PIERRE MIGEON
i. Commode en marqueterie de style Régence (cinc. coll. Eu g. Kraemer).
2. Grand bureau Louis XV en marqueterie, dit de Vergcnnes (Musée du Louvre).
chante. Notre artisan y parle avec tendresse de son fils, auquel il espère laisser un peu de bien acquis de bonne foi. Il implore le secours du ciel pour mener son commerce avec probité, sans jamais faire tort à ses ouvriers, ni manquer à la confiance de ses clients. « C’est pourquoy, dit-il, pour l’ordre de mes affaires, en cas que Dieu dispose de moy, je commence ce registre pénétré de ses divines bontés, le priant de toute mon âme de m'accorder sa sainte grâce afin que je puisse être éternellement heureux. Ainsi soit-il ».
La Providence favorisa les entreprises de ce brave homme. Il fut bientôt appelé à travailler pour le Roi. Dès 1740, l’intendant des Menus lui commandait un « bureau de musique » en bois d’acajou, portant sept pupitres et des chandeliers dorés ‘. Il devint ensuite un des fournisseurs du Garde-meuble2 3. Peut-être dut-il cette distinction à l’appui de Mme de Pompadour qui passait pour lui témoigner une bienveillance particulière. Le marquis d’Argenson écrivait dans ses Mémoires le 12 mai 1749 : « On crie de tous côtés contre la maîtresse; de tous côtés il revient des traits de son crédit et des prodigalités royales. Migeon, ébéniste du faubourg Saint- Antoine, vient d’avoir 3000 francs de pension pour avoir fait une belle chaise percée à ladite Marquise 5 ». Nous ne sommes pas obligés de croire sur parole le mordant chroniqueur; mais sa boutade sur la chaise percée de la marquise mérite d’être retenue. Migeon acquit en effet une véritable célébrité par le talent avec lequel il fabriquait ce genre d’ouvrages. En 1747, il avait envoyé à Marly, précisément pour la favorite, une encoignure de bois violet, bombée et chantournée, qui renfermait une chaise d’affaires, un réservoir et deux compartiments garnis de tapis bleu. Il construisit depuis lors tous les fauteuils de garde-robe nécessaires à la Cour. Les plus perfectionnés étaient munis d’un système mécanique fonctionnant par des manivelles placées dans les bras. Ceux qu’il fournit à Mesdames de France comportaient des carreaux et manchettes en velours de couleurs différentes : bleu pour Madame Adélaïde, jaune pour Madame Victoire et rouge pour Madame Sophie. D’autres sièges analogues faits par ce maître furent envoyés en Italie à Madame Infante, duchesse de Parme 4.
Migeon avait encore la spécialité des meubles de fantaisie, tels que les bibliothèques contenant un jeu d’eau pour servir de lave-mains, les toilettes et bureaux de voyage, les petits secrétaires machinés à culbute , les tables pliantes en ciseaux, les plateaux à cabaret. Il produisait aussi, comme son père, de luxueux ouvrages en laque et en bois de rapport. Le prince de Soubise le fit concourir aux embellissements de son hôtel à Paris5. Il livra des meubles à Claude Glucq, conseiller au Parlement, pour le château de Villegenis6, qui fut acheté en 1744 par la princesse Louise-Anne de Bourbon-Condé, dite Mademoiselle de Sens. Avec les maréchaux de Brancas7 et de La Fare8, il comptait au nombre de ses clients les chanceliers d’Aguesseau et de Lamoignon, le lieutenant général de Caraman, le comte d’Usson, l’abbé de Gouffier, la présidente de Bandeville9, etc. Il s’était attaché des correspondants en province et même à l’étranger, dans la