L'ABBE JEAN-MANDET SIGOGNE
M. Sigogne, le grand apôtre des Acadiens, naquît vers 1760,, en Touraine. Apres de solides études classiques et théologiques, il se fit prêtre et exerça le ministëre dans sa province pendant une dizaine d'années. Lorsque la révolution éclata, il fut traqué par les sbires du gouvernement républicain, et lors du Directoire, il réussit à échapper à la guillotine en se sauvant en Angleterre. Il y passa deux ans à enseigner le français chez une dame, qui en retour lui apprit la langue anglaise. C'était dans le temps où le Père Jones, capucin irlandais domicilié à Halifax, venait de s'adresser à Londres dans le but d'obtenir un prêtre français pour desservir les Acadiens de la Baie Sainte-Marie et du Cap Sable. L'abbé Sigogne eut l'honneur du choix, et il traversa d'Angleterre à Halifax, où il arriva le 11 juin 1799. (1) Le 30 du même mois il débarquait à Church Point. Il y avait à la Baie Sainte-Marie, 115 familles acadiennes, et 70 au Cap Sable, Ces gens-là n'avaient pas vu de missionnaire depuis cinq ans. On s'imagine aisément leur joie à l'arrivée de ce prêtre si aimable, si zélé, et surtout si vertueux.
L'abbé Sigogne pouvait avoir environ 39 ans. Il devait consacrer les quarante-cinq autres années de vie que Dieu lui accorda à la régénération spirituelle de ce petit troupeau que le" grand dérangement de 1755 avait rejeté en arrière. Ce fut en vérité le
(1) Voir lie lettre de l'évêque de Léon, en date du 15 avril 1799.
vrai pasteur des âmes. Il fut uou seulement curé mais aussi avocat, notaire, jage de paix, instituteur, le factotum de sa mission. II construisit des églises, des écoles, des presbytères, fonda des missions et des paroisses, ouvrit de plus vastes horizons à l'agriculture, en obtenant des concessions de terres pour ses ehers Acadiens. II prêcha l'amour de la religion et de la patrie. Bref, ce fut pendant près de cinquante ans l'apôtre de ce peuple, le défenseur de ses droits, , de sa langue et de ses institutions. Ami de tout le monde, protestants comme catholiques, il sut arriver auprès des grands. Gouverneurs, députés, etc., tous ]e vénéraient et ne savaient lui rien refuser. Tous les journaux de la Kouvelle-Ecosse en parlèrent souvent comme d'un gentleman. Le Yarmoutk Herald, le Register de Halifax, entre autres, lui ont à maintes reprises décerné les plus grands éloges. " H était fait pour briller à la cour. . . On le voyait souvent entouré d'Anglais, de Français, de Micmacs, d'Ecossais, servant à tous de conseiller, d'interprète, de médecin, de père commun. . ."
Ce concert d'éloges ne comportait aucune exagération. L'abbé Sigogne se dépensait beaucoup pour ses ouailles d'origine acadienne, mais il n'oubliait pas les autres nationalités dans ses œuvres de bien. Il en vint même jusqu'à contracter des liens de la plus franche amitié avec des néo-écossais de haute marque. Les plus célèbres de ceux-là furent Halibùrtou et Uniacke, tous deux députés à la législature de lelir province. Ce fut grâce à l'énergique représentation de ces hommes politiques, que la Chambre d'Assemblée abolit cette odieuse loi du
test dont les Acadiens avaient eu tant à souffrir. Il va sans dire que l'abbé Sigogne, de son côté, était intervenu dans le mode à suivre pour amener un résultat aussi favorable.
La vie de ce missionnaire remarquable fut donc trës mouvementée. Il fut le dernier représentant de cette phalange de prêtres français qui ont consacré toute leur énergie à l'œuvre des missions dans les Provinces-Maritimes, mais il en fut le premier par l'abondance des œuvres. Aucun ne montra un pareil dévouement à la cause acadienne, aucun ne déploya plus de zële et de courage pour donner à ces braves enfants du sol la part d'influence à laquelle ils avaient droit dans les conseils de la nation. Il fut le përe des Acadiens, leur protecteur, et probablement aussi leur sauveur.
L'abbé Sigogne mourut à la Baie Sainte-Marie, le 9 novembre 1844, dans la quatre-vingt-cinquième année de son âge, chargé de mérites devant Dieu et devant les hommes. Un tombeau eu marbre placé dans le cimetière de Church Point, laisse voir l'inscription suivante en latin, mais que nous donnons traduite :
Dieu, très grand, très puissant, ci-gît le corps du Eév. P.-D.-Jean Sigogne, prêtre français de la Province de Touraine, qui à cause des troubles des temps, exilé de sa patrie durant 47 ans à la IsTouvelle- Ecosse, fut missionnaire pieux et fidèle, et propagea la religion catholique. Enfin plein de mérites et beaucoup regretté, il s'endormit dans le Seigneur, le 9 novembre 1844, dans sa quatre-vingt-cinquième année. Bon Jésus, qu'il repose en paix. Ainsi Boit-il.