JEAN-HENRI RIESENER
Aux alentours de 177 6, un changement assez sensible commence à se manifester dans les travaux de l’artiste. Probablement sous l’influence des goûts vifs et capricieux de la Reine, son style devient plus recherché, plus délicat, plus féminin. Il allège le dessin de ses meubles et adoucit leur aspect, corrigeant la sécheresse de lignes que lui impose la mode par la délicatesse et la diversité des ornements. Ce sont de fraîches marqueteries, des laques exotiques, des porcelaines peintes, des petits bas-reliefs dorés au mat, de minces arabesques et des guirlandes de fleurs travaillées comme des pièces d’orfèvrerie. Riesener se connaissait en ciselure. Lui-même entaillait le bronze avec des outils d’amateur que conservent ses descendants. Ceci explique le choix heureux et l’exquise finesse des cuivres dont il enjolivait ses ébénisteries. On en prête un grand nombre à Gouthière, mais rien ne confirme cette attribution. Les seuls bronziers connus pour avoir fourni des ouvrages à la fabrique de l’Arsenal sont Duplessis et Hervieux, auxquels on doit les superbes ornements du bureau de Louis XV, Etienne Forestier et un autre ciseleur de moindre réputation qui s’appelait Charbonnier. Il faut sans doute ajouter à ces noms ceux de Thomire et de Bardin, attachés tous deux au service du Garde-meuble. Beaucoup d’appliques employées par Riesener portent toutes les caractères des oeuvres de Thomire; une étude plus approfondie des travaux de cet artiste permettrait sans doute de lui restituer une grande partie des bronzes dont on fait honneur à Gouthière.
Notre Mobilier national réunit une ample collection de pièces dans la seconde manière du maître. Une des plus parfaites est le petit bureau à cylindre en marqueterie losangée, que Riesener fournit au Garde-meuble en 1777 '. Le legs Camondo a fait entrer au Louvre une ravissante tricoteuse exécutée pour la Reine à l’occasion de la naissance de son fils aîné. Ce meuble, en acajou incrusté d’étain, s’appuie sur de frêles colonnettes, reliées par un entrejambe qui supporte deux dauphins2 (planche LV). Son extrême ténuité rappelle certaines productions de Carlin et de Weisweiler, probablement réalisées d’après les projets d’un même dessinateur que l’on suppose être J.-B. Cauvet. — Dans les galeries d’Hertford House sont conservés plusieurs secrétaires et commodes de Marie-Antoinette3, avec le délicieux petit cabinet orné de lis que représente la planche citée plus haut4. Le South Kensington Muséum possède toute une série de tables et guéridons, en acajou relevé de porcelaines5. Des meubles merveilleux provenant de Saint- Cloud figuraient naguère parmi les trésors artistiques d’Hamilton Palace6; ces oeuvres sont maintenant dispersées chez M. Pierpont Morgan, chez le baron James-A. de Rothschild et chez Mme Maurice Ephrussi.
Il ne reste qu’un mot à dire des derniers travaux de l’artiste. On en connaît un petit nombre, exécutés sous le Directoire et le Consulat suivant les formules de la nouvelle école. Ces pièces ne brillent ni par l’invention, ni parla facture. Sans doute, à l’époque de leur fabrication, le vieil ébéniste ne pratiquait plus lui-même, et la mauvaise situation de ses affaires le
1. Carie Dreyfus. Ouv. cité, n° 77. 5. Catalogue 0/ tbe Jones Bequest in the South Kensington
2. Id . , ibid. , n° 85. Muséum, London, 1882, p. 60, n° 564 (lire 561); p. 65, n° 609 ;
3. Catalogue of the Furniture in the Wallace Collection, Lon- p. 77, nos 703 et 704; p. 79, n° 722; p. 80, n° 724.
don, 1906, p. 308, Gai. XVIII, n° 12 (provenant de la collect. 6. The Hamilton Palace Collection, London, 1882, p. 42 et 46, du comte Kouchelef Bezborodko) ; p. 309, Gai. XVII, n° 18. n°s 301 à 303 ; p. 163 et 164, n°si297 et 1 298 (avec trois repro-