‹ Les ébénistes du XVIIIe siècleChapitre 285 sur 397 · On ne saurait faire état des renseignements très inexacts · texte numérisé non relu

On ne saurait faire état des renseignements très inexacts

entra dans l’atelier de Charles-Joseph Boulle, un des fils de l’illustre marqueteur, qui lui sousloua une partie de son logement aux Galeries du Louvre, lui prêta des outils et lui confia des modèles. Tout en secondant cet artiste, Œben avait la liberté de produire des ouvrages pour son compte. Il en fournit plusieurs au marchand Lazare Duvaux, notamment sept cadres de marqueterie destinés à Mme de Pompadour. Ce fut son premier travail pour la favorite, qui allait devenir sa fidèle cliente. On peut même croire qu’il réussit à se faire patronner par elle dès cette époque. Quand son bail au Louvre se trouva résilié par la mort de Joseph Boulle (juin 1754), il obtint, en effet, sur la proposition de Marigny, la place d’ébéniste du Roi dans la Manufacture des Gobelins.

Depuis lors sa réputation ne cessa de grandir. Cette vogue ne tenait pas seulement à la perfection de sa technique, mais surtout à l’originalité de ses œuvres. Nul ne savait comme lui varier les agencements des meubles, les déguiser sous des formes inattendues et les adapter à des emplois divers. 11 multipliait dans leur construction les casiers, les tiroirs, les cachettes, les parties mobiles, les accessoires démontables. Expert aux travaux de la forge, il façonnait luimême leurs serrures et leurs ressorts. C’est ainsi qu’il créait avec une merveilleuse adresse des secrétaires à coffre-fort, des bureaux à pupitre, des tables de malades portant un plateau de lit, des commodes de garde-robe où se logeaient les meubles intimes h II avait la spécialité des armoires à collections. Le catalogue de la vente de Mme Dubois-Jourdain en 1766 décrit un morceau de ce genre « inventé et exécuté par le célèbre Ebeine (sic), ébéniste du Roy ». C’était un coquillier en bois d’amarante, comprenant vingt-six tiroirs masqués par des volets à coulisse. Le peintre Boucher posséda une pièce analogue, dont Œben avait fait l’ébénisterie et Caffieri les bronzes.

Parmi les ouvrages que l’artiste livra au Garde-meuble, on remarque un « fauteuil méchanique » qui lui fut commandé pour le jeune duc de Bourgogne devenu infirme 2, Cette bergère tournait en tous sens sur un pivot et s’élevait au besoin jusqu’à hauteur d’homme. Trois roues amovibles permettaient de l’employer comme voiture de promenade, et l’on pouvait y adapter l’armature d'un baldaquin ainsi qu’une petite table en merisier. Œben vendait couramment plusieurs sortes de sièges transformables, tels que des fauteuils à lit munis d’une tirette faisant chaise-longue, et des fauteuils en escalier dont le châssis se levait en présentant des marches 3. Il exécuta un de ces meubles de bibliothèque pour Mme de Pompadour. Comme nous l’avons dit, ses talents étaient fort appréciés par la favorite. Elle lui demanda des ouvrages en laque, en marqueterie, en acajou, de nombreuses toilettes, et quelques pièces singulières, comme une table de nuit qui offrait des panneaux en glace peinte avec un écran à miroir4. Le duc de la Vallière, la duchesse de Villars-Brancas, le marquis de La Vaupalière, la marquise d’Ussé, le fermier général Grimod de la Reynière, le collectionneur Gaignat se fournissaient aussi chez ce grand ébéniste.

1. Arch. nat. lim. 39. Scellés après décès de J. -F. Œben, de bois de hêtre sculpté...; deux bois de fauteuil à lit, de

ébén. du Roi. Inventaire des marchandises du défunt. (Cf. 3 pieds de hauteur sur 3 pieds de large, le pied coulant en des- Nouvelles Archives de l’Art français, t. XV, 1899.) sous> en ^ois hêtre sculpté...; un fauteuil en escalier, de bois

2. Arch. nat. O1. 33 17, 20 juillet 1760. — V. aussi : O1. 2867, d’acajou massif, avec ses ferrures... »

fol. 40 et 50. 4- Ibid., loc. cit.

3. Nouv. Arch. de l’Art français, loc. cit. : « un fauteuil à lit

L’insuffisance des locaux qu’il partageait aux Gobelins avec son frère devait l’obliger à un dernier exode. Avant l’automne de 1756 on lui permit de s’installer dans un bâtiment de l’Arsenal, récemment édifié entre le Mail qui bordait la Seine et la cour du Grand-maître. Un brevet royal du 26 mars 1760 confirma l’octroi de ce logement à GEben et à sa femme pour leur vie durant ; il leur accorda en outre la jouissance d’une partie de la cour des Princes située devant leur demeure, avec l’autorisation d’y établir une forge.

L’artiste, qui approchait du terme de sa carrière, venait alors d’entreprendre le célèbre bureau de Louis XV que l’on admire au Louvre. Le temps lui manqua pour achever ce meuble grandiose ; il consacra du moins les dernières années de sa vie à en élaborer les dessins et en façonner les maquettes. A sa mort, le bâti était terminé, tous les ornements moulés en plâtre, un bon nombre déjà fondus et plusieurs prêts pour la dorure \ On sait que la gloire d’avoir terminé ce chef-d’œuvre revient à Riesener, élève et successeur du maître.

Celui-ci s’entourait des plus habiles collaborateurs. Avec Riesener, il fit entrer dans son atelier l’ébéniste Leleu 1 2 3 et utilisa les talents de Martin Carlin 4. On a vu que le sculpteur Caffieri travailla aux garnitures de ses meubles. Les fondeurs Duplessis père et fils, Étienne Forestier, Louis Hervieux, Gastellier et Guinaud lui livraient également des bronzes, qu’il faisait dorer par Briquet, Caron, Fagard et Jubert.

Jean-François Œben succomba dans la force de l’âge laissant quatre filles, dont l’une, mariée plus tard à l’avocat Charles Delacroix de Coûtant, donna le jour au peintre Eugène Delacroix. Il ne léguait à ses enfants que des dettes. Selon toute apparence, il s’entendait mieux à conduire ses ouvriers qu’à gérer ses affaires. Dans les derniers temps, il venait de monter à l’Arsenal un magasin considérable, pour lequel il avait prodigué les achats et les commandes. Après son décès, une vente générale de ses marchandises ne suffit pas à désintéresser la multitude des créanciers 5. Sa succession dut être déclarée en faillite 6.

Notre ébéniste a signé quelques meubles avec la marque J. F. OEBEN. Comme ouvrier de la Couronne, il pouvait se dispenser de cette formalité. Cependant, sur le tard, pour les besoins de son commerce, il jugea préférable d’entrer dans la communauté des maîtres menuisiers et d’en accepter la discipline. Son admission, dont on n’a pu retrouver la date exacte, eut lieu très probablement au printemps de 1761 7. Lorsqu’il mourut en janvier 1763, il employait donc son

1. Arch. nat. Y. 10997, 18 oct. 1756. « Jean-François Aubaine, ébéniste, et Françoise-Marguerite Vandercruse, dite Lacroix, sa femme, demeurant à l’Arsenal... ». La minute est signée : /. /. Oebenne.

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