communauté] D[«] M[aîtres] Menuisiers ] D[e ] R[ouê\n. On a pris pour une estampille d’artisan la marque ASSNAT qui figure sur de nombreux sièges provenant de l’ancien mobilier de la Couronne. Cette empreinte servit à désigner les pièces mises en 1789 à la disposition de l’A«[emblée] Na/[ionale].
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d’un meuble. Parfois le hasard seul permet de la découvrir en dépouillant un bureau de sa basane ou un fauteuil de sa garniture.
La plupart des poinçons portaient le nom patronymique du maître avec les initiales de ses noms de baptême. Elles étaient gravées en capitales romaines qui avaient d’ordinaire environ un demi-centimétre de haut. On donnait volontiers à ces inscriptions la forme archaïque : Georges Jacob signait G. IACOB, François Reuze FRC. REVZE. L’ébéniste Jean- Baptiste Fromageau se servit de deux fers, dont l’un imprimait I. B. FROMAGEAV à l’antique, et le second J. B. FROMAGEAU en caractères modernes.
Soit pour se distinguer d’un homonyme, soit par simple fantaisie, quelques maîtres employaient des estampilles plus ou moins anormales. Celle de A. -P. Dupain offre la double particularité d’être imprimée en cercle et à rebours. D’autres fabricants abrégeaient leurs marques, comme 'Adrien Faizelot-Delorme, Mathieu Debauve et Joseph Baumhauer qui signaient l’un DELORME, le deuxième BAUVE et le dernier de son seul prénom JOSEPH. D’autres encore ne frappaient que des initiales. Beaucoup de ces chiffres échappent aujourd’hui à une interprétation certaine parce qu’on peut indifféremment les attribuer à plusieurs personnages, ou bien, — ce qui est plus extraordinaire, — parce qu’on n’en trouve aucun à qui elles paraissent convenir. Tel est le cas pour une empreinte énigmatique formée des lettres B. v. R. B. Cette estampille se rencontre sur de beaux meubles en laque ou en marqueterie, exécutés, d’après leur style, dans un intervalle de vingt-cinq à trente années, entre 1740 et 1770. Le poinçon decontrôle, qui l’accompagne souvent, atteste qu’elle appartenait à un membre de la corporation parisienne. Or nous connaissons tous les maîtres ébénistes établis à Paris durant cette période : leurs noms, prénoms et surnoms, de quelque façon qu’on les dispose ou décompose, ne donnent pas la clef du monogramme. Il semble donc avéré que certains artisans adoptaient de parti pris des marques mystérieuses.
Plusieurs, du reste, signaient de deux manières différentes, l’une explicite, l’autre conventionnelle. On peut mentionner en exemple l’ébéniste Roger Vandercruse, qui se faisait appeler Delacroix ou Lacroix, ayant pris pour pseudonyme la traduction française de son nom flamand. Ses ouvrages portent tantôt l’inscription R. LACROIX, tantôt le signe R. V. L. c, composé avec les initiales des mots Roger Vandercruse La Croix. De même un autre ébéniste renommé, Jean-François Leleu, possédait, outre sa marque ordinaire, un poinçon n’imprimant que les lettres J. F. L. — Pour expliquer l’emploi de ces chiffres il faut considérer qu’une grande partie du commerce des meubles se trouvait alors, comme il est encore aujourd’hui, entre les mains d’intermédiaires. Les marchands, peu désireux de divulguer le secret de leurs achats, tenaient à des marques aussi discrètes que possible pour qu’elles fussent inaperçues ou incomprises de leurs clients. Quelques-uns poussaient
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plus loin la prudence et ne se désaisissaient d’un meuble qu’aprés en avoir effacé l’estampille.
Il est de fait que l’existence des signatures d’ébénistes resta généralement ignorée des contemporains. Seuls les fabricants, les commerçants et les hommes de loi s'occupaient de ces empreintes. Les acheteurs se passaient fort bien des garanties qu’elles pouvaient offrir, car la surveillance corporative suffisait pour assurer la bonne qualité des ouvrages. D’ailleurs les maîtres affectaient d’envisager l’obligation de la marque comme une mesure de discipline professionnelle ne regardant pas le public. Les pièces qu’ils livraient directement aux particuliers et qui échappaient aux risques de saisie n’étaient presque jamais signées, ainsi que le constate un arrêt du parlement de Paris en date du 4 février 1762 h Les meilleurs ébénistes n’attachaient aucun amour-propre à cette formalité et n’essayaient point d’en tirer un moyen de réclame. Riesener lui-même a laissé anonymes plusieurs de ses productions capitales, comme la magnifique commode qu’il exécuta pour le duc de Penthiévre et qui se trouve maintenant au château de Chantilly.
Ces marques devaient tarder encore longtemps à éveiller l’attention des curieux. Il semble qu’on s’y intéressa pour la première fois lors de l’Exposition organisée aux Champs- Elysées par l’Union centrale des Arts décoratifs en 1882. A cette époque, les charmants ouvrages d’ameublement du temps de Louis XV et de Louis XVI reprenaient faveur après avoir été dédaignés ou proscrits par plusieurs générations. La découverte de leurs estampilles devint le point de départ d’une série d’études comme celles de Paul Mantz, de Maze- Sencier, de Henry Havard; l’excellent livre d’Alfred de Champeaux sur le Meuble ; les publications d’E. Molinier sur le Mobilier français aux XVII* et X F If Ie siècles , et, plus récemment, le copieux répertoire des Artistes décorateurs du Bois, commencé par Henri Vial et poursuivi par MM. Marcel et Girodie qui viennent de faire paraître la fin de leur travail. Il restait néanmoins beaucoup à apprendre sur nos anciens ébénistes. Je l’ai constaté à mes dépens. Ayant commis l’imprudence de recueillir quelques notes pour mon usage personnel, je me suis vu entraîné à rédiger ce gros volume. Encore ai-je passé sous silence une foule de fabricants secondaires, préférant m’exposer à des omissions mal fondées plutôt que d’encombrer mon livre d’articles inutiles.
Les Parisiens y tiennent une place prépondérante, que je ne crois disproportionnée ni à leur nombre, ni à leurs mérites. C’étaient d’ailleurs des gens de toutes les provinces, et
1. Cet arrêt, rendu dans un procès entre les menuisiers et les J’en ai trouvé le texte dans les papiers de la communauté des fripiers de Paris, dit que « tous les jours les Mes Menuisiers menuisiers de Tours (Archives départementale d’Indre-et-Loire, livrent des ouvrages aux bourgeois sans aucune marque... ». E. 438).
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même de toutes les nations, qui concouraient alors, comme de nos jours, à la suprématie de Paris dans les industries deluxe. Les plus notables travaillaient pour la Cour. D’amples renseignements m’ont été fournis à leur sujet par le Journal du Garde-meuble, les pièces justificatives des dépenses de ce service, la comptabilité des Menus-Plaisirs, les papiers du comte d’Artois, du comte de Provence, et ceux des princes de Condé dont je dois communication à l’amitié de M. Gustave Maçon. Pour les ouvriers moins en vue, j’ai recueilli une quantité d’indications dans les livres de commerce conservés aux Archives de la Seine. Une bonne fortune m’a fait retrouver aux Archives nationales les Registres des Maîtrises , tenus par le lieutenant de police devant lequel les membres des divers corps de métier prêtaient serment avant d’exercer leur état. Ces cahiers mentionnent, depuis 1737, la date de réception de chacun des maîtres menuisiers de Paris, ce qui détermine le moment où s’ouvrit sa période d’activité. Jusqu’ici 011 ne connaissait ce détail que pour les artisans inscrits sur les Listes générales de la Communauté , dont la première fut publié en 1782. Parmi beaucoup d’autres documents que j’ai consultés avec profit, je citerai les minutes des Commissaires au Châtelet, dont je me suis astreint à dépouiller des centaines de liasses, les dossiers de la Préfecture de Police, et la formidable collection des Affiches de Paris.
En général, la vie des braves gens dont je raconte l’histoire se déroulait sans péripéties importantes. Devenir juré ou syndic de leur corporation était un honneur réservé au petit nombre. Quelques-uns, après avoir bien conduit leurs affaires, accédaient à la bourgeoisie. Le plus souvent ils bornaient leur ambition à briller dans quelque modeste charge, fiers d’être marguillier de leur paroisse comme Boucault, dizainier de leur quartier comme Migeon, ou porte-guidon des gardes de l’Hôtel de Ville comme Avisse... Mais la Révolution bouleversa leur tranquille existence. Après des mois de désordre, le chômage jeta dans les bataillons de volontaires nationaux une multitude d’ouvriers qui allèrent se battre en Vendée et aux frontières. Plusieurs devaient se distinguer dans la carrière des armes, et l’on peut lire sous les voûtes de l’Arc-de-Triomphe le nom du général Grundler, qui était un petit ébéniste de dix-huit ans lorsqu’il partit gagner de campagne en campagne une couronne de comte et la croix de grand-officier de la Légion d’honneur. D’autres recherchèrent les fonctions civiles; au hasard des circonstances, ils se firent nommer juges de paix, commissaires de police, inspecteurs des travaux publics, administrateurs des hôpitaux. Deux ébénistes entrèrent même dans le Conseil général de la Commune de Paris, ce qui leur valut d’être guillotinés après le 9 thermidor. L’un s’appelait Jacques-Louis Cresson, le second Pierre Quéniard, dit Guignard, surnom que sa destinée justifia.
Il y avait moins à dire sur les artisans de province. Les plus fameux furent Demoulin et ses fils, ébénistes du prince de Condé à Dijon, et J. -F. Hache, breveté du duc d’Orléans
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à Grenoble. On ne connaît guère qu’une dizaine d’ouvriers régionaux ayant signé les meubles de leur fabrication, entre autres ceux que je viens de nommer, leur confrère Couleru, qui introduisit la marqueterie à Montbéliard, et le menuisier Nogaret, de Lyon, auquel on doit des sièges Louis XV d’une très noble élégance.
Une place équitable a été faite aux étrangers. Beaucoup égalaient nos maîtres au point de vue de l’adresse manuelle. Il faut se souvenir que leurs nations nous avaient devancés dans presque tous les procédés techniques : l’incrustation de cuivre et d’écaille, les placages en bois de couleur, les marqueteries ombrées au burin et l’art d’imiter les laques exotiques nous furent enseignés par l’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas. De même, l’emploi de l’acajou ne se généralisa dans l’industrie parisienne qu’aprés avoir joui d’une longue vogue en Angleterre. Mais le prestige que la France devait à Louis XIV imposa au dehors nos modes et nos goûts. Dans la plupart des pays, les ébénistes durent abandonner leurs traditions nationales pour suivre notre style, qu’ils copièrent en général avec peu de discernement.
On trouvera dans ce recueil des notices concernant les principaux d’entre eux : Piffetti, fournisseur de la cour de Sardaigne, — Maggiolini, patronné à Milan par l’archiduc Ferdinand d’Autriche, — le suisse Kambly et le bavarois Spindler, qui produisirent d’importants ouvrages pour Frédéric II à Potsdam, — David Roentgen, de Neuwied, considéré au temps de Louis XVI comme le plus grand ébéniste de l’Europe, — Chippendale, Heppelwhite et Sheraton dont les noms restent attachés à des styles du mobilier anglais. Mes voyages m’ont révélé d’autres habiles artisans, moins connus ou même complètement oubliés dans leur patrie. Personne n’avait encore exploré, au Record-Office de Londres, les livres du Lord-chambellan, — the Micellancoits Accounts, — qui signalent toutes les pièces d’ameublement acquises par les rois d’Angleterre. J’en ai tiré les éléments d’une vingtaine d’articles sur des ébénistes en faveur auprès de ces souverains et qui n’ont été mentionnés jusqu’à présent dans aucune histoire du mobilier britannique.
Il m’a éré agréable de rendre hommage aux talents trop ignorés des artisans de Suède. Alors que les autres étrangers prenaient exemple sur la France par simple engouement, les Suédois manifestaient pour notre pays une sympathie véritable, déjà ancienne, qui datait de la guerre de Trente ans et qui n’avait cessé de grandir à mesure que les classes cultivées se familiarisaient avec notre langue, notre littérature, nos arts et nos moeurs. Leurs auteurs du xvme siècle sont tout pénétrés de l’esprit de nos classiques, et, pour reconnaître combien leurs peintres avaient d’affinités avec les nôtres, il suffit de penser aux miniatures de Hall, aux portraits de Roslin, aux gouaches de Lavreince. Une même sorte de confraternité spirituelle existait entre les ébénistes des deux pays. La corporation des menuisiers
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de Stockholm, qui travaillait avec succès dans notre goût, se considérait un peu comme une filiale de la communauté de Paris. Elle l’imita jusque dans l’usage des marques. A partir de 1760, ses membres prirent l’habitude de signer leurs meubles, les uns au moyen d’une estampille, d’autres avec une étiquette, le plus grand nombre par une inscription manuscrite. Nous possédons en France, au château de Chantilly, un des chefs-d’œuvre de l’ébénisterie Scandinave. C’est un somptueux cabinet de marqueterie offert par Gustave III au prince de Condé et qui porte sur sa façade ce texte en français : Tait par G. ftaupt , Suéd., Ebéniste du 7 \oy à Stockhlom. L’an 1774.
J’ai mentionné enfin quelques représentants de l’art colonial américain, comme Sewall Short, qui produisit à Newbury-Port des meubles de cèdre rouge, et Joseph Hosmer, de Boston, qui sculpta des sièges dans la manière de Chippendale.
Malgré les soins apportés à ce livre et le labeur qu’il a coûté, je ne m en dissimule pas les imperfections. L’avenir permettra de corriger des erreurs, de combler des lacunes, f’ose espérer néanmoins qu’il ne décevra pas trop les curieux auxquels je le destine. Puisse la satisfaction d’y trouver des renseignements qui les intéressent leur faire partager un peu du plaisir que j’ai goûté moi-même, en consacrant mes loisirs à ce modeste travail pendant seize années de ma vie.