CHAPITRE ONZIEME
l'émigbation royaliste française dans le
HAUTr CANADA. — 17,98
SoMMAïKE : — L'émigration des royalistes français en Angleterre Eéception qu'on leur fait, — Misères cachées.^
Chateaubriand Comité laïque de secours. — Projet de
souscription pour fonder des colonies françaises au Canada. — Le. vicomte de Vaux. — Le comte Joseph' de Puisaye. — Ses antécédents. — Projette de s'établir au Canada. — Enrôlement des royalistes. — Colonie du comte de Puisaye. — Attendue dans le Haut-Caïuada.
L'émigration des royalistes français en Angleterre coïncide à peu près avec celle des ecclésiastiques, comme on peut s'en assurer à la lecture des journaux anglais de cette époque. Leur arrivée à Londres ne provoqua pas autant d'attention non plus que de sympatMè ; cependant la presse sut créer en sa faveur un certain courant de commisération, et bientôt l'on comprit, dans le public, que la charité devait s'étendre à eux comme aux prêtres accablés de misères. Le comité de secours dit de Marine Society Booms publia un appel chaleureux intitulé : " Avis du comité pour secourir à la fois les laïques et les ecclésiastiques français. " (1) La souscription pour les laïques, dit Barruel, fut moins abondante que la souscription pour les ecclésiastiques, soit parce qu'il
(I) British Muséum Add. MM. Min. oet. 3,l1792. .
était plus difficile de constater leurs besoins,, soit peut-être aussi parce que leur cause était moins bien connue, et que trop malheureusement elle pouvait paraître, dans plusieurs, équivoque. L'histoire se chargera sans doute un jour de justifier celle des vrais royalistes. En attendant, nous croyons pouvoir dire que leur reprocher de n'être point restés en France, pour y servir la cause du trône, c'est n'avoir pas du tout l'idée de la révolution, française ou de la manière dont elle fut conduite dès le commencement. (1) D'après Lingard, il serait justifiable de conclure que les émigrés laïques étaient plutôt tolérés, tandis que les ecclésiastiques étaient accueillis à bras ouverts. (2) Mis en méfiance à l'égard de ce flot d'émigrés dont on ne connaissait ni les antécédents, ni les dispositions présentes, le gouvernement, approuvé par le roi, décréta que tous les étrangers devraient se retirer à l'intérieur du pays, à dix milles de la côte et à cinquante milles de Londres. Lorsqu'on en vint à l'application de cette loi rigoureuse, les autorités montrèrent une grande tolérance pour les prêtres, et une grande sévérité pour les laïques. Ceux-ci obtinrent cependant d'être secourus, mais il y en eut qui préférèrent souffrir la misère noire plutôt que d'accepter l'obole qu'on leur offrait. Chateaubriand fut de ceux-là. Il avait un compagnon d'exil dans la personne d'un nommé Hingant, conseiller du parlement de Bretagne.
(1) Barruel, Histoire du Clergé, p. 355.
(2) Les Anglais distinguùent les prêtres proscrits p^ le nom de réfugiés, à.QB laïques qu'ils appelaient tout simplement émigrés.
Celui-ci avait refusé lia petite pension que le gouvernement anglais accordait aux magistrats, et Chateaubriand, de son côté, n'avait pas voulu accepter le shilling aumône quotidiennement aux émigrés. Aussi quelle détresse ! Lui-même l'a dépeinte en des traits qui font frémir d'horreur : " La faim me dévorait ; j'étais brûlant ; le sommeil m'avait fui ; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans de l'eau ; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand je passais devant des boutiques de boulanger, mon tourment était horrible. Par une triste soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais. J'aurais mangé non seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles; Je n'avais point de draps, quand il faisait froid, mon habit, une chaise, ajoutés à ma couverture, me tenaient chaud. Trop faible pour remuer ma couche, elle restait comme Dieu m.e l'avait retournée."
Le gouvernement anglais secourut les laïques, mais pas dans la mesure que ceux-ci auraient désirée, étant données la multiplicité de leurs besoins et l' exiguïté de leur ressources. Cependant ils surent se contenter des maigres aumônes que le comité de secours leur allouait, et ces malheureux exilés se montraient gais dans leur résignation. " Mes compagnons à Londres, disait le même Chateaubriand, avaient tous des occupations ; les uns s'étaient mis dans le commerce de charbon, les autres faisaient des chapeaux de paille, d'autres enseignaient le français. Ils étaient tous bien gais. Le défaut de notre nation, la légëreté,
s'était dans ce moment cliangé en vertu. On riait au nez delà fortune ; cette voleuse était toute penaude d'emporter ce qu'on ne lui redemandait pas." (1) Un journal de Paris,le Publiciste, contenait, le 9 avril 1803 (19 germinal au XI), une lettre écrite de Londres par un voyageur allemand, où l'on trouve l'éloge des Français expatriés à Londres : " Je crois, dit-il, qu'on ne peut achever de connaître les Français que hors de leur pays, et leur rendre tout à fait justice que lorsqu'on les a vus malheureux. Il n'y a pas d'homme au monde qui sache, comme le Français, supporter le malheur avec courage et sans orgueil, apercevoir toutes les ressources que laisse la mauvaise fortune et les employer sans s'avilir. J'avais été déjà frappé en Allemagne de cette noble industrie au moyen de laquelle nous avons vu tant de Français, bannis de leur patrie, se soustraire au besoin, parvenir quelquefois à l'aisance, mais je n'avais rien vu de semblable à ce que j'ai trouvé en arrivant ici en Angleterre."
A l'instar des ecclésiastiques, qui pouvaient escompter la vigilance d'un comité de secours très vigilant, les réfugiés laïi^ues, eux aussi, eurent une organisation, qui dura jusqu'à l'époque de la Restauration, mais beaucoup moins importante à partir du 29 octobre 1802, alors que les exilés purent rentrer en France en assez grand nombre. Mgr de la Marche avait un pied dans l'un et l'autre comité, et l'on vit àôu vent son influence s'imposer en faveur des laïques. S'il recevait des secours extraordinaires, il les versait
(1) Chateaubriand. — Mémoires âl Outre-tombe, T. II, p. 86.
entre les mains du comte de Bothèrel, secrétaire du comité laïque.
Les membres de ce comité étaient, à l'origine, les suivants :
MM. le baron de Rénac, président ; le comte de Coigny, le comte de la Houssaye, le président de la Houssaye, le comte de Ploen, le comte de Bizien, le duc de Lorges, le baron de Suzannet, le comte de Blangy, le vicomte de Saint-Riveul, le président de Frondeville, le comte de Bothèrel, le baron de Kautiat, Mgr l'évêque de Montpellier et le comte de iSTo vion. (1)
Dans le temps même où ce comité commençait à Agir avec toute l'efficacité que la noblesse et l'influence de ses membres étaient propres à activer, un nommé Charles Grant, vicomte de Yaux, lançait l'idée de fonder au Canada des colonies d'émigrants français, dans une brochure intitulée : Proposai for a subseription to form Colonies in Canada of French Eniigrants Royalists and ecclesiastics. Ce projet coïncidant avec celui du gouvernement, avait donc des chances de réussir, s'il était habilement conduit. Le noble vicomte débuta par se faire concéder des terres dans le Haut-Canada, mais il ne put venir en prendre possession, à raison de sa trop grande pauvreté. Il avait calculé que le gouvernement lui procurerait les moyens de se rendre au Canada, comme il devait faire bientôt pour le comte de Puisaye. (2)
(1) Record office. — Papers relating to the french elergy refugees.
(2) Archives du Canada. Papiers d'Etat. Bas-Canada. Q. 99. 16 juin 1805, Londres.
En 1804, le vicomte de Vaux écrivait de Londres à Sullivan (1) qu'il espérait partir le 29 avril, et, pour ce faire, il sollicitait des lettres de recommandation. (2) Etant trè^ instruit, il crut qu'il aurait plus de chances d'arriver à ses fins, s'il donnait des preuves palpables de ses connaissances. Il transmit à Camden, (3) le 18 novembre de la même année, une épreuve de ses travaux littéraires. En même temps il soumettait un petit traité de cosmograihie, qui, d'après lui, pourrait être utile aux navigateurs et aux étudiants. (4) Le 15 janvier 1805, Peter Hunter, lieutenant - gouverneur du Haut- Canada, écrivant à Camden, l'informait que le comte de Yaux recevrait la même quantité de terres qu'on avait accordée à M. de Puisaye, soit 1000 acres pour lui-même, et 50 acres pour chacun des membres de sa famille. (5)
Toutes ces négociations entre le comte de Vaux et les gouvernements britannique et haut-canadien, semblent n'avoir abouti à aucun autre résultat. De Vaux dut mettre de côté ses idées d'expatriation, car on ne le voit plus figurer nulle part dans les pièces officielles.
Parmi les exilés français, il s'en trouvait un qui
(1) John Sullivan, né le 7 avril 1744. Sous-secrétaire de la guerre de 1801 à 1805, puis membre du Conseil privé.
(2) Archives du Canada. Q. 299, 28 mars 1804, Londres.
(3) John JefiEeries Pratt, né en 1759, devint lord du Trésor en 1794, après la mort de son père, puis secrétaire d'Etat et président du Conseil. Fut créé marquis en 1812, et mourut en 1840.
(4) Archives du Canada, Q. 299, 18 novembre 1804. Londres.
(5) Ibidem, Q. 300, 15 janvier 1805, York.
avait joué en France un rôle trèsimportant. Homme d'une grande activité et d'une audace peu commune, il devait se transporter plus tard au Canada pour se mettre à la tête d'une eolonie^^d'émigrauts, dont les membres, royalistes à tous crins, étaient Français- Cet homme s'appelait le comte Joseph de Puisaye. Voici son histoire, en peu de mots.
ISé à Mortagne en 1755, Joseph de Puisaye fit ses études au séminaire de Saint-Sulpice, à Paris. A dixhuit ans il en sortait pour embrasser la carrière des armes. Lors de la révolution, il était colonel des Cent-Suisses, La noblesse du Perche l'élut député aux Etats généraux. En 1791, il devint maréchal de camp, puis commandant de la garde nationale d'Evreux. Après le 31 mai 1793, le général Wirapfen le nomma chef de son état-major et lui confia le commandement de l'avant-garde de l'armée fédéraliste, qui fut dispersée par une poignée de volontaires venus précipitamment de Paris. Afin de sauver sa tête, Puisaye courut en Bretagne, et là il se mit à la tête de la chouannerie, organisa un conseil militaire et émit pour trois milliards de papier-monnaie semblable aux assignats républicains. En septembre 1794, Puisaye passa à Londres, et après avoir obtenu facilement une entrevue avec Pitt, alors premier ministre, il lui fit agréer son projet d'attaquer les républicains français. A la fin de prairial 1795, une escadre anglaise composée de 3 vaisseaux de ligne, 2 frégates, 4 bâtiments de 30 à 36 portant environ 6000 émigrés, fit voile vers les côtes de Bretagne. Pitt avait confié au comte d'Hervilly le commandement des 6000 hommes ; Puisaye devait prendre celui des royalistes
bretons qu'il avait inféodés à sa cause. A. peine l'expédition avait-elle abordé sur la presqu'île de Quiberon, qu'elle fut mise en déroute par les troupes républicaines commandées par Hoche. D'Hervilly succomba, Puisaye réussit à s'échapper. Les royalistes l'accusèrent, bien à tort, croyons-nous, d'avoir été cause de l'iusuccës d'une entreprise qui paraissait devoir réussir, et, jamais depuis, il ne put entrer dans leurs bonnes grâces.
En 1797, Puisaye fit remettre à Louis XVIII ses pleins pouvoirs. Il avait résolu de s'expatrier encore une fois, pour son propre bénéfice et pour le profit de compatriotes émigrés en Angleterre, qui se crurent justifiables de tenter fortune au Canada. Puisaye était bien l'homme pour se mettre à la tête d'une organisation de cette nature, qui demandait de l'argent, du courage et un grand savoir-faire. " A une grande intelligence, écrit M. A. Thiers, à une rare habileté pour réunir les éléments d'un parti, Paisaye joignait une extrême activité de corps et d'esprit, et une vaste ambition. " Il s'ouvrit au gouvernement et lui exposa un projet de colonisation ou plutôt d'un établissement au Canada au moyen d'un mémoire bien détaillé et qu'il intitula : " Esquisse politique et financière d'un établissement à former au Canada pour l'établissement des émigrants français. " (1) L'auteur traite son sujet avec une rare compétence. Il expose d'abord les motifs qui l'ont guidé dans la formation d'un si grand projet. Pour lui, l'intérêt de l'Etat prime tous les autres ; il en
(1) Voir pièce HH, en appendice.
retirerait un prestige nouveau, et ajouterait au crédit public et à la juste et haute opinion qu'on entretient dans tous les pays des grandes ressources qu'il est possible de tirer de la moralité du peuple anglais. En quoi consistera l'établissement proposé ! Comment l'appellera-t-on? Quand et comment sera-t-il effectué ? Sur quels fonds seront prises les premières avances ? Comment les terres seront-elles défrichées et mises en rapport? Quand, en quel nombre et de quelle manière lès émigrants seront-ils envoyés au nouvel établissement ? Voilà autant de questions que le mémorialiste résout à sa façon, avec un grand bon sens et un aplomb qui nous font croire que c'est bien Puisaye qui en est l'auteur. (1)
Communiqué à la presse, du moins dans ses grandes lignes, le mémoire de Puisaye ne resta point inaperçu, d'autant moins que l'on sut bientôt, à n'en pouvoir plus douter, que le gouvernement l'approuvait de toutes ses forces. Les demandes de départ se mirent à affluer auprès du comte, qui s'était chargé de recruter sa colonie. Près de cinq cents personnes de toute condition et de tout sexe ne craignirent point, au début, de tenter une telle aventure. ïsTous trouvons dans un ouvrage publié, quelque temps après, une longue liste de noms d'applicants. Elle nous démontrera jusqu'à quel point ou avait confiance dans cette entreprise. On y rencontre 8 marquis, 2 évêques, 1 moine bénédictin, 2 prêtres, 1 médecin, 6 comtes, 1 baron, plusieurs
(1) Ce mémoire ne porte ni date ni signature.
officiers de marine, 7 chevaliers de Saint-Louis, une princesse, une comtesse, une marquise, enfin toute une lignëe de- gens de la plus haute noblesse, que les appels du comte de Paisaye avaient séduits.
" C'était le chevalier d'Autichamp, le comte de Puisaye, chefs du détachement. On comptait parmi les émigrés de leur suite un Bigot, officier de carabiniers ; un baron de iN'arbonne ; un !N'au, conseiller au Châtelet de Paris ; un îfaudot, médecin de Montauban ; un Eoux, des Bouches-du-E,hône. Puis il y a aussi Salignac, fils, ancien chevau-léger ; le marquis de Surville ; le curé Lefebvre ; Laferriëre ; Clinchamps, officier de marine ; Collard, chevalier de Saint-Louis ; Brochard de Crépy ; Cambis, de Paris ; le curé Chevreux ; l'ingénieur Ohiéra ; Cicé, capitaine au régiment du ci-devant roi; Clercy, capitaine ; le comte de Dierdaraan ; le chevalier Doria ; le comte d'Orlan ; le marquis de Dalligny ; le chevalier Chabot ; Brocard, conseiller du^ Parlement ; le marquis de Beuveron ; le marquis de Bemuer ; le marquis de Béthune ; le marquis de Belzunce ; le chevalier de Belmont; le comte de Belleville; le marquis de la Roche-Lambert ; le marquis de l'Ostauge ; l'évêque de Rennes ; le marquis de Barentin ; Barentin, garde des sceaux ; d'Auteroche, évêque deCondom; le chevalier d'Audiffret; le chevalier Arnault, fils ; le chevalier Anselme ; le comte de Damas ; le comte d' Aigremont ; le bénédictin Fosse ; le prêtre Dubos ; Louis Duplessis d'Argentré ; Duprat Emanyard ; l'officier de marine Flotte ; les femmes Ohoiseux, Clédié ; la ci-devant princesse d'Hénix ; la fille Denissan ; la, comtesse d'Harcourt ;
la marquise de Périgord et une foule d'autres femmes." (1).
Il n'y a pas de doute que cette liste avait été dressée à la légère, vu qu'à l'exception du comte de Puisaye, il n'y en eut pas un seul de ceux-là qui prirent part au mouvement d'émigration. La liste officielle accompagnant la lettre du président Russell, en date du 21 novembre 1798, ainsi que la lettre du géuéral Hunter,du 11 octobre 1799, portent les noms suivants :